‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 4 sur 32 · LE ROI GUILLAUME · texte numérisé non relu

LE ROI GUILLAUME

— Pourquoi, dit le chevalier Bréhant au colonel Fabert après le départ de Tétranger, as-tu levé le doigt tout à l'heure d'une façon si tragique, que malgré ma colère j'ai failli partir d'un éclat de rire.

— Parce que je sentais, au calme diabolique dont tu retroussais ta moustache, que tu allais manquer de respect à un homme que nous autres tous, qui portons l'épée au côté, nous devons respecter icibas, ne fût-ce que pour son titre.

— Quel homme? explique-toi, car véritablement je commence par trouver la mystification trop monotone et par avoir la tête fatiguée de jouer depuis ce soir à colin-maillard , sans pouvoir mettre la main sur cette espèce de mystère en habit de drap cannelle, joueur de flûte avant souper, et Turenne ^n expectative entre la poire et le fromage.

— Tu as remarqué sans doute ce beau jeune homme posté de faction derrière le fauteuil du comte, une serviette à la main, et sur la foi de cette serviette tu Tas pris, n'est-ce pas, pour un garçon de service ?

— Eh bien, après ?

— J'ai partagé cette illusion comme toi, mon cher chevalier, et, ce jeune homme ayant versé d'un certain vin de Hongrie au comte Dufour, j'ai cru pouvoir lui tendre mon verre par la même occasion. Le drôle a tourné la tête, et, appelant un garçon, il lui a remis la bouteille et lui a dit : Servez monsieur.

— Que veux-tu conclure de cette impertinence ?

— Que le jeune homme devait être un page de . bonne famille, premier symptôme d'un maître de

haute lignée.

— Passe au second symptôme.

— Tu dois te rappeler que, au moment où tu faisais librement l'oraison funèbre du défunt roi Guillaume, le comte Dufour a inondé son nez de tabac avec un mouvement d'humeur et m'a ensuite passé sa tabatière, une magnifique pièce de bijouterie, par parenthèse, orné^ d'une guirlande de brillants. Eh bien, sur le couvercle de cette tabatière, il y avait un aigle, et sous cet aigle il y avait un F majuscule ; commences-tu à comprendre, maintenant?

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— Comment, j'aurais soupe avec le roi de Prusse ?

— Pas encore. Attends la fin de la démonstration. Cet aigle, cet F majuscule, tout cela sans douté* éclairait singulièrement la question; mais, comme je cherchais le moyen d'arriver à la certitude complète, recommandée par la philosophie de Descartes, je songeai que le premier trombone de mon régiment avait débuté dans l'infanterie prussienne et déserté à la suite d'une bâtonnade trop copieuse pour un bémol estropié. Or, pendant que vous discutiez sur la guerre offensive et sur la guerre défensive, je Pallai chercher dans la cour de l'hôtel, où il faisait consciencieusement sa partie en l'honneur du comte Dufour, et, le plaçant derrière une porte vitrée, je lui dis :

— Regarde bien ce monsieur au milieu de la table, en face de toi, et dis-moi si tu le connais.

Il jeta un coup d'œil dans la salle, et, me serrant le bras avec force :

— C'est le roi de Prusse, dit-il.

— Tu en es certain ?

— Comme de moi-même, car, chaque fois qu'il

passait le régiment en revue, il ne manquait jamais

de me dire : — Trombone, tu joues faux comme

un jeton. Il sait la musique, le gaillard. On disait Pelletan. 2

dans le temps quMl tenait ce talent d'une certaine demoiselle...

— Fabert, reprit avec émotion le colonel Bréhant, j'ai envie de t'embrasser; tu viens de m'çmpêcher de commettre un régicide, car, sans ta clairvoyance, ce candélabre volait à la tête de ce comte apocryphe, et Dieu sait ensuite ce qui serait arrivé. Mais où avais-je donc Tesprit tout à Pheure ? En y réfléchissant mieux, un homme qui nous invite à brûle-pourpoint à souper, qui prend place le premier à table, qui nous persifle sans façon dès le potage, qui nous plante là au dessert, nous souhaite le bonsoir et va dormir, doit sûrement porter la tête d'un cran plus haut que le reste de l'humanité, sous peine de Jouer à ce métier de mystificateur une partie trop dangereuse, surtout dans une ville de garnison.

