‹ Un roi philosophe; le grand FrédéricChapitre 9 sur 32 · LA ROYAUTÉ AU CABARET · texte numérisé non relu

LA ROYAUTÉ AU CABARET

Guillaume avait quelque raison d'appeler son jardin potager un nouveau Marly, car, chaque soir, il y tenait sa cour, en déshabillé.

Il avait bâti, au bord de la rivière, un brandC" bourg ou pavillon borgne en façon de guinguette. Pour plus de mystère^ il Pavait fait entourer d'abord d'un fossé toujours plein d'eau et d'une grille de fer garnie d'un treillis. Un pont-levis conduisait au pavillon.

Une ours de Russie, à peu près apprivoisée, qualifiée Gâteau, en souvenir de la czarine, gardait l'entrée de ce mystérieux réduit. Deux aigles enchaînés à la grille, l'un blanc et l'autre noir, montaient aussi la garde dans l'attitude endormie d'altesses fatiguées du poids de la représentation; mais, au

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premier bruit de pas dans le jardin et au premier symptôme d'invasion, ils battaient de l'aile et fondaient du bec sur l'intrus jusqu'à ce qu'ils l'eussent forcé à la retraite.

Ils reprenaient ensuite leur faction avec la même physionomie sournoise, la tête dans le jabot, sans plus broncher au port d'armes que cette statue de guérite appelée une sentinelle. De temps à autre, à la vérité, ils tendaient le cou et jetaient un cri au vent comme pour donner signe de vie et empêcher la prescription. A ce cri, le bourgeois attardé sur le boulevard, de l'autre côté de la Sprée, croyait entendre le signal du sabbat et pressait le pas pour regagner son foyer. En effet, le peuple supposa longtemps à Berlin que le diable, sous forme d'un ours, tenait conciliabule au pavillon du nouveau Marly.

Ce pavillon, ainsi gardé bec et ongles contre toute tentative de curiosité, contenait une seule pièce au rez-de-chaussée, nue comme la salle d'un cabaret, sans autre mobilier qu'un poêle dans un coin, un chevalet de peintre dans un autre, un muid de bière plus loin, une lanterne au plafond, une table de sapin au-dessous, un banc pour l'assistance, et enfin, à un bout de la table, un premier fauteuil à Pusage de Guillaume, et à l'autre bout un second fauteuil surmonté d'une paire d'oreilles de lièvre, à l'usage de Grundling.

Qu'était-ce que Grundling pour prendre ainsi en sous-ordre la place d'honneur? Le second roi de Prusse en comité secret.

C'était un homme de la taille d'un singe, la tête ■bouffie, l'œil à fleur de tête, la lèvre épaisse, habit de velours écarlate, garni de boutons d'or, parements noirs, remontant jusqu'à l'épaule, bas de soi^ cramoisis, souliers carrés à talons rouges, perruque à tous crins retombant sur la croupe, petit chapeau à plumet blanc, contrefaçon accomplie en un mot, et miniature irréprochable d'un hidalgo espagnol.

Sans autre titre officiel que le titre de fou de Sa Majesté, il régnait plus ou moins de moitié avec Guillaume à l'heure des chauves-souris. Guillaume et Grundling, Grundling et Guillaume partageaient la besogne entre eux d'un commun accord. L'un disait des folies et l'autre en faisait, et, de folies en folies, la Prusse montait à son insu au premier rang de l'Allemagne,

Grundling professait une profonde admiration pour Guillaume, et Guillaume, cela va sans dire, payait Grundling de retour. Pour honorer dignement son bouffon, il l'avait nommé président de l'Académie, à la place de Leibnitz. L'histoire a conservé la patente rédigée de la main de Sa Majesté.

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« Nous avons nommé, disait Guillaume, prési- « dent de notre Société des sciences le noble, sage « et expérimenté Grundling, en considération jdc « ses connaissances étendues et célèbres au lolif « dans les antiquités, les monnaies nouvelles et « anciennes, dans la physique, mécanique, botanî- <c que, hydraulique, pneumatique, statique, ainsi « que dans la cabale, dans la connaissance des bons « et mauvais esprits, de même que dans la doctrine a des préadamites. Ordonnons audit président d'ob- « server les révolutions particulières qui arriveront (f dans le ciel, comme par exemple lorsque Mars a aura jeté un regard malin sur le soleil, et qu'il « formera un carré avec Saturne, Vénus et Mercure, « ou lorsque le zodiaque se sera reculé, ou lorsque, a selon le système de Descartes, un tourbillon se a sera usé et absorbé et qu'il y aura à craindre un a nombre infini de comètes. Nous voulons que, <c dans tous les cas, ledit président s'assemble aussice tôt avec les autres membres de l'Académie pour a conférer sur ces événements, rechercher les cau- « ses de ces désordres et aviser aux moyens d'y « remédier. Nous ordonnons aussi de travailler de « tout son pouvoir à détruire entièrement tous les « esprits, lutins, farfadets, revenants, cauchemars, a loups-garous, esprits maudits, et autres suppôts « de Satan, et nous promettons de donner six écus

