Germaine^ p
l'idée de personne de songer que cette soi-disant description du pays normand peut ressembler de près ou de loin à la Normandie réelle.
A part quelques jolis traits sur les femmes « grandes et fortes, avec de ces teints d'ivoire détrempés d'écarlate » etsur les blondes que « si brunes que le temps les ait faites on peut reconnaître à d'adorables reflets laissés aux racines des cheveux sur leurs cous vigoureusement arrondis », le reste du tableau paraît bien bizarre. Et l'on serait en droit de se demander où d'Aurevilly a pris la fantaisie d'aller chercher ces contours vaporeux d'une Normandie supra-terrestre et où lui a plu d'imaginer cette hyperbolique vision d'un pays de fées, si l'on ne savait qu'il n'y a là que du romantisme enivré de sa conquête récente et brûlant dans l'ivresse de sa victoire les suprêmes vestiges des poétiques anciennes.
Mais bientôt, je ne sais au juste combien d'années plus tard, mais certainement entre 1835 et 1844, ainsi qu'on va le voir (c'est-à-dire avant la composition ^Une Vieille Maîtresse), Barbey d'Aurevilly se met à concevoir quelques doutes sur l'intérêt que peut présenter un paysage aussi faux que celui dont il a orné le début de sa Germaine. Moins soucieux qu'en sa prime jeunesse d'abasourdir le lecteur et déjà raisonnable une fois dissipée l'épaisse fumée de son romantisme originel, il se demande à quel point cette peinture fantaisiste d'un pays imaginaire sera susceptible de faire illusion au public et de le ravir d'étonnement ou d'enthousiasme. Ces scrupules sont d'un bon signe pour l'assagissement futur de notre « déraciné ».
Tout en restant détaché du sol natal, avec lequel il ne se réconciliera définitivement qu'assez longtemps après, il veut apporter plus de précision et de simplicité dans son tableau de la nature normande. Il ne s'exposera pas ainsi à heurter trop violemment le goût et les préjugés d'une époque plus calme que la précédente. Par là, sans même s'en douter, il subit l'influence de son milieu et de son temps.
C'est alors qu'il substitue à sa primitive description d'une Normandie, qu'aucun trait rigoureux ne caractérise, une description plus sobre, moins funambulesque, et qui, quoique afTectant encore un certain air de bravoure romantique, est du moins d'un romantisme plus rassis.
Évidemment, on ne saurait trop le redire, ce n'est pas le « terrien », le Normand de race et de cœur, qui se fait jour ici, dans cette manifestation mieux ordonnée de son talent mûri. La fougue native de son esprit n'est pas encore assez domptée; l'impétuosité
de ses tendances et de ses prétentions a trop d'empire sur lui. Il est trop éloquent, ou plutôt se force trop à l'éloquence, pour être bien naturel. Il semble se complaire encore à croire qu'il n'est rien de plus beau sur terre qu'une belle tirade d'où la déclamation n'est pas absente. Mais il a déjà compris néanmoins que, sur la palette où s'accumulent les couleurs les plus variées, il en existe certaines dont le peintre ne doit se servir que modérément et qu'il lui importe de mélanger avec d'autres et de fondre habilement pour être un maître. La science des couleurs lui est indispensable; l'art de discerner les tons et de disposer les teintes doit le guider toujours. A ce compte-là seulement, il deviendra un véritable artiste sûr de ses moyens et en état de produire un effet durable. On jugera mieux le changement qui s'est opéré en peu d'années dans les procédés artistiques de Barbey d'Aurevilly, si l'on rapproche de la description qu'on vient de lire la page suivante qu'en 1856, au moment où il envoyait son manuscrit autographe à Trebutien, l'auteur de Germaine considérait (il le note lui-même) comme le « texte définitif » du début de son roman.