Le mystérieux amphitryon de l'hôtel du Saint" Esprit était en efifet le nouveau roi de Prusse, qui devait prendre plus tard dans l'histoire le nom de Frédéric le Grand, et qui, en attendant son titre de gloire, encore relégué dans le futur contingent, allait chercher incognito Voltaire à la frontière du Rhin, pour inviter la philosophie à régner de moitié avec lui dans son palais de Potsdam. Il venait de monter sur le trône, et il portait encore le

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deuil de son père, le roi Guillaume, le fou le plus lugubre et le piétiste le plus outré qui ait jamais tenu en main cette queue de poêle appelée monarchie, et chevroté après souper un psaume de David,

Le roi Guillaume a régné pour amasser un trésor et pour organiser, à Taide de ce trésor, la meilleure infanterie de TEurope , sans nourrir d'ailleurs au fond de son cœur aucune ambition de poudre à canon , ni aucune idée de conquête , uniquement pour avoir une épargne à mettre en tonne au fond de sa cave et une armée à passer en revue une fois par semaine. Guerrier platonique, il aimait simplement à faire de la poussière sur un champ de manœuvres. Il y a des princes qui n'ont pas le sens de leurs aaions ; ils semblent obéir à un mot d'ordre inconnu. La Providence, pendant leur vie, ne daigne pas les mettre dans la confidence de leurs destinées. Ils préparent, à leur insu, les matériaux du règne suivant. Le roi Guillaume était un de ces hommes ajournés, qui n'ont de raison d'existence qu'après coup , dans la personne de leur successeur. Il brassa d'avance la grosse besogne de son fils, et, à la mort de ce trésorier donné par la nature, Frédéric n'eut plus qu'à être un grand homme.

Jamais monarque ou fripier juif, de mémoire d'avare, ne poussa plus loin que le roi Guillaume la férocité de l'économie, sur sa personne et autour

de sa personne. Louis XIV avait fait de la perruque royale une véritable crinière ruisselante , de cascade en cascade, jusqu'au milieu des épaules; son voisin Guillaume trouva cette profusion de chevelure une hérésie financière pour un Etat bien administré, et, de réduction en réduction, il amena la perruque désordonnée de Versailles à couvrir uniquement le sommet de là tête, comme la calotte d'un docteur en Sorbonne. Pour épargner ensuite sur la frisure, il rassembla les cheveux par derrière et les enroula d'un ruban. Il eut ainsi l'honneur d'inventer le cadogan, par raison d'économie.

Il portait invariablement, du premier au dernier jour de l'année, le même habit de drap bleu garni d'une rangée de boutons de cuivre pour toute broderie. Lorsque le vestiaire royal, après le nombre requis d'années, avait droit à la retraite, Guillaume ordonnait la confection d'un remplaçant, toujours de drap couleur indigo. Après quoi, il détachait la garniture de boutons de l'habit vétéran dont le service était expiré, pour la reporter au nouveau venu, appelé à entrer séance tenante en exercice. C'est ainsi que, de migration en migration, la même garniture a fourni toute la durée du règne sans varier d'un bouton.

Le premier dans le monde, il a inventé l'habit, cette chose monstrueuse, cette espèce de vice osten-

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sible quî ne fut et quî ne pouvait être à Porigine qu'un trait de génie d'avarice. Le justaucorps de la fin du dix-septième siècle avait à peu près la coupe plus ou moins ample d'une redingote. Seulement, à l'armée, pour faciliter la marche du fantassin, l'ordonnance repliait sur la cuisse chaque pan du justaucorps en forme de parement. Le roi Guillaume, toujours porté au retranchement par caractère , trouva dans ce pan retroussé une occasion merveilleuse d'économiser sur la matière première. Et taillant en plein drap sans pitié, il supprima le parement; l'Europe passa ainsi, d'un coup de ciseaux, du justaucorps à l'habit, et, à l'heure qu'il est, elle traîne encore par derrière, comme une sorte d'anathème, la basque étriquée du roi Guillaume.

