Germaine, p. H
christianise et devient même irréprochablement conforme à la doctrine enseignée par TEglise romaine.
La sincérité religieuse de Barbey d'Aurevilly est ici indéniable.
Quand il n'y a pas un brin d'herbe qui résiste à la mer montante, la grève est bientôt envahie. Quand l'homme sent qu'il n'a plus qu'à vouloir pour avoir, il veut, ou bien le désir est mort dans son âme. Pour peu qu'il y soit, l'idée qu'on peut tout donne le vertige. Il faudrait être un Dieu pour résister, et encore Dieu, sans la Grâce et avec la Liberté qu'il a donnée à l'homme, ce serait l'indifférence. Chose épouvantante à penser! on ne saurait concevoir un désir dans la puissance infmie sans supposer le chaos, ou plutôt sans nier Dieu lui-même. Que voulez-vous donc que l'homme devienne, grand Dieu! quand il a le désir et que vous lui envoyez la puissance * ?...
Ainsi, l'adjonction d'une minuscule incidente a suffi pour bouleverser le sens de tout un paragraphe. Ce n'est plus une profession d'incrédulité à la foi catholique qu'on retrouve là : c'est tout au contraire une adhésion catégorique aux dogmes de l'Eglise romaine. « Dieu, sans la grâce et avec la liberté qu'il a donnée à rhomme, ce serait l'indifférence. » Il n'est pas de théologien, je crois, qui pût s'inscrire en faux contre cette assertion.
J'ai insisté un peu longuement sur la transformation des idées religieuses chez Barbey d'Aurevilly, de 1835 à 1883. C'est, en effet, la plus importante, la plus décisive. Il existe pourtant d'autres changements notables qui se sont successivement fait jour dans la pensée de l'auteur de Gerînaine. D'abord, il a modifié sa conception de la vie, qui, tantôt exaltée jusqu'au lyrisme, tantôt déprimée jusqu'au désespoir et méprisée, ne lui apparaît jamais conforme en 1835 aux lois ordinaires de l'existence courante. Il la sublimise ou l'insulte : jamais il ne la voit telle qu'elle est réellement. En 1883, au contraire, malgré les imperfections qu'on pourrait relever dans ses jugements, il fait effort pour mieux peindre la vie et se plier à ses nécessités. C'est un progrès très sensible vers l'acceptation totale de la condition humaine. « L'amitié! — écrit Jules Barbey en 1835 — c'est l'accouplement de deux vanités qui se donnent le bras tour à tour'. » Voilà une déclaration nette et tranchante, qui semble d'un pessimisme incurable. En 1883, Barbey d'Aurevilly met un correctif à son audacieuse théorie d'antan : « L'amitié, — dit-il, — c'est le plus souvent
i. Ce qui ne meurt pas (éd. Lemerre, 1884, p. 227; petite éd., 1887, t. II, p. 18 et 19).