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4i UN ROMAN d'amour
A celle époque, la Quotidienne était à peu près le seul journal français dont l'entrée fût toujours autorisée en Russie. Aussi madame Hanska attendit-elle avec une impatience facile à concevoir l'arrivée du numéro qui devait combler ses vœux. Sous une signature mystérieuse, — en réalité l'abrégé de ces mots : A r Etrangère, Honoré de Balzac, — au plus profond de son inabordable solitude, et malgré les jaloux, la jeune femme reçut ainsi pour elle seule un mot ému, tombé d'une plume chaque jour plus célèbre, et qui, dans sa prudente discrétion, semblait implorer un autre moyen de relations.
11 est curieux d'étudier, dans sa Correspondance imprimée, avec quel soin Balzac recommanda dès lors à ses éditeurs de faire insérer dans la Quotidienne les annonces et les réclames relatives à ses ouvrages, sachant qu'elles passeraient ainsi sous les yeux de sa lectrice^
1. Voir notamment la lettre adressée à M, Gosselin, portant le numéro 98, clans cette Correspondance.
UN ROMAN D AMOUR 4o
Un épisode, dont les détails demeurent malheureusement inconnus, se produisit vers ce moment dans cette histoire d'amour. Tous ceux qui ont lu les œuvres de Balzac, tous ceux surtout qui ont été impre?sionnés par son Louis Lambert et sa Séraphita \ savent combien le grand évocateur croyait à la mystérieuse action de la pensée, exerçant ses effets malgré l'éloignement et l'espace. Au point de vue scientifique, la suggestion et le magnétisme trouvèrent en lui l'un de leurs premiers adeptes. Sa prescience devança, sur ce point comme sur tant d'autres, non seulement ses contemporains immédiats, mais encore leurs successeurs. On peut donc s'imaginer de quelle émotion il fut saisi en présence de l'envoi, anonyme naturellement, fait par madame Hanska, d'une Imitation de Jésus-Christ, reliée en maroquin vert, qui, du fond de l'Ukraine sans doute, ou peut-
1. SéraphUa, on le sait, contient une dédicace à madame Hanska, datée du 23 août 1835.
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être de Vienne, vint tomber entre ses mains, à l'heure même où l'idée du Mélecin de campagne commençait à prendre corps sous sa plume.
Cette rencontre de deux pensées qui, à une telle distance Tune de l'autre, se portaient en même temps, pour chacune d'elles, sur les côtés les plus élevés de l'âme, frappa de plus en plus Balzac et augmenta encore son désir de connaître son insaisissable correspondante.
Cette fois, sans s'en douter, il était uien près de toucher au but. En janvier 1833, en effet, la lettre suivante, la dernière que nous possédions de V Etrangère, vint lui apporter un espoir motivé de la rencontrer enfin.
a Le 8 janvier 1833.
» Monsieur,
y J'ai reçu avec joie la Quotidienne où \otre note était insérée; je m'empresse de vous en
instruire. J'ai beaucoup voyagé depuis que je n'ai eu le plaisir de vous écrire, et enfin, j'espère que nous allons nous fixer, au moins pour quelque temps, plus près de France.
» Je ne puis, à mon grand regret, que vous écrire bien laconiquement, et cependant j ai bien des choses à vous dire!... Mais je ne suis pas toujours libre ! Malheureusement je suis presque toujours dans l'esclavage, eti... Mais, d'ici à la fin du mois, j'espère saisir un moment où je me dédommagerai du chagrin que j'éprouve.
» Je voudrais bien avoir une réponse de vous, mais il faut prendre tant de précautions, tant de détours, que je n'ose encore me fixer à rien ; je ne voudrais pas cependant rester dans l'incertitude sur mes lettres, et j'aviserai à vous indiquer par ma première un moyen certain de correspondre librement, en comptant toutefois sur votre parole d'honneur de ne pas chercher à connaître la personne qui prendra vos
lettres; je serais perdue si on savait que je vous écris et que je reçois de vos lettres.
» Pourquoi ne puis-je vous peindre toute mon âme, et vous faire lire dans un cœur qui se trouve contraint de tout renfermer en lui-même? Forcée de vous quitter, j'en ai un bien grand regret, mais il le fauti
» l'étrangère. »
Pour quelle cause monsieur et madame de Hanski avaient-ils quitté l'Ukraine? On ne le sait. Ce fut, en tout cas, avec Tautorisation du Général Gouverneur du Gouvernement de Kiew, de qui, l'on s'en souvient, Wicrzchownia dépendait et dépend encore aujourd'hui.
