‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 30 sur 32 · LA POESCHIE DU ROI MON MAÎTRE · texte numérisé non relu

LA POESCHIE DU ROI MON MAÎTRE

Voltaire, de son côté, songeait aussi à soustraire sa personne à l'amitié terrible de ce roi goguenard. Il prit le parti de mourir encore une fois par ordonnance de médecin, pour avoir le prétexte d'aller chercher sa résurrection aux eaux de Plombières. Il renvoya à son amphitryon sa clef de chambellan, sa croix du Mérite, et accompagna ces reliques du mélancolique quatrain : Je les reçus avec tendresse y je les rends avec douleur, etc.

— Enfin, dit-il en les remettant à l'estafier de service, j'ai* dépouillé les marques de la servitude.

— La querelle tourne au sentiment, reprit Frédéric à la lecture du quatrain ; politesse pour politesse.

Il réexpédia au poëte sa clef de chambellan et

son diplôme de pension. Il ajouta, à la vérité, au paquet, une dose ironique de quinquina, avec ce billet :

— Guérissez-vous et restez

— Puisque nous jouons en ce moment une partie de générosité, pensa Voltaire, jouons serré. J'ai gagné la première manche ; le roi a gagné la

conde ; à la troisième maintenant.

Il entra dans le cabinet de Frédéric, et, flécMs^^: sant à moitié le genou, il lui dit d'un ton pénétré de reconnaissance :

— Sire, je veux mourir au service de Votre Majesté.

Frédéric releva le poè'te avec effusion.

— Tout est oublié, dit-il. Reprenons le cours de notre amitié, et soupons comme par le passé.

— Sous répée de Damoclès, pensa intérieurement Voltaire.

— Oui, comme par le passé, reprît Frédéric, et, pour sceller la réconciliation de la royauté et de la philosophie, dites-moi quelle grâce je pourrai vous accorder.

— Un passeport, répliqua vivement Voltaire.

— Un passeport? vous voulez donc abandonner Potsdam ?

— Non, sire, mais l'habiter plus longtemps.

— Comment, plus longtemps?

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— En renouvelant mon bail avec Texistence.

— Je comprends; vous voulez aller retremper votre corps à la fontaine de Jouvence. Mais vous reviendrez, n'est-ce pas, vous le Jurez ?

— Je le jure, répondit Voltaire, . — Par quelle divinité? répliqua Frédéric.

^- -^ Par la magnanimité de Votre Majesté.

f-, — Après ce serment sur une divinité qu'il avait quelque droit de croire absente de l'olympe de Potsdam , Voltaire rentra dans son quartier, et appelant son valet de chambre :

— Mes paquets, dit-il.

— Quels paquets? demanda le laquais d'un air étonné.

— Mes meubles, mes livres, mes bijoux, mes tableaux; emballe tout cela, aujourd'hui même, à la minute.

— Monseigneur déménage?

— Monseigneur! drôle; ménage tes expressions. Je ne suis plus chambellan, je suis Voltaire.

— Que ferai-je des ballots?

— Tu les mettras sur une voiture de roulage.

— Pour les conduire?

— A Genève.

Le lendemain, Frédéric passait la revue de son régiment. Voltaire alla le trouver à la parade.

— Sire, dit-il, je viens prendre congé de Votre Majesté.

— Vous voulez donc absolument partir? répondit le roi d'un air d'indifférence.

— Sire, ma santé... Vous comprenez, une fièvre continue...

— Bon voyage, riposta brusquement Frédéric.

Et il continua de commander la manœuvre.

Une heure après cet adieu sommaire. Voltaire

montait en chaise de poste et partait pour Francfort. Il dévorait l'espace nuit et jour avec un redoublement de pourboire à chaque relaî. De temps à autre, il mettait la tête à la portière, comme s'il entendait le galop d'un escadron lâché à sa poursuite. Enfin il toucha un soir le pavé indépendant de la ville impériale de Francfort. Sa nièce, veuve d'un capitaine Denis, l'attendait à l'auberge. Il soupa de bon appétit, en compagnie de Mme Denis. Après le café, il ouvrit la fenêtre aux derniers rayons de soleil pour sécher, disait-il, ses habits encore mouillés du naufrage.

