Germaine, p. 1 et suiv
E. Grelk.
sur le métier entre 1837 et 1842, et même à une date plus rapprochée de 1837 que de 1842. A cette époque, il écrit peu. Maurice de Guérin, son compagnon de travaux, son frère d'esprit et de cœur, est malade d'un mal dont il ne se relèvera pas ou même vient de mourir. Trebutien est revenu à Caen, C'est l'heure du recueillement et de la solitude pour Jules Barbey. Transplanté à Paris et s'y trouvant encore mal acclimaté, n'ayant pas réussi, d'ailleurs, jusqu'à ce jour, à se frayer une voie dans la presse ou dans le monde, il caresse, pour se consoler de ses déboires, ses vieilles chimères romantiques. Afin de se guérir des blessures que « la maladie du siècle » lui a faites, profondes, il trace d'une main fiévreuse sa nouvelle : V Amour Impossible. Il est infiniment probable que la seconde rédaction du début de Germaine date de ce temps-là.
En tout cas, ce nouveau texte marque un progrès très sensible dans la manière de Barbey d'Aurevilly. Si la Normandie ne nous apparaît pas encore là telle qu'elle est en réalité et telle qu'on la verra plus tard dans Y Ensorcelée^ par exemple, ou même dans Une Vieille Maîtresse^ elle inspire cependant à l'artiste — qui y a vécu avant de la peindre — un tableau moins surchargé et enluminé qu'auparavant, moins empâté de couleurs mal diluées. Le pays natal mieux compris est déjà salutaire à d'Aurevilly. Il lui apprend l'utilité de l'ombre en face de l'éclat du soleil. A cet égard, la page que l'on vient de lire est, à coup sûr, joliment nuancée.
C'est un progrès, certes, que de remplacer par des nuances heureusement harmonisées des couleurs trop écartâtes et de substituer du joli, fût-il plus ordinaire, à du solennel qui, même lorsqu'il n'est pas ridicule, choque toujours par une disproportion trop accentuée avec la réalité. Et nous retrouvons là le Barbey de 1840 à 1850 environ, apaisé des cruelles souffrances de son romantisme morbide et se donnant des airs de « dandy » pour ne plus laisser paraître l'âpre physionomie de corsaire qu'il s'était composée vers 1830. Rappelons-nous aussi que c'est le moment (1844 et 1845) où il essaie de codifier le dandysme en écrivant son petit livre sur Georges Brummell.
Mais cette notable transformation, qui satisfaisait d'Aurevilly en 1845 et même un peu plus tard, lorsqu'il dessinait les premiers linéaments de sa Vieille Maîtresse, ne le contente plus du jour oii il revient au pays natal et prend une pleine conscience de ce qu'il appellera sa » vocation normande ». Ce jour-là, il ne lui suffit plus de se modifier. Il se métamorphose.
Par malheur, ses autres occupations de critique et ses autres
travaux romanesques [L Ensorcelée d'abord, puis Le Chevalier Des Touches et Le Prêtre Marié dont il veut hâter la publication) ne lui permettent pas de revoir, comme il le voudrait sans doute, sa Germaine. Il envoie donc à Trebutien, sur les réclamations réitérées que lui en fait son ami à qui il l'a promis, son manuscrit autographe tel qu'il l'a retouché il y a quelques années. Il n'en sera plus question jusqu'à l'époque où le roman paraîtra dans le Gil Dlas.
En 1883, il s'agit de corriger, d'amender, de refondre presque cette œuvre bien démodée, puisqu'elle est vieille d'un demi-siècle. Sans se demander si ses forces soutiendront sa bonne volonté, d'Aurevilly entreprend allègrement la tâche qu'il s'est assignée. Car il n'est pas de ceux qui se relâchent à la fm de leurs jours et s'octroient un repos qu'ils prétendent bien gagné. 11 n'aspire pas, comme beaucoup d'écrivains devenus célèbres, à la seule ambition de publier, au soir de son existence, tout ce que ses cahiers de jeunesse recèlent encore d'inédit. Il se montre plus difficile pour lui-même, à mesure que décline sa vigueur physique. Il n'a pas cet égoïste enfantillage des vieillards qui, vivant sur une réputation honnêtement acquise et se muant pour ainsi dire en parasites de leur propre renommée, s'absolvent avec une indulgence souriante, si même ils s'en rendent compte ou veulent se l'avouer, de toute défaillance possible. Lui, il n'appartient pas à cette espèce assez commune d'écrivains qui, parce qu'ils ont jadis gagné l'estime confiante de leurs contemporains charmés, se croient désormais, dans leur naïf orgueil, fussent-ils apparemment inférieurs à leur propre mérite, à l'abri de la critique. Le souvenir de leurs œuvres et le rayonnement de leur gloire leur semblent, dirait-on , une suffîsanle protection.