Il ne fallait pas plaisanter, à cette époque, avec les permis de séjour à l'étranger. A la moindre infraction, souvent même à la moindre dénonciation et sans preuve aucune, l'empereur de Russie menaçait ses sujets de la saisie de leurs biens et les forçait ainsi de rentrer sur-le-champ dans leur pays.
De plus, ils n'étaient pas même libres d'aller où bon leur semblait, et M. de Hanski se vit interdire ainsi le séjour de la France, à moins qu'il n'eût lui-même provoqué cette
défense, afin de ne pas amener sa femnae à Paris. 11 pouvait avoir quelques raisons d'y redouter pour elle les conséquences de sa nature exaltée et de son enthousiasme pour les écrivains français. Pourtant, en ce qui touche Balzac, si, en mari prudent, M. de Hanski avait quelque défiance ou quelque pressentiment au sujet d'une rencontre entre sa femme et lui, il ne put, comme on le verra, malgré l'obstacle réel ou la précaution prise, empêcher sa crainte de se réaliser. Il réussit mieux dans l'exécution de son désir supposé de ne pas se rendre à Paris, puisque madame Hanska ne connut la grande ville qu'après la mort de son époux. En effet, veuve depuis quatre ans, elle ne se rendit en France pour la première fois qu'en 1845. Elle était alors accompagnée de sa fille, et ce fut Balzac lui-même qui les amena mystérieusement et incognito dans la capitale, en les faisant passer, sur son passeport, pour sa sœur et sa nièce. Aussi
le gouvernement russe ignora-t-il toujours cette désobéissance à ses ordres.
Quelle que soit, du reste, l'exactitude de nos hypothèses, c'est à coup sûr vers la Suisse que se dirigèrent en 1833 monsieur et madame de Hanski, accompagnés de leur fille, de mademoiselle Borel, son institutrice, et, si nous ne nous trompons, de leurs deux parentes, Séverine et Déni se Wylezynska, dont Tune, Séverine, faisait certainement partie du voyage. On se souvient que toutes deux étaient depuis longtemps installées définitivement chez M. de Hanski, à Wierzchownia, dans un pavillon que Balzac devait baptiser plus lard du joli nom de : « La Demoisellière ».
Genève était à cette époque le centre d'une société choisie, où se retrouvaient quelques débris des diverses émigrations qui s'y étaient succédé. L'élite de la population genevoise s'était jointe à ces personnalités étrangères, et quelques salons s'étaient formés, parmi lesquels ceux de M. de Candolle, le célèbre botaniste, et de l'historien Sismonde de Sismondi, ont, entre autres, laissé des souvenirs brillants,
Depuis Voltaire et madame de Staël, de-
puis Ferney et Goppet, Genève est toujours demeuré un centre intellectuel distingué. Aussi, après les événements de Pologne, en 1831, beaucoup d'exilés ou d'émigrés polonais, et même russes vinrent-ils élire domicile dans cette ville de Suisse et dans ce pays de liberté. C'est ainsi que, parmi d'autres compatriotes, madame Hanska y rencontra l'une de ses cousines, la comtesse Marie Potoçka.
Pour en revenir à nos deux héros, oii et comment Balzac fut-il invité à expédier la réponse directe dont VÈtrangere précisait enfin le désir dans la dernière lettre que nous avons citée d'elle? On l'ignore absolument. Mais cette réponse, cette première lettre de l'écrivain à la châtelaine de Wierzchowna existe, et doit avoir été écrite à la fin de janvier 1833.
Au milieu de beaucoup d'autres détails, elle fait connaître à sa destinataire le moyen que le romancier avait si intelligem-
ment trouvé pour lui annoncer l'arrivée et la réception de sa première lettre, ainsi que les raisons qui Tobligèrent à ne pas l'employer. Nous sommes heureux de revenir, ainsi que ULUS l'avons du reste promis, à ces faits curieux, et d'avoir par conséquent, avant tout autre, le plaisir d'en instruire les lecteurs K Voici donc comment l'écrivain avait procédé :
Au moment où lui parvint d'Odessa la première missive de madame Hanska, Balzac préparait, — en quatre volumes au lieu de deux, — la réimpression, très augmentée, des Scènes de la vie privée, dont la mise en vente eut lieu en mai 1832. L'idée lui vint aussitôt de dédier à cette mystérieuse admiratrice, qui lui envoyait de si loin une telle preuve de sympathie passionnée pour ses
1. Depuis la première publication de ces lignes, la lettre en question, ainsi que d'autres importants extraits de la correspondance de Balzac avec madame Hanska, ont été imprimés dans la Revue de Paris. 1896.
