‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 7 sur 32 · SAUVE QUI PEUT · texte numérisé non relu

SAUVE QUI PEUT

— Oui, Monseigneur, reprît tranquillement le pasteur, je viens vous parler de Dieu, et, comme vous paraissez mal interpréter ma pensée, j^ajoute du Dieu de miséricorde.

— Du Dieu de miséricorde, répéta Frédéric avec ' un sourire d'ironie, vous vous trompez de porte, reportez votre sermon à l'homme qui vous a envoyé ici.

— L'homme qui m'a envoyé ici m'a chargé précisément de vous annoncer qu'il voulait bien encore vous retirer de l'abîme, à condition toutefois que vous commenciez par rentrer en grâce avec le Sauveur.

— Mais, avant de faire mon examen de conscience, j'aurai besoin, monsieur le pasteur, de savoir de

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votre bouche comment j^ai pu offenser le Seigneur.

— En empruntant de Fargent.

— Est-ce que le catéchisme défend d'emprunter?

— Votre père a vu là un péché. Or, quand le roi a parlé, vous devez accepter son opinion. Tout pouvoir vient de Dieu, dit TApôtre.

— Passons sur cet article.

— En essayant de courir TEurope...

— Est-ce que TÉvangile défend de voyager?

— Votre père a vu là encore une infraction au commandement de l'Église, et vous devez incliner la tête devant son autorité.

— Passons de nouveau sur ce paragraphe.

— En séduisant sous prétexte de musique...

— Silence! interrompit vivement Frédéric; Dieu vous écoute, monsieur le pasteur, et vous allez répéter une calomnie.

— Passons, dîrai-je à mon tour, puisque vous le voulez, et tournons le feuillet. Finalement, en croyant à la prédestination.

— Nous reprendrons plus tard cette dernière question. Est-ce là le bilan complet de mes offenses au Seigneur?

— Attendez un instant.

Le pasteur tira de sa poche une feuille de papier, et comptant du doigt chaque alinéa :

— Un, deux, trois, quatre; c'est tout, Monseigneur.

— Eh bien! monsieur le pasteur, quand même j'appellerais péché , pour vous complaire, une dette de Jeune homme, et que, pour vous complaire encore, je couvrirais ma tête de cendre et frapperais en ce moment ma poitrine, quel bénéfice pourrais-je tirer de cet acte de contrition ou plutôt de complaisance ?

— Le bénéfice d'abord d'apaiser là-haut votre juge éternel et ici-bas votre juge naturel, qui peut bien vous pardonner vos crimes envers lui, mais qui ne peut, en qualité de roi chrétien, vous pardonner vos fautes envers Dieu qu'autant que vous les aurez rachetées par un aveu sincère et expiées par un profond repentir.

— Je comprends, monsieur, que le roi mon père nomme mes torts envers lui des torts envers Dieu, pour avoir le droit d'associer la Divinité à sa colère. Quand on affiche la dévotion, on ne dit pas : Je me venge moi-même, le mot sonnerait mal avec l'Évangile, mais on dit : Je venge Dieu, et on frappe sans remords. Ne me parlez pas de pardon, monsieur le pasteur; cela ressemble trop à une raillerie. Mon pqre a juré ma mort, il tiendra parole. Je quitterai la terre sans regret, et peut-être sera-ce un bien pour le monde, car si jamais je viens à régner...

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Mais le sang d'un prince royal, j'en appelle à Phistoire, retombera sur la tête du bourreau, comme le sang de Carlos est retombé sur la tête de Philippe.

— Votre Altesse porte en ce moment un jugement téméraire ; je commets peut-être une indiscrétion ; mais je puis affirmer solennellement, comme on affirmait autrefois, sur le pain et le sel, que votre père vous a déjà fait grâce au fond de sa pensée.

— L'hypothèse, sans doute, est pleine de séduction, répliqua Frédéric avec amertume ; mais quelle garantie pourri ez-vous en donner?

— L'exécution d'hier.

Frédéric regarda le pasteur.

— Oui, Monseigneur, l'exécution de votre complice.