C'était en Normandie et le 19 septembre 1826. Le soleil doublement énervé par le déclin du soir et de l'année se couchait dans son Ut de nuages qu'il teignait d'un rose pâle mais qu'il n'enflammait pas. Depuis le matin jusqu'à cette heure, ces nuages avaient formé une nappe d'un gris tendre, étendue, sans un seul pli, à ce qu'il semblait, d'un bout du ciel à l'autre bout. Cette nappe grise, rongée à la fin par le calme persistant du soleil, s'était entr'ouverte vers les bords et avait laissé passer un dernier rayon de l'astre captif, clair jet d'or qui s'épanchait avec mélancolie sur la cime ambrée des massifs, parmi lesquels le toit d'azur du château de Saint-Pavin était mystérieusement caché. Ce château d'une construction anglaise, fine et coquette, avait été peut-être bâti à dessein par quelque émigré du tems de Jacques II dans cette partie d'un paysage normand qui rappelait si bien l'Angleterre. Au moment où s'ouvre notre histoire, cette ressemblance était d'autant plus frappante que ces larges massifs de verdure, jaunis par le soleil expirant, les teintes vagues qui noyaient les horizons, les silences de l'air, dus, sans doute, à l'émigration des oiseaux commencée déjà, la maturité de cette lumière d'automne, ce tems aux yeux gris, comme dit Shakspeare, qu'il avait fait toute la journée, rien n'indiquait à l'attention trompée cette riante et grasse Normandie, contrée trop dédaignée des peintres, comparable aux jeunes filles qu'on rencontre le soir dans ses prairies, la cruche de cuivre sur l'épaule et venant de traire, ruisselantes de santé, de sueur et de vie avec leurs teints de solide ivoire détrempés d'écarlate pur et leurs chignons, couleur de froment, toujours défaits sur leurs épaules un peu hâlées.
A l'un de ces endroits où les arbres qui entouraient Saint-Pavin de leur ceinture d'émeraudes formaient une espèce de clairière, un jeune homme se trouvait assis au bord d'un étang dont l'eau verte, encadrée dans le velours des massifs et la moire des gazons, avait alors le calme uni du ciel et Timmobilité des arbres qu'elle reflétait et qui la verdissaient encore. Deux cygnes qu'on aurait dit endormis, immobiles aussi comme ce lac sur lequel ils aimaient d'ordinaire à glisser souplement en silence ressemblaient à de froides formes d'albâtre sur un étang artificiel. Sans doute, l'influence de tous ces aspects, cette vie qui semblait suspendue, dans ces mornes lueurs vespérales, dans les créatures et dans les choses, avaient communiqué une contagion de torpeur au jeune homme assis près de la pièce d'eau circulaire, car les brumes que le soir commença de soulever des gazons ne purent interrompre sa rêverie. Pensif et beau comme le Génie de la solitude en personne, il portait une blouse en velours noir serrée à la taille et un béret de même couleur; et il était svelte et si cambré que si le vent eût courbé les branches du saule contre lequel il était appuyé elles n'eussent pas dessiné de courbes plus gracieuses que ce cou mince et flexible, comme un osier, dans son attitude inclinée S
11 est bien regrettable qu'on ne puisse dater d'une manière décisive cette seconde ébauche — qui n'est plus une débauche — de la description du pays où Barbey d'Aurevilly va placer ses personnages. Nulle part, dans sa correspondance, je n'ai trouvé mention de la nouvelle esquisse que son auteur, déjà plus raisonnable, préférait à l'autre. Il disait bien à Trebutien, en 1856, lorsqu'il lui envoya son autographe : « Voici le manuscrit tel que je veux le publier », mais cela ne nous fait pas connaître l'époque à laquelle il a remanié le début de sa Germaine.
11 me semble certain, cependant, que le texte primitif n'a pas été retouché par d'Aurevilly fort longtemps après qu'il l'eut achevé. Autrement, j'aurais découvert dans sa correspondance très fréquente, presque hebdomadaire, avec Trebutien, à partir de 1844, des indications précises sur le travail d'épuration et de « mise au point » auquel il s'est livré, ou tout au moins des allusions significatives aux modifications qu'il projetait ou qu'il avait déjà faites. Lorsque, pour la première fois, il est question, dans ses lettres, de sa Germaine transformée, c'est le 2 janvier 1 844. « Vous verrez comme je l'ai changée », écrit-il alors à Trebutien. Mais on ne peut induire de cette confidence si brève que la revision du manuscrit autographe est récente.
J'incline volontiers à croire que d'Aurevilly a remis son roman