œavres, Tune des scènes nouvelles destinées à cette deuxième édition. Il choisit r Expiation, qu'il écrivait précisément en février 1832, et qui, entrée aujourd'hui, sans divisions, dans la Femme de trente ans (jadis : Même Histoire), n'en constituait d'abord qu'un épisode complémentaire.
Mais il avait compté sans les susceptibilités d'une autre affection, passionnée aussi cellelà, qui, depuis 1822, veillait sur sa personne et sur sa vie matérielle et morale, affection qu'au milieu d'épreuves de toutes sortes il partagea toujours lui-même sans défaillance jusqu'à la mort de cette providence de sa jeunesse. Cette mort, rappelons-le en passant, ouvrit môme dans son cœur une blessure qui saigna longtemps et ne se ferma jamais complètement.
Il fui donc forcé de faire à ce dévouement unique le sacrifice de la dédicace projetée, sa protectrice lui reprochant à l'égal d'un crime ce témoignage de gratitude envers VÉtrangère. Mais, à ce moment, cette partie du livre sous presse était déjà imprimée, et même tirée, avec le complément condamné, ce qui obligea l'éditeur à faire exécuter nn carton pour le remplacer. A tout hasard, l'auteur garda un exemplaire de la page primitive, et, quand il sut enfin où adresser directement
ses envois, il joignit cette unique épreuve à sa première lettre, dans laquelle toute l'aventure se trouve sincèrement racontée. Par malheur, l'autographe retrouvé par nous ne contenait plus la précieuse annexe, et Balzac, clans sa lettre, ne donnait pas le titre de la scène dédiée. Nous désespérions naturellement de jamais rencontrer cet Envoi, quand, à Texamen minutieux d'un exemplaire broché de l'ouvrage qui avait dû le contenir, notre attention fut attirée par ce détail que les feuilles de garde de plusieurs des quatre volumes, au lieu d'être, comme à l'ordinaire, simplement en papier blanc, contenaient, collée contre la couverture du livre, une dédicace dont le texte nous semblait inconnu. Bien qu'il pût être seulement question d'une feuille de rebut d'un autre ouvrage, cette découverte éveilla notre curiosité. De là à faire délicatement détacher ces pages, il n'y avait qu'un pas, et l'on peut juger de notre joie quand nous découvrîmes ainsi qu'il s'agissait
bien réellement de Fintrouvable ex-dono de r Expiation K Peut-être l'éditeur, pour ne pas perdre tout à fait ses frais, aura-t-il employé de cette façon la page supprimée? Peut-être aussi Balzac lui-même a-t-il tenté par cette combinaison désespérée d'attirer ainsi l'attention de sa lectrice, et de lui révéler sa gratitude? Certain que cette nouvelle version des Scènes de la vie privée passerait sous les yeux d'une personne aussi attentive à suivre tout ce qui tombait de sa plume, il avait imaginé de faire reproduire eu têle de V Expiation le dessin du cachet de cire, — un cachet de fantaisie, — qui scellait la première lettre de l'inconnue, en l'accompagnant de cette dédicace : Diis ignotis, suivie de la date : 28 février 1832, jour où l'envoi d'Odessa était, on s'en souvient, tombé entre les mains de notre héros.
1. Depuis cette première découverte, nous avons eu la chance de retrouver l'épreuve même de cet ex-dono, accompagnée de nombreuses annotations autographes de Balzac.
A la suite de cette première explication écrite, où Balzac fit très noblement connaître sa situation et l'obligation oii il s'était trouvé de renoncer à son projet, une correspondance réglée s'établit, nous ne savons par quelle voie, entre la jeune femme et lui. La partie des autographes de ces lettres du maître ayant échappé par miracle à une dispersion et à une destruction déjà commencées, est aujourd'hui notre propriété.
Mais un très petit nombre de ces pré-
cieuses missives n'a malheureusement pas été retrouvé.