« de récompense à ceux qui nous apporteront, mort a ou vif, un de ces esprits. »

Lorsque le roi avait dîné en famille et reconquis par ce dernier acte de dévouement au devoir conjugal le droit de disposer de sa personne, il jetait un crispin sur son dos, rabattait son chapeau sur sa figure et gagnait incognito son délicieux pavillon. A rentrée du pont-levis, il donnait la becquée à Taigle blanc, la becquée à Paigle noir, et déposait religieusement Pinsigne de sa charge, c'est-à-dire son jonc d'Amérique, entre les pattes de Tours, le personnage le plus digne, à coup sûr, de faire en ce temps-là l'intérim de la royauté.

Ainsi débarrassé du poids du jour, il pénétrait dans le saint des saints, il ôtait son chapeau, il ôtait son manteau, il ôtait son habit, il ôtait sa veste, et, tombant ensuite dans son fauteuil et respirant à pleine poitrine, il laissait tout à coup échapper du fond de son cœur, comme par une soupape, ce mot longtemps contenu, longtemps refoulé, palpitant à lui seul et débordant de toutes les voluptés à la fois : Enfin!

Et, pour prendre immédiatement possession de son bonheur, il commençait par tirer de sa culotte une pipe, — de terre, hélas ! — comme la pipe du dernier fusilier, puis il la bourrait en conscience, puis il battait le briquet, puis mettait l'amadou sur le tabac, puis il refermait le fourneau avec une feuille

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de papier, puis il aspirait la fumée, le tout avec ordre, avec poids, avec mesure, avec lenteur, cette lenteur épicurienne d'un gourmet mis à la ration, qui connaît le prix de sa jouissance, et il fumait ainsi longuement, délicieusement, jusqu'à épuisement de munition, une jambe en Tair^J^ botte sur le coin de la table, la tête renversée, le regard extatique, errant au plafond.

Après ce premier à-compte sur le plaisir de la soirée, il prenait sa leçon de peinture. 11 aimait la peinture; il étudiait avec fureur sous la conduite d'un Rubens d'occasion nommé Huber, à un petit écu le cachet. On eût dit que la nature, en le lançant dans la vie, avait voulu, pour l'habiller d'un talent quelconque, prendre un reste de drap sur l'étoffe de Téniers.

Malheureusement pour le progrès de son talent d'artiste, Guillaume avait une infirmité après dîner. La vapeur de la digestion, en montant à son cerveau, semblait le foudroyer; elle le jetait d'un clin d'oeil dans un profond accès de sommeil, ou plutôt dans un profond anéantissement.

A peine avait-il humeaé son pinceau sur la palette, et posé son appui-main au sommet du tableau, pour entamer, avec une plus grande sûreté de touche, l'opération laborieuse du modelé, que sa tête tombait tout à coup dans sa poitrine; la

baguette glissait de son poste, et la main, glissant avec son appui, traçait du haut en bas de la toile une interminable ligne longitudinale complètement imprévue dans la composition ; et arrivée au bas de Téchelle, et encore prise d'un mouvement magnétique pendant que le reste de Tartiste dormait, elle ajoutait à ce premier hors-d'œuvre une rsérie indéchiffrable d'arabesques, qui renvoyait à Tautre bout du monde la pensée primitive du sujet.

Lorsqu'il retrouvait à son réveil ce grimoire encore frais sur son chef-d'œuvre en expectative, il accusait naturellement son maître de dessin d'avoir profité de l'accès de sommeil pour introduire lâchement, par esprit de jalousie, cet épisode de contrebande dans l'ordonnance de son tableau.

Comiiie chez lui l'action suivait toujours le soupçon, il bondissait sur son siège, et, à défaut de bâton, envoyait un coup de poing au malheureux professeur, sauf ensuite, ce premier besoin -de justice une fois apaisé, à entrer avec lui en explication.