Barbey d'Aurevilly, au contraire, songeait d'autant mieux, dans sa vieillesse, à perpétuer la notoriété tardive venue autour de son nom, qu'il l'avait plus laborieusement acquise. Jadis — ill'avouait avec une humilité très sincère — il s'était trop complaisamment tenu pour satisfait de succès faciles et éphémères. Il visait à ce qui donne les faveurs immédiates d'un public de salon : l'élégance, la recherche futile des vains ornements, la manière. A présent, il voulait de la beauté, une beauté solide et durable qui ne s'obtient point par les factices imaginations d'un esprit débridé, mais que procurent uniquement les impressions de la vie réelle et le culte positif de la vérité.
C'est dans cette intention qu'il écarte impitoyablement les premières pages du texte primitif de sa. Germaine et qu'il n'en garde
pas un seul mot pour orner le nouveau tableau qu'il médite du pays normand.
Ainsi, dès le début de son œuvre, on remarque que d'Aurevilly, parti en 1835 du romantisme suraigu qui fait de Germaine la conception la plus désordonnée et la plus fumeuse qui se puisse imaginer, aboutit ea 1883 à une composition plus voisine de la réalité, d'une sorte de réalisme toujours teinté de couleurs romantiques, mais du moins ne défigurant plus la nature et ne faisant plus fi de l'observation précise des paysages.
Une fois qu'il a retranché de son œuvre la description nébuleuse d'une Normandie idéale, sans couleur appropriée et sans énergie vivante, et qu'il a reconnu qu'il ne doit pas faire mouvoir ses personnages dans un pays trop vaste comme le serait toute une province dont Faspect extérieur n'est point partout le même, Barbey d'Aurevilly a fait un g-rand pas dans la voie de la vérité artistique. Il est près d'atteindre à une conception tout à fait exacte de la nature.
Aux fantaisistes imaginations d'un pays féerique sans individualité réelle, comme en 1835, au vague aperçu d'une Normandie sans tempérament assez défini, comme dans sa seconde rédaction, il substitue, en 1883, une description minutieuse, patiente, non plus de la Normandie en général et d'une Normandie conventionnelle, mais d'un coin précis, bien délimité, de la Basse-Normandie, de la Manche, du Cotentin, de Sainte-Mère-Eglise. Ce n'est pas une région immense, et dès lors impossible à reproduire dans les confins bornés d'un tableau, qu'il va peindre: c'est un petit point, nettement marqué, du sol de ses ancêtres, non une province, ni un département, ni un arrondissement, ni même tout un chef-lieu de canton, à peine une commune, une bourgade, quelques maisons et quelques prairies perdues çà et là dans les herbages du Cotentin.
Ici, plus de tableaux romanesques et romantiques à Texcès où d'Aurevilly ne se souciait que d'éblouir ses lecteurs par le faste des ornements, l'orgie des faux décors, la débauche du coloris. Ici, pas même de cette simplicité voulue qu'il affectait plus tard en manière de contraste avec sa première création. C'est le berceau de ses pères et son propre berceau que le peintre a l'ambition de fixer sur une toile de dimensions aussi bien proportionnées que possible et avec les couleurs les mieux appropriées à la nature du sol où ses aïeux ont vécu, à l'aspect grisâtre du ciel où se sont réfléchies ses premières impressions d'enfance.