Disons ici que la maison Calmann Lévy possède seule, par suite d'un traité que madame de Balzac elle-même a signé pour l'y autoriser, le droit de faire paraître ces merveilleuses lignes. Elles feront donc l'objet d'une publication à part, la plus intéressante qui jamais aura vu le jour sur l'auteur de la Comédie humaine. 11 y a là près de trois mille pages tombées de sa plume, dont la presque totalité est inédite. Une cinquantaine seulement de ces lettres, adressées à madame Hanska, à sa fille et à son gendre, et copiées de la main de madame de Balzac, furent remises à M. Michel Lévy pour entrer en 1876, dans la Correspondance générale de Balzac. Mais celle qui n'était plus alors que la veuve de cet homme de génie ne livra pas, il faut bien l'avouer, le texte authentique et intégral de ces lettres. Aussi la version communiquée par elle, version
dont l'original nous appartient également, n'est-elle pas toujours conforme aux autographes de son mari, que nous avons patiemment classés, transcrits et annotés, et dont l'ensemble va de 1833 à 1848 . Ceux-ci représentent les vrais Mémoires de Balzac pendant ces années, avec cette réserve pourtant, qu'ils sont uniquement destinés à passer sous les yeux de madame Hanska et, par conséquent, n'évoquent rien qui puisse auprès d'elle nuire à leur auteur.
Ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, un point surtout est soigneusement dissimulé dans ces lettres. Balzac se garde d'y faire allusion, sans une raison majeure, aux héroïnes de ses autres aventures d'amour, dont il cache avec soin l'existence et le nombre.
Leur multiplicité ne l'empêchait nullement, d'ailleurs, de se vanter à l'occasion d'une fidélité sans défaillance, aussi bien, *— quand l'argument lui semblait opportun.
— que d'une chasteté pratiquée pendant plusieurs années. Mais au même moment, dans ses confidences à sa sœur, il avouait, comme on le verra plus loin, qu'il menait une existence bien différente!
Balzac, ainsi que nous l'avons souvent fait remarquer, tenta l'impossible pour créer la légende, trop bien établie aujourd'hui, de ses mœurs d'anachorète. Aussi, répondit-il à chacune des nombreuses jalouses qu'il rencontra, et à toutes les jalousies qu'il éveilla sur sa route, en affirmant que sa vie était immaculée et sans tache, comme celle d'un cénobite. Il a toujours et partout, à propos de la fidélité qu'il assurait garder à ses amantes, essayé d'abuser de la crédulité de celles qui crurent conquérir son unique amour. A ce jeu, un des partenaires fût-il Balzac, et si naïf que ce dernier fût le plus souvent dans la vie réelle, il n'y a guère ni dupeur ni dupé. C'est, d'habitude, la politique forcée des deux sexes, dans leur duel
incessant. En circonstances analogues surtout, ni l'un ni l'autre ne croit facilement un seul mot des explications intéressées qu'il donne ou qu'il reçoit, et la plus ingénue des Agnès elle-même sourirait, en pareil cas, devant les proteslations de vertu du plus innocent des Horace, s'il s'avisait de lui en adresser I Mais une Agnès véritable ne s'expose jamais il est vrai, à entendre de semblables justifications.
V Étrangère, du reste, éprouvait une légitime méfiance, car la réputation que Balzac s'était attirée par ses incessantes difficultés de relations avec tous n'était pas faite, convenons-en, pour lui inspirer un autre sentiment. De plus, un incident survint qui lui sembla de nature à fortifier ses soupçons. Tout au début de leur correspondance, l'écrivain s'avisa un jour de prier son amie, madame Zulma Carraud, chez qui il s'était installé à la Poudrerie d'Angouleme, dont
M. Garraud était inspecteur, de répondre pour lui à l'inconnue. Madame Hanska fut frappée non seulement du changement d'écriture, mais aussi d'une modification dans la pensée et dans les sentiments, soupçonna la vérité, craignit quelque piège, et, à en Ouger par les explications de Balzac, dut lui faire subir un interrogatoire en règle, auquel il répondit avec son habileté ordinaire. L'Etrangère ne connut donc jamais, sans doute, la main qui avait tenu la plume en lieu et place du maître.
Mais nous ne voulons point déflorer ici cette correspondance, destinée, nous l'avons déjà dit, à former un jour une publication spéciale, et dont la propriété littéraire, d'ailleurs, ne nous appartient pas. Nous en tirerons seulement ce dernier renseignement que Balzac fut appelé à Neuchâtel à la fm de septembre 1833 pour y rencontrer enfin celle qui, depuis plus de dix-huit mois, occupait si ardemment sa pensée.
