LA CORRESPONDANCE POLITIQUE
Les lettres de Louis II sur des sujets politiques que l'on trouve soit dans les mémoires de Bismarck soit dans ceux du prince de Hohenlohe sont en général ou bien des billets laconiques, ou bien des compliments de politesse, également sans intérêt. Mais le ton est toujours extraordinairement aimable et pour Bismarck et pour Hohenlohe : bien que l'un et l'autre eussent été les artisans les plus certains de la fin de l'indépendance bavaroise.
Nous avons montré qu'il était faux de représenter Louis II comme antiprussien et antibismarckien, comme un adversaire dangereux de la politique prussienne en Allemagne, et que la rancune des Hohenzollern aurait supprimé en 1886. C'est une légende qui ne tient pas devant des témoignages comme celuici. Voici en quels termes Louis II écrivait à Bismarck, le 5 mai 1880 :
... A mon très profond chagrin, vous me faites part, mon cher prince, de votre intention de plus rester aux affaires. Vous connaissez assez la mesure de la vénération sincère et de la confiance absolue que je porte ineffaçablement pour vous dans mon cœur, pour que vous puissiez croire combien me serait pénible la réalisation de votre projet. Si les circonstances au Reichstag ne sont pas toujours très satisfaisantes, il
reste le Conseil fédéral, mon cher prince, qui se tiendra invariablement à vos côtés, sur le principe fédératif de la Constitution impériale. Mon Gouvernement, qui ne s'écarte jamais de ce principe, a toujours été pénétré de l'assurance réconfortante qu'elle était en union de pensée sur ce point avec le grand homme d'État aux vues et à l'action duquel l'Allemagne doit sa grandeur nouvelle. Car les voies qui ont été prises pour parvenir à ce résultat n'ont ni aboli ni affaibli l'indépendance nécessaire et la force des États particuliers, mais les ont au contraire augmentées grâce à l'union confédérale. Le maintien de ces principes assure à la patrie commune un avenir de paix et de puissance. Tel étant mon désir le plus ardent, et résolu à toujours porter mes efforts dans ce sens, je puis d'autant moins renoncer à l'espoir que les affaires allemandes resteront, pendant de longues années encore, placées sous votre direction, que rien ne saurait remplacer.
Recevez, mon cher prince, l'assurance renouvelée de l'estime particulière avec laquelle je suis votre sincère ami... l
Voilà une lettre qui doit d'autant moins laisser de doute que le ton en est plus net, et aussi que Louis II n'a jamais été prié d'en dire autant. L'insistance avec laquelle il appuie sur le principe fédératif de l'Empire est également significative. Car si les confédérés conservent une indépendance relative, ils sont aussi tenus à des devoirs. Jamais Louis II ne s'est soustrait aux siens, et Bismarck l'a toujours traité comme un allié sincère. Témoin le soin qu'il prit, en 1879, à l'un des moments les plus délicats de sa politique, de mettre le roi de Bavière au
1 Extrait de la correspondance de Bismarck au tome II du 8upplément des Pensées et Souvenirs.
courant des projets qui devaient aboutir à la formation de la Triplice. L'exposé de la situation européenne que faisait Bismarck à Louis II était soigneux et complet. Louis répondit avec une netteté parfaite en donnant son entière approbation.
Rapprochée de l'hostilité constante du roi à l'égard des éléments séparatistes et antiunitaires de son royaume, cette attitude vis-à-vis de Bismarck doit abolir les légendes auxquelles nous avons fait allusion tout à l'heure. Les personnes qui voudraient représenter Louis II comme un adversaire irréductible de la Prusse et de l'Empire devront nous expliquer pourquoi, pendant vingt ans, sa politique fut, au contraire, toujours dirigée dans le sens de la moindre résistance aux projets de Bismarck.
Le lecteur sera peut-être curieux de trouver ici le texte du document fameux dont nous avons raconté l'élaboration et l'histoire au chapitre troisième, et par lequel, le 2 décembre 1870, le roi de Bavière se décidait à offrir au roi de Prusse, avec la présidence de tous les États allemands enfin unis, la dignité et la couronne impériales :
« L'entrée de l'Allemagne du Sud dans la Confédération va étendre sur tous les États allemands les droits de présidence que possède Votre Majesté. J'ai déjà approuvé l'idée de leur réunion en une seule main dans la conviction que ce changement répondrait aux intérêts de la patrie commune et de tous les princes alliés; ayant en même temps confiance que les droits
qui, d'après la Constitution, sont l'apanage de la présidence fédérale, demeureront, après la restauration d'un Empire allemand et de la diunité impériale, les droits qu'exercera Votre Majesté au nom de la patrie entière en vertu de l'union des princes.
« En conséquence, je Me suis tourné vers les Souverains allemands pour leur proposer, en Ma compagnie, d'inviter Votre Majesté à joindre le titre d'Empereur allemand à l'exercice des droits de la Présidence fédérale.
« Dès que Votre Majesté et les souverains alliés auront fait connaître leur décision, je chargerai mon Gouvernement d'étudier et d'établir les conventions conformes à ces vues... »
D'autre part, comme promoteur de l'idée impériale, Louis II avait adressé une circulaire aux princes souverains et aux villes libres d'Allemagne. Voici le texte de la lettre qu'il envoya au roi Jean de Saxe :
t Sérénissime Altesse, t Cher frère et cousin,
« Les peuples allemands, unis depuis des siècles par la langue et les mœurs, les sciences et les arts, conduits à la victoire par l'héroïque Roi de Prusse, fêtent aujourd'hui une fraternité d'armes qui est l'éclatant témoignage de la puissance de l'Allemagne unie. Désireux de travailler de toutes mes forces à aider cette unité, je n'ai pas hésité à entrer en négociations avec la chancellerie de la Confédération du Nord. Ces négociations viennent de se terminer récemment à Versailles.
« En conséquence, je me suis adressé aux souverains allemands, et en particulier à Votre Majesté Royale, pour proposer, en Ma compagnie, à Sa Majesté
le roi de Prusse, de joindre le titre d'Empereur allemand à l'exercice des droits de la Présidence fédérale. « Je suis fier à la pensée que ma situation en Allemagne et l'histoire de mon pays m'appellent, à ce qu'il me semble, à faire le premier pas pour le couronnement de l'œuvre de l'unité allemande. Et je me livre à l'espoir que Votre Majesté Royale accueillera avec sympathie mon intervention... »
Ainsi Louis II revendiquait très haut, jusqu'au dernier moment, sa dignité, ses droits et sa puissance. Il regrettait de n'être pas le premier dans Rome, sans laisser, pour cela, échapper le second rang. C'est la preuve que Bismarck avait raisonné juste en faisant appel à l'amour-propre du roi de Bavière, pour le décider à prendre la pénible initiative d'offrir la couronne impériale aux Hohenzollern.