Guillaume avait donc, lui aussi, ses chagrins d'artiste. Quand par hasard il avait achevé un tableau, il le signait mélancoliquement : Willel-mus pinxit in tormentis : Peint par Guillaume au milieu des tourments. A quoi le malheureux Huber

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ajouta un Jour en post-scriptum : Quœ infligebat : Qu'il faisait souffrir.

A la nuit tombante, Guillaume posait la palette et levait la séance. Le maître de dessin, admis seulement dans le sanctuaire pour le temps de la leçon, allumait la lampe du plafond, touchait son petit écu et pliait bagage.

Alors la petite élite, soigneusement choisie et triée sur épreuve sévère pour faire partie du privé, avait permission de pénétrer dans le cabaret tenu par Sa Majesté. C'était d'abord Grundling, ensuite le maréchal d'Anhalt, ministre de la guerre, le baron Grumkow, ministre d'Etat, et enfin le baron Polnitz, chevalier d'industrie, brelandier de la rue Quincampbix, apostat relaps, deux fois luthérien^ deux fois catholique, et pour le moment premier chambellan du roi Guillaume. Le reste a échappé à l'histoire.

Tout cela arrivait un à un, à la file, trouvait la clef sur la porte, et allait prendre place au hasard sur le banc de sapin, sans plus tenir compte du rang que du cérémonial.

Le boufifon avait seul une place réservée. Malheur à qui aurait usurpé par mégarde les oreilles de lièvre ! il les aurait sûrement gardées toute la vie. Le dernier entré poussait le verrou. Le roi ouvrait la séance en rallumant sa pipe et en

tirant de sa royale main un broc de bière au tonneau. La réunion Timitait à la ronde, et chacun battait le briquet.

Bientôt une épaisse fumée de tabac montait au plafond; la lanterne, noyée dans le brouillard, jetait à peine, à travers sa vitre de corne, une lueur indécise d'aurore boréale sur la tête de la compagnie. Alors, au demi-jour voluptueux de ce boudoir de jambon de Mayence, celui-ci ou celui-là mettait sur la table tout ce qu'il pouvait avoir d'esprit.

Si Guillaume avait en tête quelque affaire pendante avec la Diète ou toute autre puissance, il passait parole à Grumkow et décidait, entre deux bouffées, cette question de diplomatie. Par suite de son incorrigible passion pour l'antiquité latine, il appelait sa pipe son Egérie. Mais, le plus souvent, la grosse plaisanterie roulait grand train d'un bout à l'autre de la tabagie; car, si le roi Guillaume aimait à parler à l'antique, il aimait à rire à l'allemande. Peut-être, au fond, était-il un bon compagnon brandebourgeois de l'école de Rabelais, né pour la chopine et la goguette, mais dépaysé sur le trône, exaspéré de sa grandeur, butor par dépit, et cruel par embarras.

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l'apothéose de scaramouche

Peu de temps après la tragédie de Custrim, le roi Guillaume tenait sa petite cour au Nouveau Marly, Pour la première fois depuis longtemps, sa figure rayonnait de satisfaction. Il venait d'achever un tableau qu'il regardait comme le dernier mot de son talent. La toile représentait une scène d'intérieur par un effet de flambeau. Or cette scène d'intérieur était tout simplement la tabagie royale en plein exercice.

Toute la galerie, à commencer par le peintre lui-même, y figurait de face ou de profil. Pour donner encore plus d'intérêt à sa composition, le peintre avait obligé Polnitz à prendre les oreilles de Grundling, et Grundling à endosser la casaque de Polnitz. Il avait peint son 'bouffon la clef de

chambellan pendue par derrière, et, dans Tentraînement de l'inspiration, brochant sur cette première idée, il avait mis sur la face de ce chambellan en effigie le masque de Scaramouche. Il éprouva de cette dernière facétie une telle quinte de rire, que, en expiation de cette débauche de gaieté, il envoya Grundling.au cachot.

Polnitz entrait dans le sanctuaire royal au moment même où Guillaume donnait à Scaramouche le dernier coup de pinceau. Le roi saisit son cham- Jbellan au passage, et, le menant par le bras devant son chevalet :

— Comment trouves-tu ce tableau? dit-il avec cet air d'humilité qui n'est, à tout prendre, que la mendicité de Téloge.

Guillaume croyait sérieusement avoir le génie de la peinture, et il aurait à coup sûr châtié sur place le blasphémateur assez abandonné de la Providence pour douter de son talent. Il barbouillait horriblement, à la vérité ; n'importe; sitôt qu'il avait signé son enluminure, il éprouvait le besoin de la soumettre à l'admiration.