Neuchâtel avait sans doute été choisi par la jeune femme pour celte réunion, à cause de sa proximité de la frontière française. Ce coin de la Suisse devait probablement, en outre, faire partie de l'itinéraire du voyage, l'institutrice de mademoiselle Hanska, mademoiselle Borel, étant, on ne l'a pas oublié, originaire de cette ville K
Balzac, de son côté, malgré son absolue
1. Voici un second extrait du travail de M. lîachelin : « Mademoiselle Borel, qui portait à son pays une affection grandie par Tabsence, parlait sans cesse de Neuchâtel qu'elle désirait revoir. L'admiration est comniunicativeet la famille Han>ki, s'éprenant de la Suisse aux paroles de l'institutrice, décida qu'elle irait s'y installer avec le printemps. Mademoiselle Borel écrivit à sa belle-sœur madame Borel, — depuis, madame veuve llaymond, — de louer une maison meublée dans la plus agréable situafon. Celle-ci choisit la propriété Andrié, an Faubourg, dans laquelle Chateaubriand avait séjourné en 1824, et qui appartint plus tard à M. le professeur Desor.
t) La famille Hanski arriva au printemps de 1833 avec un nombreux personnel de domestiques. Madame Hanska aimait trop mademoiselle Borel pour ne pas donner aussi beaucoup de son affection aux parents de son institutrice, qu'elle accueillit avec son affabilité ordinaire... C'est avecla famille de mademoiselle Borel que les voyageurs visitèrent notre pays jusqu'à la Chaux -de-Fonds, au Locle et aux Brenets. »
indépendance d'allures et les fantaisies sans cesse renouvelées de sa vie d'artiste, ne savait cette fois quel nioyen employer pour cacher à tous ce voyage de Paris h Neuchâtel dont la durée était, en ce temps, de près de quatre jours. Le plus profond myslère lui étant instamment recommandé, il se demandait comment, pendant le trajet et dans les auberges des relais de poste, il parviendrait à dissimuler son nom et sa personne, si connus du public de ce temps. Puis, c'était également chose difficile pour lui de disparaître de Paris sans crier gare et sans donner son adresse à ses éditeurs, à cause de ses épreuves dont il se faisait suivre partout. Mais de tels obstacles n'étaient pas pour arrêter un homme de la trempe de notre héros, et son plan fut bientôt établi. Voici le point de départ de sa combinaison.
Parmi les innombrables projets qui bouillonnaient sans relâche clans sa tête, se trouvait ridée d'une sorte de bibliothèque universelle à bon marché, qu'il voulait créer par abonnement, et qui contenait en germe la révolution opérée plus tard dans la librairie parisienne par la création des volumes à un franc. Il comptait bien y faire entrer ses propres œuvres, sans oublier pourtant celles de ses confrères , et nous avons retrouvé dans ses papiers tout un dossier.
écrit de sa main, ayant trait à cette grande affaire, ainsi qu'il la qualifie lui-même dans plusieurs de ses lettres. Un certain M. Durmont, dont il est parlé à différentes reprises dans la Correspondance du maître, notamment en 1832, devait avoir un grand rôle dans l'organisation de cette bibliothèque *, ainsi que Victor Bohain, le fondateur de r Europe littéraire, ce journal dont les débuts eurent un si grand retentissement.
Pour parvenir à exécuter son entreprise dans des conditions d'économie exceptionnelles, Balzac voulait passer des marchés considérables de papier d'impression, comptant arriver ainsi à la fortune, moins encore par les produits de sa plume que par sa façon de les répandre à un taux défiant toute concurrence.
En même temps que les conditions de prix, il avait donc demandé depuis quelque
1. Ce nom est inexactement orthographié: Dumont, dans la Correspondance.
temps des échantillons de ces papiers spéciaux à toutes les manufactures importantes de province. Celles de ses lettres adressées à madame Zulma Carraud qui sont déjà publiées, contiennent de nombreux détails relatifs à ces essais. Le grand homme, nous l'avons dit ailleurs, était toujours lui-même sa première dupe ; aussi ses amis, habitués à l'entendre exalter sans mesure sa chimère (lu moment, ne se doutèrent-ils de rien, et personne ne soupçonna le but principal de son voyage, dont la raison officielle, à la fois réelle et spécieuse, fut la recherche, plus sérieuse que jamais, d'un vélin supérieur à un prix invraisemblable.