— Ah! je comprends. Je dois comprendre, du moins. C'est par bonté pour moi que le roi a tué mon ami, m'a forcé d'assister à la tragédie et m'a tenu la tête comme au carcan dans la main d'un caporal, pour que je ne perdisse pas une goutte de sang de la victime. Ah ! la précaution était inutile ; je l'aurais regardé mourir d'un œil pieux, comme on regarde mourir un martyr, cet homme que j'aimais entre tous et qui m'aima comme je l'aimais.

— Oui, encore une fois, quoi que vous en disiez, c'est par bonté pour vous que le roi l'a frappé, là,

sous votre regard. Il a pensé que le contre-coup du supplice ouvrirait sûrement votre âme au repentir. • — Je lui sais gré, en vérité, d'un pareil efifort de tendresse; mais, dites-moi, Tombre du pauvre Katt, si elle erre encore quelque part, doit-elle aussi lui en marquer sa reconnaissance? Sa Majesté a tué Tun pour sauver l'autre, à vous entendre. Le procédé est trop ingénieux pour mériter confiance. Cette douceur paternelle ressemble terriblement, monsieur Muller, à certaine aventure d'un moine polonais. L'histoire pourrait vous égayer. Voulezvous que je vous la raconte ? Je suis en fonds de gaieté.

— Monseigneur, vous me disiez tout à Pheure : Dieu vous écoute; permettez-moi de vous retourner votre parole. Quelle que soit la sévérité de votre père à votre égard, prenez garde de le calomnier, car, .si véritablement il avait la pensée que vous lui prêtez en ce moment, que viendrais-je faire ici?

— Préparer le complice de Katt au supplice, car je connais votre maître, monsieur. Le jour où il m'enverra à l'échafaud, il voudra sauver mon âme, et, pour la sauver authentiquement, la mettre dans la main d'un pasteur. C'est de la compassion à sa portée cela, ou du moins cela peut passer pour de la compassion. Toutes les vieilles dévotes le prendront ainsi, et toutes les chaires du royaume béni-

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ront la magnanimité d'un monarque assez clément pour ouvrir au pécheur la porte du repentir et l'envoyer en robe d'innocence devant l'Eternel.

— Puisque Votre Altesse royale doute de mon témoignage, je veux bien, par respect pour votre situation, mettre sous votre regard un certificat que vous prendrez peut-être en considération lorsque vous aurez lu la signature. Voici le dernier paragraphe de ma commission.

Il déploya de nouveau le morceau de papier qu'il avait remis dans sa poche d'habit.

« Révérend amé et féal, que le Seigneur touta puissant nous donne sa bénédiction! et, comme il « emploie souvent des moyens extraordinaires et « des voies de douleur pour ramener les hommes « dans le royaume de Jésus-Christ, puisse ce divin « Sauveur nous aider à rappeler ce fils égaré au « nombre de ses serviteurs ! Puisse-t-il briser et a attendrir ce coeur endurci et l'arracher des griffes « de Satan ! Puisse Dieu le Père tout-puissant nous a accorder cette grâce au nom du Seigneur Jésus- « Christ et de sa passion et de sa mort! Amen. »

— Ceci est daté de Vousterhausen et signé Guillaume. Lisez le passage, relisez-le à tête reposée. Eh bien ! là, eh conscience, est-ce que votre père

lèverait la main vers le Ciel avec tant de ferveur s'il vous avait à tout jamais chassé de son affection? Le désespoir conseille mal ; écartez de vous le sombre tentateur. Croyez-moi, mon jeune prince, les mauvais jours passeront; aidez-nous seulement à les traverser. Il y a encore des parfums dans Galaad. Pourquoi êtes-vous né si haut et moi si bas ? ah ! sans cela, je pourrais peut-être trouver le chemin de votre cœur, vous parler en ami.

— En ami, dit tristement Frédéric. Hier encore, j'avais un ami. On me Ta ôté; on m'a ôté par un supplice encore plus cruel cette p^vre enfant qui pleurait sur moi aux heures d'abandon. C'est bien. J'accepte l'avertissement. Si je vis encore, les hommes peuvent passer désormais à côté de moi, les hommes ! et les femmes aussi. Nous jouerons notre jeu, et nous verrons, en fin de compte, qui gagnera la partie. Mais je dis peut-être plus que je ne devrais dire. J'ai la fièvre, ma tête brûle ; j'ai tant vécu depuis hier. Chaque heure d'horloge sonnait un siècle. Je vous demande pardon. Je sens votre parole entrer. J'ai encore un reste d'illusion. Je vous l'ofiFre, donnez-moi la main, et dites-moi, en honnête homme, si je puis encore espérer un jour remonter à mon rang dans ce royaume.