— Sire, je trouve ce tableau un chef-d'œuvre.

— Tu parles sérieusement?

— Comme sur l'Évangile.

— L'Evangile! reprit le roi avec étonnement.

Jurez sur autre chose, monsieur le baron.

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lAji ^.-^

— Sur la tête de mon père, si vous voulez.

— Ton père avait donc une tête ? Dans ce cas, il t'a déshérité. Mais va pour la tête de ton père. Toutefois, en appelant mon tableau un chef-d'œuvre, tu dis peut-être trop, Polnitz.

— Pour vous prouver que Je pense bien ce que je dis, voyez.

En disant ce mot, le chambellan faisait signe de plier le genou devant le tableau.

Le roi Farrêta en chemin.

— Assez, mon ami, assez ; je te demande simplement ton avis. Que penses-tu de cet effet de lumière ?

— Digne de Rembrandt.

— Le vieux peintre hollandais, sans doute, possède un incomparable génie de la lumière; mais un peu à la façon d^une lanterne, entre nous soit dit, sans vouloir offenser sa renommée.

— Oui, sire, génie de lanterne, vous le qualifiez à merveille; tandis ^qu'ici la lumière, savamment répartie sur la toile comme dans la nature, suit toute la gamme du clair-obscur et meurt harmonieusement en insensible dégradation.

— Tu comprends bien ce que tu dis là, baron?

— Sire, votre tableau inspire l'esprit, et, si l'on voulait céder à la tentation, on parlerait en le regardant la langue de la poésie.

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— Maintenant, que penses-tu du dessin?

— Digne de Watteau.

— Où prends-tu ce Watteau ?

— Digne du Poussin, voulais-je dire; la langue m'a tourné.

— Va toujours, mon bon Polnitz; chacune de tes paroles pénètre là, foi de Guillaume; continue, mon ami, puisque tu es en chemin. Dis tout ce que tu as sur le cœur, ne crains rien, ton roi te le permet; tu sais bien qu'ici, dans cette salle, chacun a son franc-parler.

— Sire, j'ai toujours pensé et toujours dit, à l'occasion , que si quelque chose en vous pouvait faire tort à la gloirQ du monarque, c'était assurément la gloire de l'artiste.

— J'aimerais autant un autre compliment.

— J'ai mal traduit ma pensée. J'ai voulu dire simplement que, comme le soleil, vous remplissez tour à tour deux hémisphères des rayons de votre splendeur.

— Polnitz, je veux te mettre sur mon testament; tu parles de l'art comme un peintre de profession. Vraiment, tu devrais prendre aussi le pinceau. Pour motiver avec tant de finesse ton admiration, tu dois avoir, toi aussi, le feu sacré.

— Quand on a fait comme moi le voyage de Rome sur l'invitation du pape, et fréquenté Ra-

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phaël à chaque instant de la journée, on a le droit d'admirer en pleine connaissance de cause le talent de Votre Majesté.

— Viens sur mon cœur, je veux t'embrasser, baron; mais ne m'appelle plus Majesté : la flatterie est bannie de ce salon. Je dois être simplement pour toi Guillaume le peintre, comme tu es pour moi Polnitz l'aristarque. Mais, dis-moi, combien estimes-tu ce tableau ?

A cette nouvelle péripétie du colloque, Polnitz eut comme un pressentiment; il voulut éluder la question :

— C'est à un autre poids que le poids de l'or qu'on juge une semblable peinture. Quelque prix que la mode puisse attacher à votre tableau, il en aura toujours un plus grand à mon jugement.

— J'ai envie de créer pour toi l'ordre du Mérite et de t'en nommer le grand-maître; mais, enfin, combien estimes-tu cette peinture? Tu sens bien que si je fais cette question, c'est pure curiosité; dar, enfin, je ne compte pas sur mon pinceau pour enrichir mon trésor.

— Eh bien ! puisque Votre Majesté veut absolument que je lui donne un chiffre, je pose au hasard le chiffre de cinquante ducats.

Le roi, jusqu'alors souriant, prit la longue mine d'un Juif en face d'une lettre de change protestée.

— Cinquante ducats! dit-il en traînant sur chaque mot ; il me semble qu'à ce taux-là on aurait difficilement un tableau de Rembrandt.

— J'avais cave au rabais, je l'avoue, pour éviter tout soupçon de flatterie ; c'est cent ducats que j'aurais dû dire et que je disais réellement au fond de ma conscience.