— J'ai donc abordé la rive, murmurait-il délicieusement ; je respire l'air libre, je me retrouve, je m'appartiens. Ah! sire, vous êtes roi. Je vais être Voltaire. A nous deux maintenant!

Pendant qu'il lançait ce défi au vent, il entendit le son d'un tambour.

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L'armée de la ville impériale de Francfort, composée de douze fusiliers et commandée par un apothicaire, marchait en ordre de bataille contre Pauberge. L'aile droite, formée de quatre hommes et un caporal, tourna la maison, par un mouvement oblique savamment combiné, pour fermer la retraite à l'ennemi. L'aile gauche, échelonnée en corps de réserve, garda la principale entrée, tandis que le centre envahissait l'hôtel et montait l'escalier la baïonnette au bout du fusil.

Voltaire referma la fenêtre.

— Est-ce que la ville de Francfort, pensa-t-il en lui-même, aurait déclaré la guerre à ma personne ?

Un coup de crosse frappé à la porte de sa chambre retentit comme une première décharge. A cette sommation par voie de fait, le poëté ouvrit à la force armée. Un major vêtu de l'uniforme prussien le refoula dans sa chambre, et l'interpellant avec hauteur :

— Vous, être, dit-il, un certain Voltire ? Comment donc... Volteure?

— Et vous être un certain Mandrin, répliqua Voltaire indigné de cette violation de domicile compliquée d'irrévérence envers le premier nom de l'Europe.

— Moi, être nullement Mandrin, mais le major

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Freytag, résident de Sa Majesté prussienne auprès de la ville impériale de Francfort.

— Eh bien! Mandrin ou Freytag, peu importe, de quel droit osez-vous envahir, sur territoire neutre, la chambre d'un gentilhomme français?

Le major remit Tépée au fourreau.

— Vous, avoir emporté, dit-il, les effets précieux de Sa Majesté.

— Quels effets précieux? seraient-ce les diamants de la couronne?

— C'être, monsir , l'œuvre de . poeschie du roi mon gracieux maître.

L'œuvre de poeschie du roi mon gracieux maître était le linge sale que Frédéric donnait à laver à Voltaire. Le poëte avait emballé, par mégarde, pêlemêle avec sa bibliothèque un manuscrit au blanchissage.

— Le trésor de Sa Majesté Prussienne, reprit Voltaire, chemine en ce moment par le roulage à petites journées. Attendez encore une semaine, une quinzaine au plus, et vous pourrez rentrer dans la propriété de votre gracieux monarque.

— Et vous attendre aussi, reprit le major.

— C'est-à-dire que vous me retenez en nantissement jusqu'à la restitution du bijou.

— Oui, monsir, vous avoir bien parlé.

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— Vous allez, dans ce cas, me donner un reçu de ma personne.

Voltaire passa une feuille de papier au major, et le major rédigea le billet suivant :

« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l'œuvre de poeschie du roi mon maître, que Sa Majesté demande, et Tœuvre de poeschie rendu à moi, vous pourrez partir 011 vous paraîtra bon d'aller. »

Et il signa.

Voltaire écrivit au bas du billet :

« Bon pour l'œuvre de poeschie. »

Et il signa à son tour.

Le major plaça quatre garnisaires dans la chambre du poëte, quatre autres dans la chambre de Mme Denis. Les deux voyageurs, gardés à vue nuit et jour comme des prisonniers d'État, passèrent ainsi une quinzaine en fourrière. Enfin le linge sale de Frédéric arriva de Leipsick ; Voltaire remit le manuscrit au major et reprit sa course dans l'espace.

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