FIAT JUSTITIA, PEREAT MUNDUS
Guillaume repartit aussitôt à franc étrîer pour Berlin. Il monta tout botté à l'appartement de la reine et poussa la porte en criant :
— Où est la cassette ?
Il aperçut la reine assise dans son fauteuil.
— Madame, dit-il, ce drôle est mort.
— Vous avez tué votre fils ? reprit la reine.
— Ce n'était plus mon fils; mais où est la cassette ?
La reine jeta un cri d'horreur.
A ce cri, la princesse Wilhelmine accourt ; le roi la regarde un instant, la bouche couverte d'écume.
— Tu oses paraître devant moi, sœur de bandit ? Il la renverse d'un coup de poing sur le parquet,
et, lui posant le pied sur la poitrine, il inscrit pro-
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fondement son talon de botte sur le sein de la princesse. Il la traîne ensuite par les cheveux jusqu'à la fenêtre du balcon et ouvre l'espagnolette.
Déjà il la soulevait au-dessus de la balustrade pour la lancer dans l'espace, lorsque la reine éperdue retient sa fille par la robe et appelle au secours.
Les femmes de service et les petits enfants entrenv.dans la chambre de la reine à cet appel de désespoir, et les mains jointes , à genoux , ils prient le roi d'épargner la princesse Wilhelmine.
Le roi les regarde d'un air effaré. Il lâche sa victime. Il va précipitamment d'un bout de la chambre à l'autre en criant toujours :
— Où est la cassette?
Il ouvre et il referme bruyamment la porte de tous les placards, en tire et en repousse tous les tiroirs. Il finit par retrouver le corps du délit au fond d'un secrétaire. Il l'emporte sous son bras avec une expression de triomphe.
— Je tiens enfin, dit-il, la tête de ce misérable. Puis, jetant un dernier coup d'œil sur ses enfants
en prière, et leur montrant du doigt la reine à moitié évanouie dans l'embrasure de la fenêtre :
— Vous devriez maudire votre mère, dit-il.
Et sa fureur tombant tout à coup, comme après un accès de monomanie, il prend l'air posé d'un pédagogue.
— Relevez-vous, ajouta-t-il, et écoutez-moi avec attention.
J^avais un précepteur qui était un honnête homme, et je me rappelle une histoire qu'il m'a contée dans sa jeunesse. Il y avait un scélérat, à Carthage, condamné au supplice pour avoir commis autant de crimes qu'un païen en pouvait commettre. Il demanda la grâce de voir sa mère avant de mourir. On la fait venir ; il penche la tête vers elle comme pour lui parler bas, et d'un coup de dent il lui emporte l'oreille.
— Je vous traite ainsi , lui dit-il, pour servir d'exemple à toute femme qui oublie d'élever ses enfants dans la pratique de la vertu.
Voilà l'histoire de mon précepteur. Faites-en, vous autres, l'application.
Après cet apologue, Guillaume sortit.
Peu de temps après, il envoya Frédéric dans une cellule de la citadelle de Custrim, le lieutenant Katt dans une autre, et il chargea une commission militaire , sous la présidence du maréchal d'Anhalt, de juger sommairement les deux prisonniers pour crime de désertion.
Le lieutenant Katt avait reçu les confidences de Frédéric; il avouait son amitié pour le prince : le tribunal le condamna d'emblée à la peine du festungbau, c'est-à-dire du boulet.
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La peine du boulet consistait à rouler la brouette à perpétuité dans la forteresse de Spandau. La punition pouvait passer pour sévère. Le roi écrivit en marge de l'arrêt :
a En frappant le lieutenant Katt de la peine du a festungbaUj le conseil de guerre a manqué à la « fidélité qu'il doit à son souverain. Le lieutenant. « est atteint et convaincu de son propre aveu, co/i- *ifessus et convictus^ d'avoir commis le crime de « lèse-majesté. J'ai appris le latin, moi aussi, et je « connais le proverbe : Fiat justitia et pereat munit dus. Dans cette circonstance, et pour la sûreté de « l'Etat, je crois devoir prononcer moi-même la « sentence. Je pourrais sans doute, en bonne justice, « condamner le coupable à être tenaillé avec des tea nailles ardentes et ensuite pendu ; mais, par conc( sidération pour sa famille, je veux bien mitiger « la peine et consentir à ce qu'il soit seulement « décapité.