— Oui, un jour, pas encore ; sans doute, votre père veut auparavant vous éprouver. Vous voyez

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que je trahis le complot. Faites-en votre profit. Il vous donnera, d'abord, la ville de Custrim pour prison, et il vous placera, en qualité de surnuméraire, à la Chambre des guerres et des domaines, et lorsque, à force de soumission et de travail, vous aurez reconquis le droit de porter Tépée, il vous la rendra, et vous pourrez rentrer à Berlin. Tout cela est encore écrit dans l'instruction que j'ai eu l'honneur de communiquer à Votre Altesse.

Frédéric gardait le silence. Il sembla remarquer alors pour la première fois que le pasteur lui parlait debout. Il se leva et lui tendit sa chaise.

— Asseyez-vous, monsieur Muller.

Il allait et venait lentement, la tête penchée, de la fenêtre à la porte et de la porte à la fenêtre de la prison. A l'expression convulsive et concentrée de sa physionomie, le pasteur vit bien que le prince livrait en ce moment un combat intérieur et prenait en lui-même une de ces résolutions su» prêmes qui sont comme une crise décisive et une date nouvelle de l'existence.

— Puisque mon père veut bien m'élever, dans sa commisération, au grade de commis, et vous charger de négocier à ce prix ma réhabilitation, dites-moi quelles conditions il attache à cette faveur. Je les accepte toutes d'avance sans hésiter, sans marchander, pourvu toutefois qu'elles soient compa-

tibles avec l'honneur et mon droit à la couronne. Parlez, que dois-je faire? Je le ferai, je vous en prends à témoin; vous me servirez de caution.

— Une seule chose, mon prince : mettre votre âme en règle avec le Seigneur en toute humilité, en toute contrition ; et, pour donner à Sa Majesté une marque de votre bonne volonté, prêtez sur rÉvangile le serment suivant, dont je vais vous

* lire le formulaire article par article.

— Voyons ce formulaire.

— Article premier. Vous jurez de ne plus lire aucun livre de poésie.

Le pasteur ouvrit la Bible et l'approcha de Frédéric.

— Jusqu'à nouvel ordre, probablement?

— Bien entendu.

Frédéric étendit la main sur l'Évangile :

— Je jure de ne plus lire aucun livre de poésie.

— Article second. Vous promettez par le sang du Christ de ne jamais parler la langue française à personne.

— Tant que le roi vivra.

— C'est encore entendu.

— Je le promets.

— Article troisième. Vous faites serment de ne pas rechercher un jour le tribunal qui vous a condamné à l'échafaud.

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— Puisque je reçois moi-même mon pardon, je dois payer de réciprocité ce que vous appelez mon pardon. Je pardonne donc de grand cœur à quiconque aura voté ma mort, et, quoi qu'il arrive, il pourra dormir en paix à la porte même de Frédéric.

— Article quatrième. Vous renoncez, devant Dieu, à porter l'uniforme prussien.

— Jamais, monsieur le pasteur.

— A porter provisoirement.

— Provisoirement ou autrement; je ne fais pas de distinction. Que mon père me retire l'uniforme, je peux, à la rigueur, passer condamnation, car j'espère bien un jour montrer au* monde comment je sais faire honneur à une épée. Mais me forcer à proclamer moi-même mon indignité ! Vous pouvez relever l'échafaud de Katt ; je ne donnerai pas cette parole.

— Article à revoir, alors, dit le pasteur.

— Est-ce le dernier ?

— Non, il y en a encore un autre, le plus facile à la vérité : vous prenez l'engagement, n'est-ce pas, de ne plus croire à la prédestination ?

— Comment, monsieur le pasteur, puis-je prendre un pareil engagement, et comment, avec votre expérience des choses de la pensée, pouvez-vous l'exiger? Que mon père dise à un homme : Crois

ceci ou crois cela, je le conçois ; il règne, et à ce titre il prétend commander à la conscience comme à une compagnie de grenadiers; mais vous, homme de foi, homme d'intelligence, pouvez-vous admettre que nous ayons le choix de notre conviction, que nous puissions croire ou ne pas croire à volonté, et congédier d'un signe cette maîtresse souveraine appelée la vérité. Savez-vous ce que vous réclamez en ce moment ? Vous réclamez que je désavoue de la lèvre une doctrine que j'avoue au fond du cœur; autrement, que je commette un aae d'hypocrisie; mieux que cela, un parjure ! Mais, d'abord, qu'entendez-vous par prédestination?