Balzac sut encore se créer une autre aide pour dissimuler une partie de la vérité, en ayant recours à Charles de Bernard. Il était entré en relations en 1831 avec le romancier franc-comtois, alors établi à Besançon, à la suite d'un article sur la Peau de Chagrin publié par ce dernier dans la Gazette de
Franche- Comté, article dont le romancier avait été très satisfait. Aussi, quelques années après, Tappela-t il définitivement à Paris pour le faire collaborer à sa Chronique de Paris, dans laquelle l'auteur de Gerfaut, après avoir été chargé d'abord de la critique théâtrale, publia ensuite quelques nouvelles.
C'est lui qui, sans se douter de rien, retint la place de Balzac aux messageries, de Besançon à Neuchàtel. Il en fut de même, au retour, pour celle de Besançon à Paris. Les lettres du maître à son ami, relativis à ces places, font partie de sa Correspondance imprimée ; elles indiquent que l'auteur d'Eugé nie Grandet quitta Paris, pour se rendre au rendez-vous donné, le dimanche 22 septembre 1B§3. H arriva à Neuchàtel le mercredi 2d du même mois, en repartit le mardi 1*"" octobre, et rentra chez lui, rue Casslni, le vendredi 4, après avoir passé seuiement cinq jours en Suisse.
Neuchàtel, ainsi qu'on peut le supposer, n'était pas semblable, en 1833, au Neuchàtel d'aujourd'hui. Depuis lors, là comme partout ailleurs, on a fréquemment sacrifié le paysage à l'exploitation pratique du sol. Pourtant, l'aspect général du coin de cette jolie ville qui vit la première réunion de nos deux amants, n'a pas été, jusqu'ici, rendu méconnaissable.
La Maison Aiidné, louée pour la famille Hanski, est située en face de Y Hôtel du Fati-
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bourg, ou Hôtel Fauche, devenu depuis une maison particulière. Cet hôtel était alors entouré d'un grand jardin que, dès cette époque, on se mit à morceler en vue d'y construire des habitations nouvelles.
Tout auprès de ces demeures existait et existe encore une promenade publique, terminée et surmontée par une colline, qui s'avançait autrefois en promontoire au dessus du lac. Une tradition locale affirme que la première entrevue de F Étrangère et de l'écrivain eut lieu en cet endroit, et la vraisemblance est ici d'accord avec la tradition. Le Crêt est le nom du petit promontoire qui terminait cette Promenade du Faubourg, et qui, s' avançant dans le lac, y dessinait, au levant et au couchant, deux gracieuses baies. Actuellement, il se trouve en pleine terre, les deux baies ayant été comblées au moyen d'une colline qui a été rasée et jetée dans le lac. Cinq rues ont été construites sur les terrains, ainsi gagnés sur
les eaux au profit de l'extension de la ville, mais au grand détriment du pittoresque.
Du Crêt, la vue plongeait sur la Maison Andrié, et sur l'habitation et le jardin de V Hôtel du Faubourg. Outre son charme comme site, le Crêt pouvait donc offrir à Balzac un excellent poste d'observation.
Aussi, débarqué d'abord, paraît-il, à V Hôtel du Faucon, placé au centre de la ville, notre héros aurait bientôt transporté, dit-on, ses pénates à V Hôtel du Faubourg,
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, la première rencontre de Balzac avec madame Hanska nous a été racontée de bien des manières. Mais personne ne sait exactement comment elle se produisit, et tous les récits qui nous en ont été faits semblent plutôt empruntés à quelque chapitre de roman qu'à la réalité, si invraisemblable qu'elle fût pourtant en cette circonstance.
D'après l'une de ces versions, il serait arrivé à Neuchàtel sans autres indications
que celles de la Promenade du Faubourg et de l'heure du rendez-vous. Il lui aurait fallu deviner ensuite, parmi les personnes assises en cet endroit, laquelle était r Étrangère.
Madame Hanska, un volume de Balzac à la main, l'aurait aperçu de loin et reconnu sans peine, grâce à ses portraits répandus partout. Très émue, elle aurait laissé tomber le livre. Lui se serait alors précipité vers elle, et dans un double cri : Eve ! Tlonoré ! aurait jailli le premier élan de leur cœur.
