‹ Un roman d'amourChapitre 8 sur 20 · A MARIA · texte numérisé non relu

A MARIA

Que votre nom, vous dont le portrait (st le plus bel ornement de cet ouvrage, soit comme une branche de buis bénit, prise on ne sait à quel arbre, mais certainement sanctifiée par la religion et renouvelée, toujours verte, par des mains pieuses, pour protéger la maison.

DE BALZAC

Sans appuyer sur un sujet aussi délicat, disons cependant que le grand Honoré a laissé, paraît-il, d'autres héritiers, sinon de son nom, du moins de son sang. Un fils, mort longtemps après lui, et une fille, décédée depuis peu d'années, n'étaient pas ignorés, semble-t-il, d'un très petit nombre de ses amis. Enfin, il perdit encore, en novembre 1846, une petite fille née à six mois. La naissance de cette enfant donna lieu à l'un des grands drames inconnus dont le célèbre romancier fut le héros, et les rapides progrès de sa maladie de cœur ont même été dus en partie à cette terrible aventure.

Pour en revenir à madame Hanska, Balzac, comme il l'écrivait à sa sœur, alla la retrouver à Genève à la fin de décembre 1833*.

t. Faisons ici un dernier emprunt au travail de M. Bachelin:

a Elle (madame Hanska) voyageait avec son mari fort âgé et malade, et avec sa fille Anna... Y eut-il peut-être, en face de ce mari, dont les jours paraissaient comptés, une entenle tacite pour l'avenir [entre elle et Balzac]? Nous le croyons, sans l'affirmer.

» Après un séjour de plusieurs mois à Neuchâtel, la famille Hanski se fixa au Pré-Lévêque, à Genève, où elle passa

96 UN ROIVI AN d'amour

C'est pendant ce séjour que s'établit enfin entre eux l'entente définitive, dont le couronnement fut, pour le grand écrivain, le 15 avril 1850, la conclusion du mariage

riiiver de 1833 à 1834... Les parents de mademoiselle Borel, invités par madame Hanska, se rendirent chez elle au printemps, et ce fait prouve encore les bons rapports qui s'étaient établis entre eux. Dans l'été de 1882, la comtesse Anna Mniszech, fille de madame Hanska, visita madame veuve Raymond à Neuchâtel; celle-ci lui fit don d'une miniature représentant sa mère à l'âge de seize ans.

D Mademoiselle Henriette Borel, qui servit inconsciemment de cause à la rencontre de Neuchâtel, demeura jusqu'en 184? dans la famille Hanski. La cérémonie funéraire du chef de la famille, avec ses chants, ses lumières, ses costumes impressionnèrent vivement cette nature enthousiaste qui, à partir de ce moment [1841], eut l'idée bien arrêtée d'abjurer la religion protestante. Ayant fait [en 1843] à Saint-Pétersbourg, la connaissance d'une famille française, elle l'accompagna à Paris, où, malgré les prières des siens, elle entra au couvent de la Visitation, rue d'Enfer. Elle y mourut en 1857.

» Un souvenir de madame Hanska est demeuré à Neuchâtel, une cassette dans laquelle elle enfermait ses lettres... Peutêtre pensait-elle que cette cassette était trop petite pour contenir les lettres que Balzac devait lui écrire à partir de l'entrevue de Neuchâtel? »

Les lettres de Balzac à madame Hanska prouvent, au contraire, que cette cassette, donnée à mademoiselle Borel, était destinée à conserver fidèlement, et, sans danger entre ses mains, les lettres de Balzac à l'Étrangère.

qu'il avait si longtemps et si ardemment souhaité.

Aussi, quand il quitta Genève, le samedi 8 février 1834, après six semaines environ de relations quotidiennes avec le ménage Hanski, connaissait-il bien cette fois r Étrangère qui l'avait tant occupé, et reprit-il le chemin de Paris en basant sur leurs sentiments réciproques l'espoir du plus doux avenir.

Monsieur et madame de Hanski, en s'éloignant de Genève, se rendirent d'abord en Italie; puis, ils reprirent le chemin de l'Ukraine, en s'arrêtant longtemps à Vienne. C'est là que le peintre Daffinger fit de la belle vo3^ageuse une miniature dont Balzac parle sans cesse avec enthousiasme dans ses lettres, publiées ou encore inédites, adressées à madame Hanska.

Nous avons eu l'occasion de voir ce portrait, le seul exact qui existe de notre héroïne. Tous ceux qui ont été jusqu'ici

livrés au public ne représentent que la femme déjà âgée, et nullement celle qui charma Balzac lorsqu'il avait trente-quatre ans. Un pastel du peintre Gigoux, exposé au Salon de 1852, qui la montre à peu près de profil, est encore dans le même cas.