a Fait à Berlin, le deux novembre mil sept « cent trente, à deux heures de relevée, »
Le conseil de guerre avait jugé Katt sans le moindre embarras de conscience. Mais, pour procéder contre Frédéric, il éprouvait un léger scrupule. Frédéric devait succéder à Guillaume, en vertu du
droit d'aînesse. Or, le Code prussien proclamait rinviolabilité de Phéritier présomptif de la couronne. Le maréchal d'Anhalt soumit le cas à Sa Majesté.
— Qu'à cela ne tienne, répondit le roi, le prince héréditaire est inviolable, le fait est certain. La loi le dit expressément, j'entends respecter la loi, pas un cheveu du prince ne doit tomber et ne tombera en cette qualité. Mais le scélérat n'est pas seulement héritier présomptif de mes Etats, il est encore colonel de dragons, et, à ce titre, justiciable du Code militaire, conséquemment passible de la peine de désertion. Vous acquitterez le prince , cela est de toute justice, mais vous condamnerez le colonel, et vous aurez soin d'établir la distinction dans Parrêt.
Ainsi le prince avait la vie sauve dans le premier considérant, et dans le second le colonel portait la tête sur le billot.
Le tribunal allait admettre cette heureuse interprétation, lorsque le maréchal d'Anhalt, tirant son sabre et le plaçant à côté de lui sur le bureau, dit à haute voix :
— Je coupe la figure au premier qui osera signer l'arrêt.
Sur cet échantillon d'éloquence, le tribunal prononça l'acquittement de Frédéric.
Mais Guillaume cassa le jugement et renvoya soïi
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fils devant une autre commission composée des généraux DenhofF et Linger , des colonels Dersch et Panewitz, des majors Schenk et Weier, sabreurs consommés dans l'art de l'interprétation. Les nouveaux juges invoquèrent pieusement l'Esprit-Saint, votèrent chacun en récitant un verset de la Bible, adoptèrent d'un commun accord le principe des deux substances en une seule personne et, par un libellé savamment motivé, condamnèrent Frédéric à avoir la tête tranchée le même jour que Katt et sur le même échafaud.
L'ambassadeur d'Autriche protesta contre les motifs de la sentence, en vertu des capitulations de l'empire. Si l'empereur, dit Guillaume, persiste dans son opposition, j'ai à Kœnisberg, Dieu merci, un coin de terre en dehors du cercle impérial; j'y conduirai moi-même mon fils en croupe, et je l'y attacherai de ma main à la potence.
Pendant que la Prusse et l'Autriche négociaient la tête d'un prince, le prince en litige lisait Sénèque et faisait son testament. Il portait déjà l'habit de patient condamné à mort, et, en attendant son heure, il habitait une prison au premier étage dans la citadelle de Custrim. Cette prison, appelée la* Chambre ardente, ouvrait sur le glacis par une fenêtre à fleur de parquet. Le jour de l'exécution, au lever de l'aube, le bourreau dressait la potence sur
le rempart et jetait un pont volant de Téchafaud à la fenêtre de la prison. Grâce à cette attention, le criminel pouvait aller de plain-pied de son lit au supplice; seulement chaque soir, après le coup de la retraite, le geôlier avait soin de fermer le volet intérieur de la croisée pour ménager au prisonnier la satisfaction de la surprise.
Un matin que Frédéric dormait encore d'un profond sommeil, un caporal, suivi de quatre fusiliers, entra dans la prison, et posant sa lanterne au chevet du prisonnier :
— Prince, levez-vous, dit-il.
Frédéric bondit sur son séant.
— Pour aller reprendre mon sommeil là? dit-il en montrant la croisée.
Le caporal garda le silence.
Frédéric fit du regard le tour de la chambre, comme pour lire son arrêt dans la physionomie de Tescorte, et, au jet divergent de lumière que la lanterne envoyait au plafond, il entrevit derrière la porte une espèce de fantôme en robe noire, qui tenait un livre à la main et semblait murmurer une prière.