— Cent ducats, c'est peut-être trop, c'est peutêtre aussi trop peu, car j'ai lu quelque part que, à la vente de la galerie du duc de Mantoue, un tableau du Poussin avait infiniment plus de valeur.

— Mettons cent cinquante, pour empêcher d'abord aucun artiste vivant de prendre avantage sur notre peinture, et ensuite pour marcher de pair

avec la galerie du duc de Mantoue.

— Je te sais gré de ta bonne volonté; cent cinquante ducats, cela commence à faire une somme honnête. Crois-tu cependant que le duc de Mantoue aurait cédé pour ce prix une vierge de Raphaël ?

— Je crois qu'il l'aurait cédée pour deux cents.

— Est-ce ton dernier mot, Polnitz?

— C'est à vous, sire, à dire le dernier mot en toute chose.

— Dieu me préserve de mettre sur ton enchère. Tu estimes ce tableau deux cents ducats. Je tire l'échelle, et, pour te prouver que j'aime à récom-

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penser le savoir, je te le donne, entends-tu bien, Polnitz, de bonne amitié, pour cent cinquante seulement; prends-le de la main à la main. Pas de façons, je t'en prie; pour cinquante ducats dont je te fais cadeau, ce n'est vraiment pas la peine de tirer la révérence. On ne saurait trop encourager la critique.

A ce prodige de munificence qui éclatait sur sa tête avec tout l'agrément de l'imprévu, Polnitz sentit pour la première fois de sa vie le rouge lui monter au visage; il eut besoin, pour refréner à temps son émotion, de cette longue pratique de l'empire sur soi-même qui fait le premier mérite du courtisan.

— Prends ce tableau, emporte-le, ajouta Guillaume d'un ton ému, en laissant échapper un soupir; il te parlera, au jour où je ne serai plus, du roi ton ami. Car j'ai mis toute mon âme là, comme dans un testament. Tu vois : Willelmus in tormentis. J'ai bien souffert en le faisant, mon pauvre Polnitz. Sous ce masque de Scaramouche, il y a plus d'une larme que j'ai dévorée en silence. J'ai peint tout cela dans la crise où je signai, et de la même main qui signa l'arrêt de mort du lieutenant Katt et de son complice, de mon fils, de mon propre sang, le sang de Brandebourg révolté contre

moi, comme Absalon contre David. Je vois bien

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que je cède à rattendrissement. La chair est faible, hélas ! Polnitz, tu montreras plus tard ce tableau à ta famille, et, te rappelant comment je te Pai donné et comment je t'ai ouvert mon cœur, tu diras peutêtre : Le vieux Guillaume avait encore au côté gauche un grain de quelque chose.

— Sire, vous avez fait votre devoir et montré à la Prusse qu'elle aurait en vous, s'il le fallait, un

• jK)uveau Jephté, prêt à sacrifier sa première affection au salut du royaume. Katt désertait, vous Pavez puni; votre fils trahissait, vous l'avez arraché de votre cœur; et, dans l'un et l'autre cas. Dieu vous donne raison.

Mais Guillaume n'écoutait déjà plus le courtisan. Absorbé en lui-même, l'œil à moitié fermé et le cou incliné, il semblait prêter l'oreille au dehors, puis, relevant tout à coup la tête avec une sorte d'impatience :

— J'entends, dit-il, un bruit de pas sur le pontlevis.

Grumkow entra.

— As-tu rencontré quelqu'un? lui demanda Guillaume.

— Quelqu'un ? Non. A moins que vous n'appeliez quelqu'un le maréchal d'Anhalt, que j'ai laissé occupé à donner le mot d'ordre à l'ours et à lui redresser son bâton.

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— Qui te parle du maréchal d'Anhalt? reprit Guillaume avec un mouvement d'humeur.

Un instant après, Grundling présentait son bonnet pointu orné de grelots à la porte du pavillon.

— Qui as-tu vu dans Tallée? cria le roi à l'aspect de son bouffon.

— Personne, répondit le fou. Pardon, j'ai vu un second Grundling, moi-même, votre nouveau président d'Académie.

Un regard significatif arrêta sur sa lèvre la continuation de la plaisanterie.

Cette double question, coup sur coup, étonna Polnitz, car une consigne sévère fermait à tout le monde l'entrée du jardin.

— Le roi aurait-il déjà le fantôme de Katt acharné à sa poursuite? dit-il en lui-même. Je vois bien que Sa Majesté va commettre de nouvelles folies; mais, par malheur, c'est moi aujourd'hui qui payerai les pots cassés. Cent cinquante ducats, grand Dieu ! pour cette enseigne de cabaret !

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