Daffmger, au contraire, a représenté madame Hanska à l'âge de trente ans environ. Elle est placée presque de face, décolletée, et vêtue d'une robe de velours noir, garnie de longues manches de crêpe, noir aussi, qui, voilant en partie ses beaux bras, mettent en valeur ses superbes épaules.

Elle tient à la main un lorgnon, retenu par une chaîne d'or qui flotte sur son col, et son corsage est orné seulement d'un simple nœud de rubans, fixé par une perle. Sa taille semble un peu courte ; mais pourtant l'embonpoint naissant, qui devait envahir plus tard le modèle, ne dépasse pas encore ici la proportion séduisante ; il pré-

cise seulement le côté quelque peu massif de sa nature physique.

Les traits, légèrement empâtés déjà, indiquent néanmoins une personnalité énergique et une grande force de volonté; les yeux noirs et profonds, quoique un peu vagues, comme ceux des myopes ; les cheveux, noirs aussi, réunis selon la mode du temps, de chaque côté des tempes, en grappes de boucles épaisses et courtes, accentuent encore cette physionomie sérieuse, complétée par une bouche rose d'enfant, aux lèvres assez épaisses et d'un dessin très arrêté. Mais le trait principal et le plus caractéristique de ce visage consiste en un front admirable, d'une forme et d'une dimension magnifiques, dont Balzac demeura ébloui pendant toute sa vie, et sur lequel il revient sans cesse dans ses lettres. On y devine la puissante intelligence et l'énergie peu commune dont madame Hanska donna de nombreuses preuves, aussi bien à propos de

Balzac qu'en d'autres circonstances. Elle a laissé chez ceux qui l'ont connue le souvenir d'une des plus remarquables personnalités féminines de son temps, si fécond d'ailleurs en types particuliers et en esprits originaux.

Et maintenant si, au moment de leur vie où nous abandonnons nos deux héros plongés dans l'ivresse de leur bonheur et de leurs espérances, nous nous reportons par la pensée à seize ans plus tard, nous serons frappés des étranges événements qui accompagnèrent, au mois de mai 1850, le retour à Paris du pauvre Balzac, marié enfin, il est vrai, mais presque mourant aussi !

On sait que, pour son étoile lointaine, il avait mystérieusement orné la demeure,

aujourd'hui disparue, où s'entassaient les nombreux objets d'art qu'il avait patiemment amassés pendant toute sa carrière. Sa mère s'était chargée pendant sa longue absence de veiller sur ces trésors, et de garnir le nid de fleurs et de lumières, le soir même de l'arrivée à Paris du nouveau ménage. Selon les recommandations de son fils, madame de Balzac devait disparaître ensuite, et attendre chez elle, le lendemain, la première visite de sa belle-fille, qu'elle ne connaissait pas encore.

Il était tard quand Balzac et sa femme arrivèrent en voiture devant la porte de leur logis. Cependant, — à leur véritable effroi, — malgré les coups de sonnette les plus retentissants, personne de l'intérieur ne se présenta pour leur ouvrir et les recevoir. La maison pourtant était habitée, puisqu'à travers les vitres des fenêtres on pouvait voir toutes les pièces illuminées et ornées de fleurs. Malgré l'heure avancée et l'épuisé-

ment des voyageurs, il fallut donc chercher un serrurier, et quand ils purent enfin pénétrer chez eux, un étrange spectacle s'offrit à leurs yeux. Entre le départ de la mère et l'arrivée du fils, le domestique qui gardait la maison et attendait ses maîtres était devenu subitement fou. C'était un Alsacien, nommé François Munch . Nous possédons une quittance de la Maison de Santé où Balzac le plaça, en le faisant soigner à ses frais, et sur laquelle le grand Honoré est désigné de la manière suivante : comte de Balzac. Ainsi qu'on le verra plus loin, son nom et ses titres variaient du tout au tout sur les mémoires de ses créanciers. Nous avons aussi entre les mains la facture du serrurier, sans lequel, comme nous venons de le dire, l'auteur de la Comédie humaine, malade, et accompagné de sa femme, n'aurait pu rentrer chez lui le premier soir de son arrivée à Paris. Elle nous semble curieuse à citer en entier, ainsi que

son acquit, dont nous respectons avec soin l'orthographe fantaisiste. Balzac ayant cessé de vivre le 17 août 1850, à onze heures et demie du soir (bien que la date officielle de son décès soit indiquée le 18 août), comme on va le voir cette facture fut soldée presque jour pour jour un mois après sa mort.

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