‹ Un roman d'amourChapitre 17 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« Neuf ans après ce voyage, qui marqua dans la vie des quatre jeunes gens que le hasard avait réunis sur la route de l'Isle- Adam, le hasard se plut à les réunir encore, non plus en voiture, mais presque dans le même lieu.

» En 1831, le comte de Sérizy, retiré seul à sa terre de Presles, après la Révolution de Juillet, vint faire un tour à la fête de risle-Adam, qui se célèbre dans un endroit appelé le Pâtis, terroir communal où, sans doute, paissaient jadis les troupeaux des paysans, quand il y avait des paysans à risle-Adam. Aujourd'hui, le Pâtis est une place plantée d'arbres au bord de l'Oise, et au bout de laquelle se trouve une salle de verdure où Ton danse les dimanches, pendant la belle saison.

ï) Le comte était accompagné de Joseph Bridau, devenu l'un des premiers peintres

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de l'école moderne, de Léon de Lora, le plus remarquable de nos paysagistes, auquel il venait enfin de faire donner la croix de la Légion d'honneur, et qu'il avait invités à passer quelques jours à Presles.

» A soixante-dix ans, avec ses infirmités, le comte était si changé qu'il eût été difficile à aucun des acteurs du drame qui se passa jadis à son château, de le reconnaître.

fi II en était de même de Joseph Bridau, de Léon de Lora.

» Le premier, devenu plus grand peintre que Schinner, de qui jadis il avait pris le nom, a je ne sais quoi de détruit, de dévasté dans le visage, qui annonce ses luttes, se? souffrances, ses travaux, et font de sa physionomie un spectacle quasi volcanique*.

» Quant à Léon de Lora, qui jamais eût reconnu dans un élégant et ravissant dandy le rapin qu'il était à dix-sept ans ? Mistigris

1. On reconnaît aisément dans ce portrait la physionomie tourmentée d'Eugène Delacroix.

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n'existait plus, même à Tétat de souvenir. Mais Léon n'avait point perdu cette fine fleur de gaieté, cet esprit pointu, brillant, à la façon des lames de canif, qui distingue les peintres.

» Le talent rendait les deux artistes presque les égaux de ce vieux grand seigneur, l'un des trois administratifs de Napoléon, et le comte leur donnait à chacun le bras, en s'appuyant sur tous les deux.

» Ils arrivèrent ainsi, sur les huit heures du soir, derrière la foule qui entourait la salle ronde où Ton dansait à la lumière des verres de couleur et des quinquets.

» Au moment où ils arrivèrent, quelques personnes écoutaient en riant un grand jeune homme, d'environ trente ans, qui racontait les événements de la Révolution de Pologne, d'où, disait-il, il revenait.

» — Ah! bien, celui-là, dit Joseph à Léon, est resté blagueur.

» Ce mot, dit assez haut, attira l'attention

du dandy, qui regarda les trois arrivants et qui, reconnaissant le comte, devint muet comme un poisson.

» — Que fait ce monsieur qui pérorait là? demanda le comte à une jeune femme.

» — C'est, je crois, le fondateur d'une Compagnie d'assurances à primes, inventée pour donner des dots aux lilles, et payer des remplaçants aux jeunes gens tombés au sort. Il est venu faire des affaires ici, et mon mari l'a reconnu pour l'avoir vu dans une circonstance à laquelle il a dû d'avoir de la discrétion pour le reste de ses jours...

» — Qui est votre mari, madame ? dit le comte.

» — M. Husson, le notaire de l'Isle-Adam.

» — Et de qui êtes-vous la fille ?

» — De M. Léger.

» — Ma foi, oui, dit Léon, je reconnais encore le père Léger.

> Entendant prononcer son nom d'une façon si leste, le gros fermier, à demi mil-

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lionnaire, se retourna, reconnut le comte, et salua très humblement.

» — Ah I Moreau a iini par faire quelque chose de ce petit Husson ?

» — Oui, monsieur. Mais que ne ferait pas M. Moreau de Grèves? Le voilà député.

» — Ah I c'est mon ancien régisseur qui est M. de Grèves?

» — Oui, monsieur le comte. Il a voulu se distinguer de tous les Moreau... Son fils est notaire à Paris; sa fille est mariée au fils de M. Gamusot, pair de France, et son cadet est receveur général à Pau... Il vient bien rarement ici. Mon gendre fait ses affaires.

» — Hé bien, la leçon a profité, dit le comte aux deux artistes.

» — Oui, monsieur le comte, dit maître Husson, qui vint rejoindre sa femme, en amenant sa vieille mère à laquelle il donnait le bras.

» H. DE BALZAC

Balzac n'avait pas, comme on peut le voir en comparant ces lignes avec la fin d'un Début dans la Vie, de parti pris bien arrêté quant aux alliances de ses personnages.

L'œuvre publiée enregistre, en effet, des unions très différentes de celles inscrites dans cette Conclusion, et les mariages consacrés ici n'ont pas tous été maintenus dans la Comédie humaine. Le grand écrivain a cru, sans doute, trouver plus tard, pour les fils de son génie, de meilleurs partis encore et de plus hautes positions sociales.

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