LE NOUVEAU MARLY
Le roi Guillaume avait la passion du jardinage ; il avait défriché un terrain au bord de la Sprée et l'avait dessiné en échiquier, par amour du bataillon carré, le chef-d'œuvre, à son avis, de la stratégie. Il tenait l'arbre pour un hors-d'œuvre de la nature.
— Cela masque le paysage, disait-il.
Et , par cette raison , il l'avait impitoyablement éliminé de son système , ou crucifié le long d'un mur en espalier. Mais, comme il professait avant toute chose la religion de la marmite, il sema son jardin de carottes, de choux, de navets, de panais, de salsifis, de poireaux, d'artichauts et de citrouilles.
Il réalisa le plus opulent potager qui de mémoire de maraîcher ait jamais illustré un faubourg de Berlin. C'était là son rêve, son bonheur, son Bo-
8o Un roi philosophe
boli, son Trianon. Il en jouissait d^autant plus que pas une feuille d'arbre ne pouvait jeter une ombre sur la conception de son génie.
Lorsque, par un beau jour d'été, il éprouvait un accès de galanterie pour sa royale moitié, Sophie- Dorothée de Hanovre , il la menait en grande pompe, avec toute la couvée princière, savourer, par vingt degrés Réaumur , le spectacle attendrissant d'une couche de melons en travail de maturité. Après avoir ainsi longuement étalé en famille son talent d'artiste jardinier, il renvoyait au palais la bande émerveillée de la beauté du site et rôtie comme une brochette d'alouettes à la polenta.
Il avait donné le nom de Nouveau Marly à ce paradis de persil et de ciboulette. Si quelqu'un a dit de Versailles que c'était un favori sans mérite, on ne pouvait pas le dire du moins du Marly de Berlin. Le roi en tirait couramment la garniture de son pot-au-feu pour toute l'année; il pouvait même, au besoin, sans appauvrir son potage, prélever de temps à autre une botte d'ail ou une botte de persil pour en gratifier son ministre d'Etat ou son chambellan de service.
A la perruque près, Guillaume avait choisi , comme on voit, Louis XIV pour modèle. Mais, quand il désespérait d'en contrefaire la magnificence , il tournait l'imitation en caricature. Une
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mode d'habit trop somptueuse, venue en droite ligne de Paris, essayait-elle de passer la frontière, il la mettait impitoyablement au ban du royaume. Le baron de Kniphausen, au retour d'un voyage à Paris, osa paraître à la cour en habit à paillettes brodé d*or sur toutes les coutures.
— Vous avez là, dit le roi, un magnifique habit de gala.
— Oui, sire, de la coupe du Régent.
Guillaume toucha Tétoffe pailletée, raide comme
une lame de métal.
— C'est le forgeron, dit-il, qui a fait cela.
— C'est le premier tailleur de la chrétienté.
— Vous me prêterez ce bijou, monsieur Kniphausen.
, Le lendemain, le baron envoya son habit à Sa Majesté.
Guillaume manda aussitôt au palais le valet du bourreau.
— Mets cette casaque, dit-il, et promène-toi par la ville avec cette pailleterie sur le dos pendant toute la journée. Tu prendras en passant un timbalier de mon régiment, pour que, de temps à autre, il te donne un coup de timbale.
L'habit du Régent fit ainsi en triomphe le tour de Berlin sur le dos de l'estafier de la potence.
Le comte de Rottembourg, ambassadeur français
à la cour de Berlin, lui décrivait un jour complaisamment je ne sais plus quel majestueux défilé de voitures dans Tavenue de Versailles. C'était d'abord le carrosse du roi, puis venait le carrosse de la reine , puis le carrosse de Monseigneur , puis le carrosse de Monsieur^ puis le carrosse de monsieur le prince, puis le carrosse de monsieur le duc, puis le carrosse de monsieur le Grand, toute une litanie enfin d'équipages Isabelle ou genêt, cerise ou pommelé.
Au milieu de ce dénombrement, le roi Guillaume mit la main sur le bras de l'ambassadeur :
— Je vous demande pardon, monsieur le comte, d'arrêter le cours de vos profusions d'équipages; mais j'ai mieux à vous offrir, pour peu que vous ayez une heure demain à dépenser à mon jardin de Marly .
Le comte de Rottembourg accepta la gageure avec empressement, comptant bien que le roi Guillaume allait lui fournir quelque agréable pot-pourri à servir à Versailles, dans son prochain courrier.
En effet , le roi donna l'ordre , ce jour-là, de dresser une estrade recouverte d'une tente au milieu de son potager, et il invita toute la cour à venir voir, concurremment avec le corps diplomatique, comment il entendait lutter de somptuosité avec la monarchie la mieux famée de l'Europe sur le chapitre de l'élégance.
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Le soir même, il envoya un' régiment de hussards battre la campagne pour mettre en réquisition et lui amener tout ce que la banlieue de Berlin, à cinq milles à la ronde, pouvait contenir d'objets roulants montés sur essieu. La troupe exécuta militairement la consigne ; elle ramassa de droite et de gauche une quantité suffisante de véhicules, de fourgons, de baquets, de haridelles et de corbillards pour en faire le convoi d'une armée en route pour la conquête de l'Asie.
Sur le coup de midi, la fleur du royaume, rangée au milieu de l'estrade, dans toute la rigueur de l'étiquette, attendait en silence le dénoûment de la représentation.
Une volée de coups de canon annonça l'ouverture du défilé.
A ce signal, une première voiture déboucha de l'avenue qui longe la Sprée et défila lentement devant la compagnie-, au pas d'une procession. C'était un tombereau attelé d'un baudet et chargé de fumier. Pendant ce temps , la musique de la garde jouait l'air de triomphe des Macchabées : Chantons victoire!
Le roi Guillaume pétillait de cette gaieté lugubre qui, chez un despote en verve, accompagne toujours une mauvaise plaisanterie.
— Regardez, monsieur l'ambassadeur, cria-t-il
au comte Rottembourg. Voici le carrosse de Sa Majesté le roi ; à tout seigneur tout honneur. C'est lui qui mène le branle; maintenant, vous allez voir l'équipage de Sa Majesté la reine resplendir de toute la beauté de TOlympe.
Un chariot chargé de paille entra en scène péniblement traîné par une rosse asthmatique à faire pitié à la monture même de don Quichotte, et, en queue, tout une file d'échantillons, plus grotesques les uns que les autres, de l'art du charronnage en Allemagne depuis le règne d'Attila. On eût dit le jugement dernier de toutes les charrettes du Nord, mises en mouvement, à la résurrection des siècles, par toutes les bêtes de l'Apocalypse*
— Eh bien, monsieur le comte, reprit le roi à la fin de la parade, trouvez-vous que je vous ai tenu parole? Que dites- vous du carrosse de Monseigneur, du carrosse de Monsieur, et surtout de la beauté et de la variété de l'attelage?
L'âne faisait la majorité haut la main dans cette espèce de Longchamps impromptu recruté dans la dernière cabane.
— Sire, répondit l'ambassadeur en saluant jusqu'à terre, je reconnais volontiers que vous avez le royaume le mieux attelé de l'Europe.
Le roi sentit frémir sa canne dans sa main ; mais, pour la première fois, il résista à la tentation. Il
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n'aimait pas cependant à perdre sa colère ; il déchargea sa canne sur Tépaule d'un grenadier.
— Tiens, dit-il, toute peine mérite salaire. Je te rembourse l'impertinence de monsieur Fambassadeur.