Voir le volume intitulé : Autour de Honoré de Balzac
la sixième, Octavie. Cette dernière épousa le baron de Lowenthal.Ses deux filles sont bien connues de la société parisienne : l'une est aujourd'hui la duchesse douairière Decazes, et Fautre la marquise de Beauvoir.
La lettre en question, signée : P Etrangère, et portant le cachet de la poste d'Odessa, fut donc adressée à Balzac chez l'éditeur de la Peau de chagrin, le libraire Gosselin, à Paris. En Vy trouvant, précisément à cette date du 28 février 1832 dont nous avons parlé précédemment, le grand écrivain ne se doutait guère de l'influence que le contenu de cette frôle envelop[)e al lait exercer sur sa destinée, ni de la place que cette petite feuille de papier, — si semblable en apparence au flot
de correspondances oiseuses dont sont accablés tous les favoris de la célébrité, — allait désormais tenir dans sa vie !
Ce premier témoignage d'un intérêt qui devait bientôt changer de nature, n'a malheureusement pas été retrouvé jusqu'ici. Peut-être cette page a-t-elle péri, en 1847, dans l'autodafé qu'à la suite d'une aventure dramatique Balzac exécuta de toutes les lettres qu'il avait reçues de madame Hanska; peutêtre aussi, à force de la relire, l'a-t-il usée et détruite involontairement lui-même. Nous ne savons. En tout cas, nous ne l'avons pas découverte dans la partie de ses papiers tombée entre nos mains. Nous le regrettons vivement, car cette lettre devait être bien remarquable pour avoir produit une si vive impression sur le futur auteur de la Comédie humaine.
Il paraît qu'après lui avoir décerné des éloges enthousiastes à propos des Scènes de la vie privée, V Étrangère lui faisait le reproche
d'oublier, dans la Peau de chagrin, ce qui avait fait le succès de son œuvre précédente, c'est-à-dire la délicatesse des sentiments, les nuances raffinées de ses caractères de femmes, et d'ébranler ainsi le piédestal sur lequel il les plaçait sans cesse dans ces Scènes. Elle le conjurait ensuite de revenir aux sources les plus élevées de ses inspirations antérieures, en renonçant aux peintures ironiques ou sceptiques qui ont pour point de départ l'abaissement de la femme, ou la négation du rôle noble et pur qui lui appartient, lors- (ju'elle comprend la mission que le ciel l'a charj^ée de remplir sur la terre.
Balzac demeura longtemps préoccupé de ces conseils, et surtout de celle qui les lui adressait. Alors qu'il était prêt à publier chez Gosselin le premier volume des Coules drôlatUjues, dont l'impression fut terminée ('U mars 1832, la coïncidence de la mise en vente d'une œuvre si rabelaisienne avec la réception d'avis d'une nature aussi différente
lui causa quelque ennui. Cette nouvelle production, il le sentait bien, ne pouvait plaire à sa correspondante, dont l'incognito, si sévèrement gardé, ne lui donnait aucun moyen de s'expliquer, de se défendre peut-être, ni de répondre en tout cas à une preuve d'intérêt si sincère et si désintéressé. Pourtant, son ardent désir d'apprendre à sa lointaine lectrice l'arrivée et la réception de sa lettre lui fit trouver, pour l'en instruire, un moyen dont nous parlerons plus loin, moyen d'une excessive ingéniosité, bien que demeuré sans résultat.
Malgré ses habitudes d'extrême prudence et de silence absolu en de semblables occasions, Balzac ne put cette fois s'empêcher de raconter le fait, et de montrer à quelques-uns de ses amis (entre autres à madame Zulma Garraud) cette lettre qui, venant de si loin, chatouillait délicieusement son insatiable amour-propre d'auteur.
Mais ceux-ci, après une période d'exubé-
rante expansion, le virent se renfermer subitement dans une discrétion complèle, à propos de son admiratrice du Nord. Il reprit tout à coup à son égard le mutisme qui lui était habituel dès qu'il s'agissait de personnalités féminines, et redevint aussi circonspect que, sous l'influence de l'éloignement de sa conseillère, et de l'impossibilité pour personne d'arriver à la découvrir, il avait été d'abord expansif.
Ce changement d'allures était né de ce fait qu'une nouvelle lettre, ayant la même origine et envoyée par la môme voie, lui était récemment parvenue.