Et cependant ce monarque si ladre, si sobre, ^i lent à dénouer la bourse, si âpre à tondre sur ceci, à rogner siir cela, avait, lui aussi, tant la faiblesse humaine prend toujours sa revanche par quelque côté, son luxe, son Versailles, son Marly, son tentateur, son démon de dépense : c'était le goût des beaux grenadiers. Il aimait les beaux grenadiers ; il les recherchait dans toute l'Europe, il en ramassait de toute main, il en faisait collection, comme s'il eût tenu uniquement à réaliser, pour l'illustration de son règne, la plus haute ascension connue du plumet. Sitôt qu'il flairait quelque part un homme

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à vendre, un homme de taille, un homme de futaie, il Tachetait, coûte que coûte, argent comptant, n'importe comment et à quelle condition. Il paya 3o,ooo francs un Irlandais pur sang appelé Jacques Kirkland, et 2a,ooo francs, sans compter la commission, un moine italien surnommé le grand Joseph.

Quand il ne pouvait pas acquérir à ramiafale un de ces magnifiques baliveaux de race humaine poussé dans TÉtat voisin, il le volait sous main oq de vive force, sans plus tenir compte de Puffendorf que de Grotius. Il entretenait pour cela une armée de limiers, de pourvoyeurs, de racoleurs, de courtiers, de flibustiers, gens de sac et de corde, qui battaient nuit et jour la campagne, de frontière en frontière, et braconnaient sans cesse pour le roi de Prusse le gibier de grande espèce.

Malheur à qui avait dans le monde èix pieds de haut! Quel qu'il fût, quel que fût son pays, son nom, son état, il était perdu d'avance, c'est-^-dîre grenadier d'élite à la caserne de Potsdam. Du jour où l'élévation de sa taille l'avait désigné dans l'espace à l'œil d'oiseau de proie du roi Guillaume, il était l'homme du roi Guillaume, la chose du loi Guillaume ; le roi Guillaume le voyait, le roi Guillaume le regardait, le couvait, le fascinait, le suivait pas à pas, à table, à l'église, au foyer, au cabaretp

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au jardin. Quand le malheureux avait une fois sa porte marquée à la craie par un sergent de passage, dcmeurât-il au fond d'un désert, au bout de TEurope, au sommet de la montagne, au centre d'une forêt, il ne pouvait plus dormir en paix, aller, venir, faucher son pré, vendanger sa vigne, sans avoir partout autour de lui un piège creusé sous son pied, un filet tendu sur sa route, une main posée sur son épaule, un spectre rôdant derrière lui, jusqu'à ce qu'enfin, un soir, en revenant de la moisson ou d'une fête de village, il disparût tout à coup, comme si un tremblement de terre l'avait englouti ou un sorcier escamoté dans l'espace.

A quelque temps de là, on voyait arriver la nuit au palais de Potsdam une voiture équivoque sur le modèle de la chatouille, verrouillée et cadenassée comme la poterne d'une bastille. On ouvrait à la iaeur d'un flambeau cette espèce de cage de ménagerie hermétiquement fermée, et on en tirait avec mystère un paquet informe enveloppé de chiflFons et lié de tous les côtés. A mesure qu'on détachait la corde, le ballot remuait, gémissait, gagnait en longueur, allongeait un appendice, puis un autre, et prenait à peu près, dans l'ombre, la forme d'un être humain. C'était l'objet volé, c'était le menuisier d'un village de Lorraine, c'était le gentilhomme d*une baronnie de Bohême, c'était le moine d'un

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couvent de Lombardie, c'était l'abbé Andréa Capra, car le roi Guillaume levait la dîme pour sa garde jusque sur la tonsure. Il enleva l'abbé Bastiani au moment même où l'infortuné disait la messe dans une chapelle du Tyrol. On le jeta au fond d'une voiture, l'hostie sur la lèvre, et fouette cocher !

