‹ Un roman d'amourChapitre 7 sur 20 · Chez madame Zulma Carraud · texte numérisé non relu

Chez madame Zulma Carraud

mari, — qui m'a l'air d'une tour, — de l'Ukraine, et de faire six cents lieues pour aller au-devant d'un amant qui n'en fait que cent cinquante, le monstre?

» Je plaisante ; mais, en sachant tout ce que j'ai ici d'affaires et d'occupations, mes cent cinquante lieues valent bien les six cents de ma fiancée. Elle est vraiment bien. Elle compte bien faire une grosse maladie à Genève, qui exige[ra les soins de] M. Dupuytren, afin d'attenarir l'ambassadeur russe et d'obtenir un visa pour ce Paris qu'elle convoite, et où il y a, pour une femme, la liberté sur la montagne. Néanmoins, j'ai enchanté le mari; aussi, je tâcherai, l'année prochaine, d'avoir trois mois à moi. J'irai voir l'Ukraine, et nous nous sommes promis un magnifique et splendidc voyage en Crimée, qui, tu [lej sais, est un pays inconnu où ne vont point les touristes, et qui est, dit-on, mille fois plus beau que la Suisse et l'Italie. — C'est l'Italie de l'Asie.

» Mais que de travaux d'ici là I Payer ses dettes I Grandir de réputation I

» Hier, j'ai été chez Gérard. Trois familles allemandes, — une prussienne, une de Francfort, une de Vienne, — m'ont officiellement été présentées. Elles venaient fidèlement chez Gérard, depuis un mois, pour me voir et me dire qu'il n'était question que de moi [chez eux]; que de la frontière de France, commençait pour moi une gloire étonnante, et que je n'avais qu'à persévérer encore un an ou deux pour être mis à la tête de l'Europe littéraire, remplacer Byron, Walter Scott, Goethe, Hoffmann !

» Ma foi, comme c'étaient de bons Allemands, je me suis laissé aller à croire [tout] cela. Cela m'a rendu quelque courage, et je vais faire un triple feu sur le public et sur les envieux. Pendant cette quinzaine, d'un seul jet, [je vais] finir Eugénie Grandet, faire les Aventures d'une idée [heureuse] et le Prêtre catholique, un de mes plus beaux sujets.

Puis viendra le beau troisième dixain, et, après cela, j'irai chercher une récompense à Genève, après avoir payé un bon tronçon de dettes. Voilà, ma sœur.

» J'ai enfin repris ma vie d'hiver. Je suis couché à six heures, avec mon dîner dans le bec, et je dors jusqu'à minuit et demi. A une heure, Auguste* me pousse une tasse de café, à mon réveil, et je vais d'une seule traite, travaillant de une heure du matin à une heure après midi. Au bout de vingt jours, cela fait joliment d'ouvrage I

» Adieu, ma sœur chérie. Si ton mari est arrivé, dis-lui que les Aventures d'une idée [heureuse] sont sur le chantier, et qu'il les lira peut-être à Montglat, car je vous ferai peut-être envoyer le journal où elles paraîtront, si vous y restez jusqu'à la fin du mois.

» L'affaire des Éludes de mœurs [au dix-

1 Son domestique.

neuvième siècle] est en bon train. Trente-trois mille francs de droits d'auteur, cela bouchera juste tous les grands trous. Je n'aurai plus [ensuite] qu'à entamer le remboursement de ma mère, et après, ma foi, je serai bien à l'aise. J'espère vous rembourser à la fin du mois les mille francs restants ; mais, si ma mère voulait tous ses intérêts [à la fois], je serais forcé de vous remettre [jusque] dans la première quinzaine de novembre.

» Allons, adieu, ma chère sœur. Si tu as du cœur, tu me répondras. Que diable allezvous faire à Montglat? Enfin, vous êtes libres, et ce n'est pas un reproche, c'est une curiosité. Entre frère et sœur, cola se pardonne. Mille tendresses. Tu ne diras plus que je ne t'écris pas.