Combien de lettres Balzac reçut-il ainsi? Nul ne le sait. Mais nous en possédons deux qui, ni l'une ni l'autre, ne sont écrites de la main de madame Ilanska. La première, il faut l'avouer, ne nous semble guère justifier Timpression causée sur l'esprit du maître par celle dont le texte est perdu. Formulée dans un style passablement nuageux, rien n'y
indique môme qu'il s'agisse d'une correspondance déjà commencée. Une seule chose, on le remarquera, est habilement dénaturée par l'auteur : le cadre et les conditions réelles de son existence. La suivante, beaucoup plus précise, semble provenir d'une inspiration différente, et si leur sens, leur papier et leur écriture n'indiquaient formellement leur commune origine, on pourrait presque les croire rédigées par deux personnes étrangères l'une à l'autre.
Voici la première. Sa date seule permet de supposer que depuis le 28 février 1832 d'autres lettres provenant de la môme source avaient du parvenir à Balzac :
» Le 7 novembre 1832.
» Moii^icui-,
» Étrangère, il ne serait pas étonnant que je me servisse d'expressions qui vous parussent peu françaises, mais il me faut vous écrire, vous peindre nvec l'enthousiasme
dont je suis susceptible les sentiments profonds que me font éprouver vos ouvrages.
» Votre âme a des siècles, Monsieur; sa conception philosophique semble appartenir à une étude longue et consommée par le temps; cependant, vous êtes jeune encore, m'a-t-on assuré. Je voudrais vous connaître et crois n'en avoir pas besoin : un instinct d'âme me fait pressentir votre être; je me le figure à ma manière, et je dirais : le voilà, si je vous voyais.
» Votre extérieur ne doit point faire pressentir votre brûlante imagination; il faut vous animer, il faut qu'il se réveille en vous le feu "^sacré du génie, qui, alors, vous fait paraître ce que vous êtes, et vous êtes ce que je sens : un homme supérieur dans la connaissance du cœur de l'homme.
» En lisant vos ouvrages, mon cœur a tressailli; vous élevez la femme à sa juste dignité ; l'amour chez elle est une vertu céleste, une émanation divine; j'admire en
UN ROMAN d'amour oO
VOUS cette admirable sensibilité dïime qui vous Ta fait deviner.
» Vous devez aimer et l'otre; Tunion des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues; VÉtrangère vous aime tous deux, et veut être voire amie; elle aussi sut aimer, mais c'est tout. Oh! vous me comprendrez!...
» Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées; vous devez être heureux et le serez toujours.
» Au moment où je lus vos ouvrages, je m'identifiai à vous, à votre génie; votre âme me parut lumineuse, je vous suivis pas à pas, fière des éloges qu'on vous prodiguait, ou remplie de pleurs lorsque la critique amère versait sur vous son fiel empoisonné. Plusieurs choses cependant m'ont paru justes et, malgré ma prédilection pour vous, j'ai tremblé.
» Je voudrais vous dévoiler toute la sin- ^ftcérité de mon attachement pour vous, et
Ln.vérité, la vou cl rez-vous d'un être inconnu, mais qui vous aime, vous le dit et peut vous le dire?
» Votre génie me semble sublime, mais il faut qu'il devienne divin ; la vérité seule doit vous y conduire; je vous vois d'âme et vous pressens de même; voilà mon seul talent! 11 peut tout; pur, colossal, sa source est divine, sa vérité sacrée. Je voudrais vous en entourer, et que vous vécussiez, sans fautes, au milieu de toutes celles qui doivent environner votre personne, votre talent, votre génie!
» Pour vous, je suis V Etrangère^ et la serai toute ma vie ; vous ne me connaîtrez jamais I . . .
» Pour moi, je crois pressentir votre ame, avec toutes ses émanations célestes, qu'à votre insu, vous laissez percer dans vos ouvrages. Vous sentez l'amour, le dépeignez avec une âme d'ange. Oh! si vous étudiez bien l'enthousiasme sacré qui vous anime, vous devez arriver à créer des pages qui passeront à la postérité, et porteront une
grande lumière sur le possible du bonheur réel de l'homme!
» Je désire vous écrire quelquefois, vous soumettre mes pensées, mes réflexions ; ne me voyez point comme un être fcinatique, enthousiaste d'idées exaltées ; non, je suis simple et vraie, mais timide et craintive; je {)arais si peu, qu'à peine si on fait attention à moi ; je n'ai de force, d'énergie, de courage, que pour ce qui me paraît s'ailier au sentiment qui m'anime : l'amour ! Je sus aimer, et j'aime encore ; nul n'a pu comprendre l'àme de feu qui embrasait tout mon tre ; vous me comprendrez, vous ; vous sentirez comme moi que je devais aimer une fois, une seule fois, et si je n'étais pas comprise, végéter et mourir!... J'ai donné mon cœur, mon âme, et je suis seule ! . . . Ma vie aura été un rêve douloureux d'espérance trompée, et cependant je ne voudrais pas perdre le souvenir d'un tel amour! C'est l'idée fantasmagorique du pouvoir éternel,
qui peut tout, enfante tout, croit tout, vivifie tout ; c'est plus que je ne peux décrire, c'est ^ê^er Dieu, le comprendre!