Cette chasse à l'homme, passé un certain niveau, avait fini à la longue par passer tellement dans la pratique, à l'état de loi courante, de chose reçue, logique, naturelle, encouragée, patentée, que chacun, petit ou grand, soldat ou bourgeois, faisait la battue spontanément en amateur pour le compte de Sa Majesté et arrêtait, de son autorité privée, quiconque avait l'audace de croître d'un pouce de trop sur le territoire prussien.

Un homme de bonne mine arrive en chaise de poste à Berlin. Il croit sans doute que la dignité de son titre le dispense de l'obligation d'un passeport. A la porte de la ville, la sentinelle arrête la voiture; elle voit dans l'intérieur un étranger de dimension à faire l'ornement de Potsdam. Elle jette son fusil et appelle la garde. La garde accourt, saisit le voyageur, l'emmène à la caserne, lui passe une capote, lui met un mousquet à la main ; tête droite, tête gauche, voilà l'homme à la chaise de poste grenadier à perpétuité et prenant sa leçon d'exercice. Il a beau protester, crier, gémir, învo-

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quer le droit de Pempîre et dire : J'appartiens à r Empereur; autant en emporte le vent. Que parlestu d'appartenir à l'Empereur? Tu as six pieds, mon garçon, tu appartiens au roi Guillaume.

Cependant, le grenadier improvisé était en réalité un ambassadeur extraordinaire que l'empereur d'Autriche envoyait à la cour de Berlin. Cette fois, le roi de Prusse dut restituer l'objet volé. Il le regretta cependant, car M. l'ambassadeur extraordinaire était un morceau de roi, un admirable échantillon de race hongroise croisée de Bohême.

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LE VAUDEVILLE d'uN DESPOTE

Le roi Guillaume songeait à Tavenir. Il avait à sa façon le goût de la postérité.

Lorsqu'il eut écrémé l'Europe de ses plus beaux hommes et réuni un haras de grenadiers monstres les plus allongés que jamais imagination royale ait pu rêver à ses moments d'enthousiasme, il désira naturellement reproduire de graine ce premier choix de l'humanité et donner à la terre une nouvelle édition de la race des Patagons. Les peuples comptent par rang de taille, pensait-il en lui-même. Il avait d'ailleurs de la piété, il lisait l'Écriture. Or, si l'Ecriture dit : Croissez; elle dit aussi : Multipliez.

Mais, pour multiplier convenablement, les colosses du roi de Prusse devaient épouser des femmes plus ou moins équarries sur leur patron. Après avoir

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pratiqué la traite des hommes, le roi Guillaume opéra la traite des femmes pour résoudre ce problème d'ethnologie, et il ordonna dans les diverses provinces de son royaume un enlèvement général de toutes les Sabines capables de faire la symétrie de ses grenadiers.

A mesure que ses officiers de remonte lui amenaient une fille de dimension requise, il la mariait par numéro d'ordre à sa première compagnie d'élite. Il avait ainsi marié à tour de rôle le numéro premier, second, troisième, et ainsi de suite, jusqu'au numéro treize inclusivement. Le numéro quatorze attendait sa Clorinde inconnue, lorsqu'un jour, en donnant le mot d'ordre au factionnaire, le roi Guillaume vit passer une jeune paysanne de première venue, fièrement campée, jambe de ci, jambe de là, sur une jument mecklembourgeoise. L'amazone rustique trottait grand train , la tête haute, et déplaçait autour d'elle une telle colonne d'air par son volume, qu'on eût dit, au bruit de sa robe, qu'une trombe passait en ce moment devant le palais.