— Sans doute, Monseigneur, je reconnais avec vous que l'homme n'a pas la liberté de sa conviction ; que, lorsqu'il entrevoit quelque part la vérité, il plie le genou devant elle pour lui rendre hommage. Mais la raison, depuis le jour où le serpent a parlé, pèche par infirmité ou par ignorance, et dans sa nuit, dans sa présomption, elle prend souvent Terreur pour la vérité. L'homme sincère avec lui-même doit donc toujours chercher à vérifier sa croyance et l'éprouver en toute modestie au contrôle sévère de la contradiction, et si, à l'épreuve, il la voit convaincue de fausseté, la secouer comme la poussière de sa chaussure. C'est là, permettez-moi de le dire, le fait de Votre Altesse. Vous m'interrogez sur la

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prédestination; je vous réponds : C'est le nom chrétien de la fatalité, c'est le dogme qui consiste à croire que tout ce que l'homme fait ici-bas de bien ou de mal, il le fait par une sorte de décret, écrit là-haut, de toute éternité,

— Ainsi, à vous entendre, l'homme agit comme il veut agir et dort comme il fait son lit, pour répéter le proverbe. Si je suis en prison aujourd'hui, c'est que je l'ai voulu, et si, hier, mon pauvre ami a monté à l'échelle, c'est qu'il l'a voulu encore. Allons, monsieur le pasteur, mettons-y plus de franchise. Parlons sérieusement. Nous sommes tous plus ou moins des marionnettes dans là main de la destinée. Seulement la destinée nous a coulés dans des moules différents. Elle a fabriqué les uns pantins de grande espèce et les autres de petite dimension. Elle a dit aux premiers : Tuez et prenez, c'est votre droit, votre droit divin. Et aux autres : Mourez et payez, c'est votre devoir, car tout droit suppose un devoir en regard. Place ! j'ai lancé mon cheval au galop ! Partout où je passe, la terre tremble, l'herbe brûle. Je me nomme le pantin César, le pantin Attila. Le meurtre est mon champ. Je cueille de la gloire. Il est juste, en définitive, qu'un peuple pourrisse sur mon passage pour engraisser la moisson. Et vous vous voudriez, monsieur le prédicant,

que Dieu demandât compte un jour à tous ces glo- Pelletan. 5

rieux ou modestes polichinelles de Thumanité du résultat de leurs actions ou du vent de leurs paroles? Mais Dieu les avait organisés ainsi, et ils ont vécu, et ils ont parlé dans le sens de leur mécanisme; Touvrier de la première heure leur avait attaché la ficelle ici, la ficelle là, et ils ont obéi à la main cachée là-haut comme la sonnette obéit au coup de cordon. Il nous a sauvés ou condamnés d'avance dès notre berceau. Tels il nous a créés, tel il nous retrouve au jugement dernier. En nous donnant nos penchants, il nous inspire du même coup toutes les actions bonnes ou mauvaises, implicitement renfermées à Tétat inédit au fond de ces instincts. Est-ce que, après avoir confié au rouage de Phorloge l'aiguille à manœuvrer, l'horloger peut faire ensuite un crime à cette aiguille de marquer l'heure sur le cadran ?

— L'horloge n'a ni liberté ni intelligence pour porter la peine ou le mérite de son mouvement, tandis que l'homme, au contraire, possède l'intelligence et la liberté à la fois pour éclairer sa marche et pour choisir le bon ou le mauvais chemin. Puisque vous aimez à raisonner par métaphore, eh bien ! comparaison pour comparaison. Je vous dirai, à mon tour : Nous flottons tous sur l'abîme. Dieu nous tend la perche pour nous sauver ; mais pour nous sauver, de notre côté, nous devons avoir la volonté

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de la saisir. Aide-toi, le Ciel t'aidera; voilà la loi. Dieu prend une part, mais il nous en laisse une dans Tœuvre de notre sanctification. Si la doctrine de la grâce pouvait dire autre chose, elle dirait une hérésie. Bien plus, elle confondrait toute notion du bien et du mal et reviendrait par un chemin de détour à la confusion du manichéisme.