» Vos écrits m'ont pénétrée d'un sentiment d'enthousiasme profond; vous êtes un météore lumineux qui doit donner le mouvement et la vie à un sens nouveau, mais gardez-vous des écueilsl... Ils vous entourent, je le sensl... Je n ai ni talent, ni génie, mais un sentiment profond de vérité m'anime. J'ai que je voudrais être un ange de lumière et vous garantir de toute erreur; j'ai que le feu de votre intelligence m'anime; je ne peux ni le décrire, ni le peindre comme vous en traits brûlants, mais mon être le respire, et voudrait vous voir arriver sans tache au bout d'une carrière qui me présente une émanation plus près de Dieu que des autres hommes.
» Vous avez, en peu de mots, tout mon être ; j'admire votre talent, je rends hommage à votre âme; je voudrais être votre sœurl...
» Mes jugements sur vous pourraient vous
montrer des erreurs, mais jamais de fausseté ni de mensonges; je suis de toute âme et n'ai qu'une vertu : aimer, et j'aime pour l'éternité!...
» Que de fois j'ai désiré me voir près de vous, lorsque ces pensées profondes que vous dépeignez si bien vous animaient seul, dans le silence, avec votre propre pouvoir, seul avec votre brillante imagination, pouvant compter chaque pensée comme un prodige de force morale, de prévision presque surnaturelle, et qui cependant nous font si bien pressentir que l'homme peut tout embrasser, tout approfondir. Chaque nuit enfantant une pensée nouvelle, lorsque tout dort autour de vous, votre génie veille pour nous apporter cette surabondance de force, d'harmonie et d'amour. » A mille lieues de vous, je vous vois ainsi ; je crois vivre de votre vie, de vos pensées, mais je ne sais que les sentir, non les dépeindre. Je voudrais raisonner avec vous ÉKvos ouvrages, exalter avec vous, et vous seul,
mon enthousiasme ou ma critique ; avec vous seul, et pour vous seul, être votre justice, voire morale, votre conscience.
» Une vérité éternelle m'anime, je le sens ; elle m'enflamme : vous seul pouvez la comprendre et décrire ces battements d'amour pur, sacrés, qui me font aimer pour vivre, et vivre pour aimer ; qui, avec un enthousiasme calme et résigné, me font envisager un avenir que je sens qui sera bonheur et joie pour l'homme s'il peut saisir cette étincelle électrique, qui me semble vérité éternelle, et qui unissant la nature, l'amour, la vérité, doit révéler à l'homme son harmonique existence, et lui dire : Voilà ce que tu es, vois ce que tu dois être !
» Un mot de vous, dans la Quotidienne, me donnera l'assurance que vous avez reçu ma lettre et que je puis vous écrire sans crainte. Signez-le: A l'E — h, B.
» l'étrangère. »
On voit que, désormais, en vraie fille d'Eve, sa patronne, madame Hanska voulait aussi satisfaire sa curiosité. Non contente d'envoyer seulement ses lettres, elle mourait d'envie d'obtenir en retour, sans que personne en sût rien, un témoignage direct de leur réception par l'écrivain. Le moyen qu'elle avait trouvé n'était certes pas banal à cette époque, et la belle étrangère inaugurait là, sans s'en douter, le système, aujourd'hui si répandu, des petites correspondances par les journaux
Cette fois Balzac tenait un fil, bien ténu et bien fragile, il est vrai. Mais enfin, si mince qu'il fût, c'était un point de repère, et il n'était pas homme à n'en point tirer bon parti. En relationsjournalièresavecle monde de la presse et des directeurs de journaux, il s'empressa de se rendre à la Quotidienne et d'y faire insérer l'avis suivant, que nous avons eu la bonne fortune d'y retrouver, imprimé comme dernier fait divers, dans le numéro du 9 décembre 1832, et dont nous reproduisons le fac-similé :
« M. de B. a reçu l'envoi qui lui a été » fait; il n'a pu qu'aujourd'hui en donner » avis par la voie de ce journal, et regrette » de ne pas savoir où adresser sa réponse.
» A TE. — h. de B. »
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