En toute autre circonstance, le roi Guillaume aurait fait justice de cette incartade à sa porte et rappelé cette fille d'Eve à la modestie ; mais cette fois-ci, au contraire, il essaya de sourire, et l'interpellant avec un ton moitié farouche, moitié railleur :

— Où vas-tu ainsi sur cette haquenée digne d^une princesse de Mecklembourg ?

— A Dresde, sire, pour vous servir.

— Je te prends au mot, ma belle enfant. Dis-moi, es-tu mariée ?

— Pas encore, sire; mais, à la Saint-Michel, j^espère bien épouser mon cousin Fritz , fermier du comte Kayserling.

— Attends-moi une minute. Potsdam est sur ton chemin. Je vais écrire une lettre au gouverneur, le colonel Bredow ; tu la lui remettras en passant.

Le roi rentra au palais, après avoir préalablement consigné la jeune paysanne à la sentinelle. Il revint un instant après, avec un pli scellé aux armes de la maison de Brandebourg.

— Tiens, dit-il à sa messagère de rencontre en lui glissant un florin dans la main, voilà pour la commission. Le colonel Bredow te donnera encore un écu. Aie bien soin de le lui rappeler, car Técu est écrit là-dedans, là-dedans , entends-tu bien ? et monsieur le colonel pourrait l'oublier.

La jeune Saxonne prit la lettre, partit au galop, comme une estafette qui sent qu'elle porte une parole de roi dans sa poche et qu'elle a le droit d'écraser le passant.

Debout sur la dernière marche du péristyle, et le menton appuyé sur la pomme de sa canne, le roi

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Guillaume suivait du regard la fougueuse apparition emportée dans un tourbillon de poussière.

— Vraiment, le roi de Saxe m'a fait là un précieux cadeau ; cette virago pourrait charger, au besoin, à la tête d'un régiment de cavalerie.

La messagère avait traversé Berlin avec la rapidité de réclair et suivait ingénument la route de Potsdam.

Mais, après avoir apaisé l'allure de sa jument et rafraîchi sa pensée au grand air de la campagne, elle réfléchit à l'étrange missive dont le vieux monarque venait de la charger au passage, elle inconnue, elle étrangère au marquisat de Brandebourg. Sans savoir pourquoi, sans savoir comment, par une sorte d'inspiration d'en haut ou de prescience du danger, elle éprouvait jusqu'au fond du cœur un inexprimable malaise de ce message impromptu. Elle pensait à son cousin, le fermier du comte Kayserling, et, en y pensant, elle sentait le pli royal brûler la poche de son tablier.

Le jour commençait à baisser. La jeune fille regardait son ombre grandir devant elle, et, à l'immensité de cette ombre, elle sentait croître son inquiétude; bientôt elle aperçut Potsdam à travers les ormeaux du chemin. Le château flamboyait au soleil couchant. Cette lueur rouge, comme une

flamme envolée d'un lieu maudit, semblait dire à Pelletan. 3

la jeune fille : N'entre pas là ! Elle arrêta sa monture pour tenir conseil. Or, pendant qu'elle délibérait avec elle-même, une vieille mendiante vint à passer à côté d'elle, la besace sur l'épaule.

— Je suis sauvée, dit-elle; voilà ma Providence !

— Ma bonne mère, veux-tu gagner d'abord un florin, et ensuite un petit écu ?

La vieille Bohémienne releva la tête avec cette expression à double entente d'une femme qui a passé par une longue expérience.

— Autrefois, Sarah Gotter aurait pu gagner encore mieux, sans vanité.

— Va porter cette lettre au gouverneur du château. Voici un à-compte pour ta commission. Le colonel Bredow fera l'appoint : cela est écrit làdedans, entends-tu bien, là-dedans, de la propre main de Sa Majesté.

Elle jeta le pli royal à Sarah Gotter et donna de l'éperon.

La vieille mendiante porta religieusement la missive du roi Guillaume au gouverneur de Potsdam. Le colonel Bredow lut la dépêche avec le recueillement d'un fonctionnaire public placé en face de la signature de son souverain.

