LE CAPORAL SCHLAGUE
Le roi Guillaume menait son armée à la baguette et la Prusse comme son armée. Lorsqu^il voyait un soldat broncher à la manœuvre, il lui jetait aussitôt sa canne à toute volée. Le soldat ramassait la canne et la rapportait à Sa Majesté; puis, mettant un genou en terre, il recevait la correction comme elle tombait, ici ou là, sur la tête ou sur les épaules. L'opération terminée, il essuyait son genou et reprenait le fusil.
Une fois, dans un mouvement de distraction ou par entraînement de main, le roi jeta le bâton à un major. Le major rapporta au roi l'instrument de discipline; mais, au lieu de plier le genou, il tira de sa ceinture un premier pistolet chargé, et visant par-dessus la tête de Guillaume :
— Pour vous, sire, dit-il.
Et il fit feu dans Tespace.
Il prit aussitôt un second pistolet à sa ceinture et le posa sur son front avec une froide expression de dignité :
— Pour moi, maintenant. •
Le coup partit ; le major roula dans la poussière.
— Emporte cela, dit paisiblement Guillaume à son aide de camp.
Sa Majesté prussienne disait volontiers à la parade que le bâton faisait le manche d'un héros et entrait au moins pour moitié dans le gain d'une bataille. L'Europe crut à ce genre d'héroïsme jusqu'à la fin du siècle dernier. Un ministre du nom de Saint-Germain tenta sérieusement de l'introduire en France pour ramener la victoire sous nos drapeaux. Quoi qu'il en soit, le roi d'Angleterre appelait Guillaume : mon frère le caporal. Le mot courut avec cette légère variante : le caporal Schlague. Guillaume portait son titre en conscience. Il pratiquait religieusement l'égalité devant le rotin. Il aurait pu sans doute en réserver le monopole au militaire, mais il voulut, par sentiment de justice distributive, en étendre le bénéfice au civil.
Il avait fait défense à la plus belle moitié de Berlin de paraître dans la rue tout autre jour que le dimanche, et pour un autre motif que le prône à
Le caporal Schlague 45
réglise. Quand par hasard, dans le courant de la semaine, il rencontrait sur le pavé un jupon en rupture de ban, il courait sur le délit la canne levée :
— Rentre chez toi, coquine! une honnête femme doit garder son ménage.
Et le plus souvent il frappait. Il appelait cela appuyer la leçon. Mais, pour peu que le délit eût rage de minorité, il y mettait plus de rigueur.
Un jour de printemps, à la fin du mois de mai, les lilas avaient fleuri, les aubépines allaient fleurir, une jeune fille de quinze ans, fraîche comme son âge, gaie comme la nature, sortit de sa cage, à Tinvîtation du bon Dieu, sur la foi d'un rayon de soleil ; elle alla , au hasard, devant elle , parce qu'il fallait bien aller quelque part, trouva sur sa route la grille d'un parc ouverte au passant et franchit la porte dorée avec l'audace de la candeur. La journée était magnifique, et la pauvre enfant, l'âme épanouie, en casaquin de basin, le jupon court, le chapeau de paille au vent, circulait au caprice de l'inspiration, d'allée en allée et de plate-bande en platebande, cueillait une fleur ici, la jetait plus loin, en cueillait une autre, chantait avec la fauvette, voltigeait avec le papillon , et, tout à coup , ralentissait le pas pour effeuiller une marguerite et interroger l'oracle.
Mais pendant ce temps, là-bas, au loin, à la fe-
nêtre du palais, un œil plaqué .à la vitre suivait attentivement toutes les circonvolutions du chapeau de paille émancipé à travers les boulingrins et les massifs de verdure. C'était le roi Guillaume, qui, du haut de son aire, couvait sa victime. Quand il crut avoir suffisamment amassé de colère pour proportionner la peine au crime, il appela le grenadier de faction à la porte de son antichambre, et il lui remit un ordre par écrit. A la suite de cet ordre, la jeune fille disparut de Berlin, sans que père ou mère depuis lors en entendît parler. La malheureuse expiait au fond d'une citadelle le crime d'Etat d'avoir fait une promenade, un jour de la semaine, dans le parc du palais.
Le roi Guillaume avait repris, comme on peut voir, le sceptre à son étymologie, et en usait à la façon d'un héros d'Homère. Toujours armé du terrible jonc d'Amérique, il régnait sur sa famille comme sur le reste de Brandebourg. Il détestait particulièrement Frédéric, d'abord parce qu'il était son fils aîné, c'est-à-dire son successeur, et ensuite parce qu'il parlait français et qu'il lisait Leibnitz. — Ce garçon a de l'esprit, disait-il ; il perdra mon royaume. Or, pour neutraliser en lui autant que possible la mauvaise influence de la lecture, il le soumettait de temps à autre à son moyen universel de gouvernement.
Le caporal Schlague 47
Il mettait sa gloire à vivre selon Dieu et à songer au salut du prochain ; il assaisonnait volontiers le coup de bâton paternel d'un, prône sur le mérite du Sauveur. Le soir, après dîner, un valet de chambre entonnait un psaume à pleine poitrine. La marmaille royale tombait à genoux; le roi Guillaume tirait gravement une bible de sa poche et faisait à sa famille un sermon de circonstance.