Alors il écrit une page admirable d'exactitude dans les détails et de justesse dans l'ensemble. Il y fait passer comme une ombre de
la mélancolie profonde des campagnes cotentinaises et apparaître l'image des plus persistantes sensations du jeune âge. C'est de la vie qui se manifeste ici, de la vie finement observée et fidèlement exprimée. Ici, il n'y a plus trace de convention. Le peintre a vu ce qu'il peint; il fait de son tableau une réalité vivante.
Il y a dans quelques parties de la Basse Normandie — et notamment dans la presqu'île du Cotentin — des paysages tellement ressemblants à certains paysages d'Angleterre, que les Normands qui jetèrent l'ancre de l'une à l'autre de ces contrées purent croire, à ces places du pays qu'ils venaient de conquérir, n'avoir pas changé de patrie. Cette ressemblance, du reste, exerça probablement peu d'influence sur l'imagination farouche de nos aïeux, ces Rois de la mer, pour qui la Mer elle-même, avec ses sublimes étendues, n'était qu'une grande route, audacieusement suivie, vers des proies et des pillages inconnus, flairés de loin par ces lions marins, avec leur instinct de pirates... Mais pour nous, qui sommes leurs descendants, pour nous, assis depuis des siècles sur les rivages qu'ils ont gardés, et dont l'imagination moderne aime à contempler à loisir les pays qu'ils n'eurent, eux, souci que de prendre, la ressemblance entre les paysages anglais et les paysages normands, en beaucoup de points, est frappante. Le ciel même, le ciel si souvent gris et pluvieux de notre Ouest, qui nous pénètre si profondément le cœur de sa lumière mélancolique, et nous y met, quand nous en sommes loin, la nostalgie, ajoute encore en Normandie à cette illusion d'Angleterre, et semble quelquefois pousser entre les deux pays la ressemblance jusqu'à l'identité.
Et cela était vrai, surtout, du château qu'on appelait : « le château des Saules ». Parmi tous les châteaux qui se dressaient sur les côtes de la presqu'ile du Cotentin, il n'y en avait certainement pas un qui donnât mieux l'impression de ces châteaux comme on en voit tant en Angleterre, émergeant tout à coup de quelque lac qui leur fait ceinture et qui baigne leurs pieds de pierre dans la glauque immobilité de ses eaux. Situé dans la Manche, à peu de distance de Sainte-Mère-Église, cette bourgade qui n'a conservé du Moyen Age que son nom catholique et ses foires séculaires, entre La Fière et Picauville, il ne rappelait pas autrement le temps de la Féodalité disparue. Si on l'avait jugé par ce qui restait des constructions de ce château, malheureusement en ruines aujourd'hui, il avait dû être bâti, dans les commencements du xvn° siècle, sur les bords de la Douve, qui coule par là en plein marais, et il aurait pu s'appeler : « le château de Plein-Marais » tout aussi bien que le château d'en face, dont c'est le nom. Plein-Marais et Les Saules, séparés par les vastes marécages que la Douve traverse, en se tordant comme une longue anguille bleue, pour aller languissamment se perdre sous les ponts de Saint-Lô dans la Vire, et trop éloignés l'un de l'autre sur la rivière qui passait entre eux, ne pouvaient s'apercevoir
dans le lointain reculé de leurs horizons souvent brumeux, même les jours où le temps était le plus clair.