— Quel âge avez- vous, ma bonne femme? dit-il après la lecture.

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— Soixante ans passés.

— Vous n'avez plus, sans doute, la prétention d'avoir des enfants ?

— Vous voulez plaisanter, monsieur le gouverneur. Autrefois, cependant, si Sarah Gotter avait voulu écouter tous les beaux garçons du pays...

Elle prit son bâton et rechargea sa besace.

— Doucement, ma commère, la cérémonie n'est pas encore terminée.

Le colonel agita la sonnette de son bureau; le sergent de service accourut à l'appel.

— Sergent, dit-il, va chercher le numéro quatorze. Le sergent amena au gouverneur un magnifique

grenadier pris à l'afifût dans un village de Moravie.

— Va chercher maintenant le chapelain du régiment, et recommande-lui d'apporter sa robe et son rabat.

Un instant après, le pasteur Muller entrait dans la chambre du gouverneur, la bible sous le bras, en costume d'officiant.

A l'arrivée du chapelain, le colonel Bredow dit au grenadier :

— Regarde bien cette mendiante.

Le grenadier fit demi-tour à gauche, comme à la parade.

— C'est fait, mon colonel.

Et il porta la main à son bonnet de police.

— Eh bien, cette mendiante est ta femme désormais.

— Pardon, mon commandant, je n'ai pas compris.

— Tu vas Pépouser.

— C'est bien, mon colonel.

Le grenadier fit de nouveau le salut militaire.

— En petite tenue? reprit-il.

— En petite tenue, mon garçon, pour ne pas dépareiller madame. Maintenant, monsieur le chapelain, vous allez célébrer le mariage du grenadier que voici avec la femme que voilà. Le sergent et moi nous signerons comme témoins au contrat.

A ce mot : Vous allez célébrer le mariage, le sujet épousé crut devoir protester en conscience contre cette surprise.

— Taisez-vous, femme, dit brusquement le gouverneur ; vous n'avez pas ici à donner votre avis.

Le pasteur bénit l'union de Sarah Gotter avec le numéro quatorze. Le nouveau marié jura fidélité sur l'Evangile à cette moitié imprévue, ramassée sur la grande route, avec le sentiment religieux de discipline militaire et d'obéissance passive rafraîchi de temps à autre dans sa tête par un tour de bâtonnade.

Après la bénédiction du pasteur, le jeune époux aborda respectueusement le colonel Bredovsr :

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— Pardon, mon colonel, une question. Pourquoi est-ce que j'épouse cette vieille sorcière?

— Tu répouses par ordre de Sa Majesté.

Et prenant la dépêche royale déployée sur son bureau :

Écoute plutôt :

« Monsieur le colonel Bredow, au reçu de la pièce sente, vous appellerez devant vous le numéro <c quatorze de la première compagnie d'élite, et a vous le marierez incontinent à la personne charce gée de vous porter ce message. Sur ce, monsieur « le colonel, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte a et digne garde. »

La lettre ne faisait d'ailleurs aucune mention du petit écu. Le roi avait tiré une fausse lettre de change sur le gouverneur. Il avait pensé qu'un grenadier de taille était un pourboire suffisant pour acquitter la commission.

— La personne chargée de vous porter ce message, interrompit vivement la vieille mendiante, galope en ce moment sur la route de Dresde, et, au train dont elle va, elle doit avoir fait bien du chemin. Allons, mon brave homme, ajouta-t-elle en interpellant le grenadier, on vous a changé voire billet de logement. Vous m'avez appelé vieille sorcière;

embrassez-moi pour votre punition. Je vous rends votre liberté.

Lorsque le roi Guillaume apprit plus tard le vaudeville qu'il avait composé à son insu, il éprouva un instant la velléité de déclarer la guerre à la Saxe et de reprendre l'amazone fugitive à la tête d'une armée. Mais, toute réflexion faite, il aima mieux dissimuler sa déconvenue, et, pour en effacer la trace, il délia le numéro quatorze de son serment de fidélité à Sarah Gotter.

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