Frédéric, bâtonné comme un grenadier et sermonné comme un catéchumène, apprit à jouer de la flûte traversière pour trouver à qui parler et raconter au moins ses chagrins à Fécho. Il fit dès lors de la flûte la compagne de sa vie, et il l'appela sa principessa. Il avait pris pour maître de musique un honnête virtuose appelé Bufardin, enfoui dans une petite maison du faubourg. Ce modeste maestro de banlieue avait une fille nommée Charlotte, mystérieuse fleur de beauté éclose à l'ombre de la solitude. Pâle et fraîche, l'œil bleu et vague, Charlotte portait en elle toute la langueur et toute la poésie d'une élégie. Chaque soir, après l'heure de la retraite, Frédéric sortait en secret du palais et allait frapper à la porte de la petite maison. Charlotte l'attendait au clavecin. Le jeune prince tirait la principessa de son reliquaire ; le père donnait le signal en frappant dans sa main, et les deux jeunes gens entamaient un oratorio de Hendel. Ce que l'un
eût voulu et n'osait avouer à Tautre, la flûte le disait au piano et le piano le redisait à la flûte, dans la langue la plus poétique du cœur humain.
Charlotte aimait Frédéric parce qu'elle le voyait souffrir, Frédéric aimait Charlotte parce qu'il avait besoin de partager sa tristesse. Après la leçon de musique, il lui serrait mélancoliquement la main, et elle le reconduisait en silence jusqu'au seuil de la maison. Elle lui montrait parfois une étoile dans le ciel et lui disait :
— Un jour peut-être, là-haut...
Une larme roulait au bord de sa paupière. Frédéric la consolait et en la consolant reprenait luimême courage à l'existence.
Mais le roi Guillaume comptait tous les pas de son fils. Il surprit le mystère de ce roman renouvelé de Daphnis et de Chloé. Il vit dans ce rendezvous à la brune un complot en musique contre la sûreté de l'Etat. Il laissa tomber son front sur la pomme de sa canne, et il médita une vengeance exemplaire.
A quelque temps de là, le bourreau traînait à travers la ville de Berlin, de carrefour en carrefour, une jeune fille en chemise, pieds nus, les cheveux rasés. A chaque station, un héraut sonnait de la trompe pour assembler la foule, et l'exécuteur, courbant à terre la tête de la victime, lui donnait le
Le caporal Schlague 4g
fouet, lentement, en mesure. Au dernier coup, la malheureuse tombait à genoux et demandait pardon au peuple de Berlin, pour avoir montré une étoile dans le ciel à Théritier de la couronne.
Toutefois, le roi Guillaume n'avait livré à la verge du bourreau que la moitié de la conspiration. Il prit l'autre moitié à forfajt. Il entra un matin dans la chambre de son fils, et, lui passant à Timproviste autour du cou un cordon de rideau, il serra le nœud pour l'étrangler, sans plus de formalités qu'un muet expédiait un pacha. Le lacet cassa. Le roi retourna au moyen courant.
A mesure que la canne tombait en cadence sur les épaules du prince, il lui disait avec une froide ironie :
— Si mon père m'avait traité comme je vous traite, j'aurais fui mille fois ; mais, pour fuir, il faut du cœur, et vous aimez mieux rester.
Il paraît que la fuite peut être aussi à l'occasion une preuve de courage. Frédéric du moins le pensait ainsi. Puisque son père l'accusait de lâcheté et le mettait au défi, il prit le défi au mot, et il résolut de passer la frontière pour mettre sa tête hors de portée de ce roi forcené qui menait la Prusse à la houzarde et traitait l'amour en fourrageur. Il prépara un plan d'évasion avec le lieutenant Keit, son aide de camp, et le lieutenant Katt, son camarade
5o Un roi philosophe
de ruelle. Il emprunta en Hollande une sogfime d'argent hypothéquée sur son règne futur ; il emballa la principessa dans un étui d'ébène à l'épreuve du voyage. Il avait rimé quelques satires contre Ragotin, — Ragotin, c'était le roi Guillaume. — Il réunit ses poésies, ses correspondances plus ou moins suspectes d'hérésie ; il fit du tout un paquet et l'enferma sous double serrure au fond d'une cassette.
Une nuit, deux hommes masqués portèrent le cofifre mystérieux à la princesse Wilhelmine. La princesse aimait son frère; elle accepta le dépôt.
Mais les murs parlent en pays de despotisme. Le roi Guillaume apprit bientôt le projet de fuite et le dépôt de la cassette. Il conduisit adroitement son fils à Wesel, pour l'exposer à la tentation par le voisinage de la frontière et le prendre au traquenard au moment de l'évasion.
Frédéric succomba en effet à l'attraaion de l'espace; il loua un cheval, fit sa valise; Katt devait le rejoindre à Leipsick, et Keit en Angleterre. Mais, à peine avait-il mis le pied à l'étrier, qu'un exempt l'arrêta par ordre de Sa Majesté. Le jour suivant, ;Un autre exempt arrêtait Katt au moment où il allait franchir le pont de Wesel. Keit avait eu l'habileté de gagner la Hollande.
Frédéric comparut sous escorte devant le roi
Le caporal Schlague 5i
Guillaume. A là vue du prisonnier, Sa Majesté bondit sur lui le poing fermé et, lui arrachant Tépée du fourreau, lui en asséna un coup sur le visage.
Le sang jaillit.
Sa Majesté frappa encore.
La lame vola en éclats.
Sa Majesté frappait toujours avec le tronçon.
Pendant ce temps, Frédéric , pâle et calme , la main dans la poitrine, murmurait sourdement :
— A-t-on jamais traité ainsi un prince de la maison de Brandebourg?
Après avoir écoulé sur la tête de son fils son premier mouvement de fureur, le roi Guillaume crut devoir procéder à Tinterrogatoire :
— Pourquoi avez- vous déserté ?
— Parce que vous me traitiez en esclave.
— Où vouliez-vous aller?
— A Alger.
Le mot était sanglant,
— Vous êtes donc un soldat sans honneur ?
— Je n'ai fait que suivre votre conseil.
VU