— Et moi aussi, puisque j'ai fait naufrage, je saisis votre perche à tout événement; il en sera ce qu'ail pourra. S^il n'y a jamais entre mon père et moi, entre vous et moi, d'autre difficulté qu'une question de théologie comme la prédestination, j'espère bientôt faire ma paix avec l'Eglise. J'ai trop d'intérêt à rentrer dans le giron de l'orthodoxie pour prendre plaisir à brouiller la serrure. Mais j'ai aujourd'hui l'esprit en mauvais état. Je vous demande le temps de la réflexion.

Frédéric passa familièrement la main sur l'épaule du pasteur, et prenant avec lui l'expression ouverte de la confiance :

— Comptez sur ma reconnaissance; mais, en revanche, je compte, n'est-ce pas, sur votre promesse?

— Le jour où j'aurai rendu à la Prusse un prince digne d'elle, j'aurai assez vécu.

Et voyant à cette parole la figure du prince rayonner d'espoir :

— J'aime à vous voir ainsi, Monseigneur; mais vous avez eu tout à l'heure une mauvaise pensée, et je voudrais pouvoir la tirer de votre esprit.

— Quelle mauvaise pensée ?

— L'aventure du moine polonais. Qu'avait-il donc fait pour vous inspirer un sarcasme qui pouvait être un blasphème ?

— Ce qu'il a fait? Je vais vous le dire : le bon Père allait à Rome en pèlerinage. Deux brigands l'arrêtèrent, à mijote de la montagne de Viterbe.

— La bourse ou la vie ! lui crient-ils en lui mettant Fescopette sur la poitrine.

— Veuillez d'abord, mes amis, me donner le temps de m'asseoir et de me déchausser.

— Te déchausser?

— Oui, car mes sequins sont cousus là, dans la semelle de mes bas, par mesure de précaution. Aidez-moi un peu, signori.

Un brigand prit la chausse de droite, l'autre brigand la chausse de gauche; mais, pendant qu'ils tiraient sur chaque jambe, le moine saisit leurs têtes par les cheveux et les tinta l'une contre l'autre comme deux cymbales, d'abord assez modérément, puis de plus en plus vigoureusement, jusqu'à ce qu'il eût obtenu par ce procédé une fracture des deux crânes satisfaisante pour sa sécurité. Le pape apprit le fait par la rumeur publique et en voulut

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avoir le récit de la bouche même du héros. Il le fait venir au Vatican.

— Comment as-tu fait, mon fils? demanda Sa Sainteté.

Le pèlerin exécuta, en présence du saint homme, la pantomime de son action.

— Et tu leur as écrasé la cervelle? reprit le pape avec une expression d'horreur.

— En douceur, Saint-Père, en douceur, ^w/aYer, dulciter; mais, pendant ce temps-là, je leur donnais ma bénédiction in articula mortis,

— Mon père me traite aussi en douceur, comme vous voyez, reprit Frédéric; mais, grâce à Dieu, je saurai prendre mon sort en philosophe.

— Dites plutôt en chrétien, et, pour vous aider dans ce travail de résignation, je vous laisse ma Bible; lisez-la, et souvent, et d'un cœur ému , car il y a sous chacune de ces pages, muettes en apparence, sous chacune de ces lignes tombées du ciel, une voix secrète qui brise les rochers et transporte les montagnes.

Le pasteur salua Frédéric :

— Au revoir. Monseigneur.

Mais, au moment où il franchissait le seuil de la porte, le prince le rappela :

— Monsieur Muller, j'ai une prière à vous adresser.

— Dites un ordre, Monseigneur.

— Veuillez m^apporter un exemplaire de Machiavel.

Le pasteur fit un geste d^étonnement.

— Oh ! pour le réfuter, monsieur le pasteur; soyez tranquille.

— Si c'est pour ce motif, dit le pasteur en souriant, je n'y vois aucun péril.

— Oui , pour le réfuter, répéta Frédéric d'une voix sourde quand le pasteur fut parti, car c'est la meilleure manière de le comprendre.

Le nouveau Marly 79

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