» A propos, ma douleur au côté persiste; mais j'ai si grand'peur des sangsues, du cataplasme et d'être entravé de manière à ne plus pouvoir achever ce que je tiens, que j'ajourne. Si cela devenait trop fort, nous

nous verrions, moi et le docteur [Nacquart] , ou le magnétisme.

» Addio, addio ! Mille bonnes choses. Corrige bien le Médecin [de Campagne] , ou plutôt dis-moi tous les endroits qui te sembleront mauvais, et mets les grands pots dans les petits, c'est-à-dire [que] si une chose peut être dite en une ligne au lieu de deux, essaie de faire la phrase.

» Adieu, sœur.

» [honoré]. »

Nous ne savons si vraiment Tauteur du Lys dans la vallée avait aussi : « enchanté le mari », comme il s'en vante dans cette précieuse lettre. Mais nous allons en citer une autre, celle-là adressée à Balzac par M. de Hanski lui-mtjne, et écrite moins d'un an après leur rencontre à Neuchâtel. Elle semble bien prouver, en effet, que l'appréciation du grand romancier, s'il a pu s'y glisser quelque ombre d'exagération, n'exprimait pas cependant le contraire de la vérité.

a Vienne, ce 3 août 1834.

» Je viens de recevoir, monsieur, l'exemplaire du Médecin de Campagne, celui de vos ouvrages que j'aime le mieux et dont j'aurais voulu que le réel mérite fût senti et reconnu à sa juste valeur. Je me suis permis, il y a quelque temps, de vous écrire largement sur l'impression que ce livre avait faite sur moi; aussi, je n'y reviendrai plus. Veuillez seulement recevoir mes remerciements pour un souvenir si précieux de votre bonne amitié.

» Ma femme vous a parlé sans doute de la manière dont j'ai été mystifié par le Moniteur, Mais expliquez-nous donc ce que c'est que cet homonyme légitimiste, qui est député de Villefranche. Nous avons cru qu'il n'y avait pour la France, comme pour nous, qu'un seul M. de Balzac, et, dans cette certitude, j'avais préparé une longiip lettre de félicitation. Je vous y parlais à' une

certaine cause * dont, connaissant votre cœur généreux, j'espérais vous voir le champion. Mais, dans le moment le plus doux de ces rêves illusoires, voilà que ma femme m'apporte votre lettre, en me disant que vous n'étiez pas député. Désappointé, j'ai maudit la fatalité qui préside aux choses de ce monde; j'ai condamné ma belle épître au feu, et les diables bleus sont revenus m'assaillir en troupe.

» Mais adieu, monsieur; ma femme vous envoie sans doute un bien long bavardage. Ce serait trop d'ennui pour vous à la fois. Je linis donc, en vous assurant de toute mon amitié.

» VENCESLAS DE HANSKI. »

1. Il s'agit sans doute ici de Madame (la duchesse de Berry).

Un autre fait, d'un bien vif intérêt, ressort aussi de la lettre de Balzac à sa sœur. Nous voulons parler de l'allusion qu'elle contient à sa récente paternité.

Que peut être devenu cet enfant, une fille nommée Marie, si nous ne nous trompons? Aucun indice sérieux n'existe, à notre connaissance, qui permette d'en rechercher la trace avec quelque chance de succès. C'est certainement à sa mère, à cette délicicieuse créature qui disait au grand scru-

tateur d'âmes : « Aime-moi un an, je t'aimerai toute ma vie », qu'est dédiée son œuvre la plus émouvante peut-être, et la plus populaire à coup sûr, Eugénie Grandet. Il suffit de lire les paroles qu'il adresse à Maria, en tète de ce livre, pour reconnaître en celle-ci la douce et touchante héroïne de ce court poème d'amour, car tout fait supposer qu'elle n'a pas môme obtenu, en 1833, l'année de tendresse demandée pour prix d'une affection qu'elle promettait éternelle. Voici cette dédicace. Elle fut ajoutée pour la première fois à l'œuvre en 1839 :

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