S'il fallait se fier à une autre version, un profond désenchantement se serait au contraire emparé de l'héroïne à la vue du petit homme gros et inélégant qu'était Balzac. Celui-ci sut, en tout cas, faire promptement oublier à la belle étrangère sa première surprise et sa désillusion d'un instant.
Par bonheur, un document unique, et exceptionnellement précieux par rapport à cette première entrevue, se trouve entre nos
mains. Il est précis, et fixe, de la plume même de Balzac, ses impressions immédiates sur madame Hanska et sur les cinq jours qu'il passa auprès d'elle. Ce document consiste en une lettre autographe, presque entièrement inédite, adressée à sa sœur, madame Surville; cette lettre est la plus importante certainement qui ait été mise au jour jusqu'à présent sur les débuts de cette passion célèbre. Nous allons la citer ici. On y trouvera encore beaucoup d'autres détails inconnus et du plus extrême intérêt, qui confirment ce que nous avons déjà dit sur le rôle que l'élément féminin joua toujours dans la vie du maître.
Quelques fragments de cette lettre, datés par erreur de juin au lieu d'octobre 1833, ont seuls été imprimés dans la Correspondance de Balzac. Mais certains passages ne sauraient avoir été écrits en juin d833, entre autres celui où l'auteur parle d'aller, après ses travaux, « chercher une récompense à
Genève ». De plus, le mois pendant lequel cette lettre, datée de « samedi 12 », fut écrite, ne peut prêter au doute, cette double réunion de jour et de chiffre ne s'étant rencontrée, en 1833, qu'en janvier et en octobre. Voici le texte complet de cette pièce, certainement écrite très rapidement, car il s'y trouve plusieurs mots omis et plus d'une obscurité. Pour en mieux préciser le sens, nous y avons fait, selon notre habitude en pareil cas, quelques adjonctions, placées, comme toujours d'ailleurs, entre crochets * :
1. Cette lettre et quelques autres missives adressées par Balzac à sa famille, sont aujourd'liui entre nos mains. Elles proviennent d'un des meilleurs amis du maître, feu Laurent-Jan, qui les tenait directement de madame Surville.
« [Paris], samedi 12 [octobre 1S33J.
» Ma chère sœur,
» Tu comprends bien que je ne t'ai rien pu dire devant Eugénie [Sanitas]. Mais j'avais tout mon voyage à te conter.
» J'ai trouvé là-bas tout ce qui peut flatter les mille vanités de cet animal nommé l'homme, dont le poète est certes la variété la plus vaniteuse. Mais, que dis-je ? de vanité ! Non, il n'y a rien de tout cela. Je
suis heureux, très heureux en pensées, en tout bien tout honneur encore. Hélas I un damné mari ne nous a pas quittés pendant cinq jours d'une seconde. Il allait de la jupe de sa femme à mon gilet I [Et Neuchàtel est] une petite vill.c où une femme, une illustre étrangère, ne peut pas faire un pas sans être vue I J'étais comme dans un four. La contrainte ne me va pas.
» L'essentiel est que nous avons vingt-sept ans, que nous sommes belle par admiration, que nous possédons les plus beaux cheveux noirs du monde, la peau suave et délicieusement fine des brunes, que nous avons une petite main d'amour, un cœur de vingt-sept ans, naïf; [enfin, c'est] une vraie madame de LignollesS imprudente au point de se jeter à mon cou devant tout le monde.
» Je ne te parle pas des richesses colossales. Qu'est-ce que c'est que cela devant un
1. L'un des principaux personnages des Amours du chevalier de Faublas, roman par Louvct de Couvray.
chef-d'œuvre de beauté, que je ne puis comparer qu'à la princesse de Bellejoyeuse*, en infiniment mieux? [Elle possède] un œil traînant, qui, lorsqu'il se met ensemble, devient d'une splendeur voluptueuse. J'ai été enivré d'amour.
» Je ne sais à qui conter cela, et, certes, ce n'est [possible] ni à elle, la grande madame, la terrible marquise, qui, soupçonnant le voyage, dégringole de sa fierté, et m'intime l'ordre d'aller la retrouver chez le duc de F[itz-James] 2 ; [ni] ce n'est pas [possible à dire non plus] à elle, la pauvre, simple et délicieuse bourgeoise, qui, enfin, est comme Blanche d'Azay^! Je suis père, — voilà un autre secret que j'avais à te dire,^ — et à la tête d'une gentille personne, la plus naïve créature qui soit, tombée
1. Balzac ne nommait jamais autrement la princesse de Belgiojoso.