Il crut reconnaître le chapelain de Potsdam, le pasteur Muller.
— Monsieur le pasteur, dit-il, vous faites là, n'est-ce pas, le paquet de quelqu'un?
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Le pasteur tourna légèrement la tête.
— Monseigneur, repentez-vous; c'est tout ce que je puis vous dire en ce moment.
Il reprit sa leaure.
— Le roi Guillaume, pensa le prince, leur a défendu d'entrer en explication.
Et sautant à bas du lit, il procéda paisiblement à sa toilette. Pendant qu'il mettait son habit, il entendit au dehors un bruit de marteau. Il frémit involontairement, mais il reprit bientôt sa tranquillité d'esprit. Sénèque le regardait.
— Après tout, dit-il, dormir pour dormir, qu'importe le grabat?
Quand il eut terminé sa toilette, un soldat le prit par le bras droit, un autre par le bras gauche, et tous deux l'entraînèrent à la fenêtre. Un roulement de tambour retentit au dehors. A ce signal, un troisième soldat ouvrit le volet. Un flot de lumière entra dans la prison.
— Levez la tête, prince, dit le caporal.
Et, saisissant le prince par derrière, il lui tint la tête droite, fixée sur le glacis.
C'était au mois de novembre; la neige tombaitlentement, tristement, et, à travers ce linceul lugubre déroulé du ciel, Frédéric voyait monter à son regard comme une plate-forme mytérieusement dressée pendant la nuit à la hauteur de sa prison.
6o Un roi philosophe
Une échelle plongeait à pic dans le fossé de l'autre côté de l'échafaudage. Frédéric en pouvait apercevoir le dernier échelon au-dessus de la balustrade. Tout à coup, un spectre surgit à ce dernier échelon. Il portait le costume de lieutenant. Le bourreau le suivait à Téchelle. Le glas tintait au clocher de Custrim. Frédéric sentit une ombre passer devant son regard. Il venait de reconnaître son ami. Il fit un mouvement en arrière. Le caporal le maintint à son poste, la face tournée vers Péchafaud.
Katt reconnut à son tour Frédéric, et le saluant de la main :
— Adieu, mon jeune maître; je meurs pour vous, je meurs content.
Le bourreau voulut lui mettre le bandeau ; il le repoussa doucement, jeta un dernier adieu à Frédéric et posa la tête sur le billot.
— Je remets mon âme, dit-il, dans la main du Seigneur.
Le tambour battit de nouveau. Il y eut après cela un moment de silence. L'échafaud éprouva une secousse, et la neige, un instant rougie, fondit au milieu de la plate-forme.
Frédéric, au bruit de la hache sur le billot, jeta un cri terrible et tomba évanoui entre les bras de ses soldats.
Le cadavre demeura exposé sur l'estrade, par or-
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dre du roi, jusqu'à la fin du jour; et, jusqu'à la fin du jour, Frédéric, assis à la fenêtre, la tête dans sa main, contempla cette chose informe recouverte d'un drap noir. Pour la première fois, il comprit la destinée. Ce qu'il pensa dans cette muette entrevue avec ce corps supplicié. Dieu seul a pu le savoir. Mais, à partir de ,ce moment, l'homme mourut en lui, et, à la place de l'homme, il n'y eut plus désormais que cet être de raison appelé un prince.
La nuit vint. Le fossoyeur emporta le cadavre ; le bourreau démolit l'échafaud. Frédéric restait toujours immobile à la fenêtre, la tête brûlante, les lèvres serrées. Le jour le surprit à la même place, dans la même attitude, contemplant encore la scène vide où la veille il y avait une échelle, et sur cette échelle un homme vivant.
Au milieu de sa méditation funèbre sur le sens pratique de cette tragédie, il entendit comme le bruit d'un pas sur le parquet; il retourna la tête et reconnut le pasteur MuUer.
— Monseigneur, je viens vous parler de Dieu, lui dit l'homme de l'Évangile.
Frédéric regarda d'un air nonchalant :
— Faites, monsieur le pasteur.
Il laissa retomber son front dans sa main, et il reprit sa rêverie.
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