Isolées en ces immenses parages, c'étaient deux demeures aristocratiques et solitaires qu'il avait fallu même quelque courage pour habiter autrefois. Autour d'elles, en effet, l'atmosphère de ces marais avait été longtemps aussi meurtrière que celle des Maremmes de la campagne romaine, avant l'époque du drame intime dont ce château des Saules fut Tobscur théâtre. Il n'y avait pas beaucoup d'années qu'un drainage intelligemment pratiqué avait purifié la contrée des influences, presque toujours mortelles, dans lesquelles des générations de riverains et d'habitants de ces marécages avaient misérablement vécu, tremblant, toute l'année, les fièvres, comme elles disaient, ces hâves et malingres populations. Mais, vers l'année 1845, ces populations avaient perdu l'aspect de langueur et de maladie qui avait si longtemps attristé l'œil du voyageur quand il passait par ces marais typhoïdes, et la santé était revenue là aux hommes comme aux paysages. Assainis par une culture qui en avait fait une prairie, ces marais offraient alors, à perte de vue, le spectacle opulent d'une étendue d'herbe, pressée, tassée, presque touffue, où les bœufs qui paissaient en avaient jusqu'au ventre, de cette herbe plantureusement foisonnante, sur le vert éclatant de laquelle ils se détachaient vigoureusement dans leurs diverses attitudes, soit dans la lente errance de leur pâture, le cou baissé; soit couchés sur le flanc, dans la somnolence de leur ruminement et de leur repos. Ces herbages humides, coupés, de place en place, par d'étroits fossés d'alluvion qui mettaient une eau transparente d'opale dans leur fond d'érneraude, avaient aussi — stagnantes çà et là — de rondes mares d'eau pure, qu'ils devaient autant aux pluies fréquentes de ce climat mouillé de l'Ouest qu'au sol primitivement spongieux et au voisinage de la Douve; et, à quelques endroits, ces mares étaient même assez grandes pour former de véritables lacs sillonnés et moirés de mille plis, aux nuances frissonnantes et changeantes, selon lèvent ou le ciel qu'il faisait... Certainement, une des plus frappantes beautés de ce paysage de marais, c'étaient ces espèces de lacs nombreux qui, à l'automne et à l'hiver, éprenaient des proportions grandioses, mais qui l'été, quoique diminués, ne disparaissaient pas entièrement, et devenaient, sous le soleil, des semis de plaques mélalliquement étincelantes et comme des îlots de lumière. Le château des Saules, qui prenait son nom du bouquet de saules qui l'entourait, avait un grand jardin, fermé du côté du marais, qu'il surplombait de quelques pieds par une longue terrasse, avec sa balustrade en pierre ornée de place en place de ces beaux vases en granit de forme italienne que le xvu^ siècle a mis partout. Les entrées du château et ses grilles armoriées étaient de l'autre côté, du côté des terres; mais de ce côté du marais il paraissait inaccessible dans sa vaste mare bleuâtre, du fond de laquelle il s'élevait comme une blanche fée desP^aux, — et c'était sa poésie!... Ceux-là qui Thabitaient pouvaient, dans ce désert de terre et d'ôau, se croire au
bout du monde. Même le chemin de fer qui fait chaussée de Carentan à Isigny et scinde en deux moitiés ces marais, devenus des pâturages, est trop éloigné pour qu'on entende dans ce coin de marécage ses insolents coups de sifflet, ou pour qu'on y voie traîner à l'horizon une déchirure de son orgueilleuse fumée. Rien donc, excepté, à de rares intervalles, le cri strident de quelque canard sauvage ou de quelque sarcelle, ne troublait l'épais silence de ce château, fait, à ce qu'il semblait, pour la rêverie des âmes profondes ou le mystère des âmes passionnées qui auraient voulu s'}^ cacher...
Ce soir-là, — car c'était un soir, et même un soir d'été, plus chaud en ces lieux découverts par la raison qui les fait plus froids quand il fait froid, — le château des Saules jetait, par ses fenêtres longtemps fermées, mais en ce moment-là rouvertes, des bruits d'instruments et de voix qui disaient que la vie — la vie du monde — était enfin revenue à ce château depuis longtemps déshabité. Le soleil — un soleil d'août — n'atteignait plus que d'un rayon obhque les eaux tièdes de ces lacs multipliés qui, tout le jour, avaient été ses miroirs ardents. A cette heure de tranquille vesprée, les libellules, qu'on appelle dans le pays des demoiselles, ces tournoyantes et azurées hanteuses de marais, lasses de leur immatériel patinage sur le cristal des eaux torpides, dansaient, avant de rentrer dans leurs joncs, leurs dernières valses, aux souffles mourants du crépuscule, quand un jeune homme, tête nue, descendit le perron du château des Saules et vint s'asseoir, à l'extrémité du jardin, sur un banc placé au bord de l'eau dormante, qui, par ce côté, l'étreignait de ses plis^
Certes, la description est longue, un peu trop peut-être, et ne saurait satisfaire les rigoristes adeptes du réalisme intransigeant qui n'admettent, en fait de tableaux, que la notation maigre, sèche, photographique des êtres et des choses. Mais pour ces fervents de la concision en matière de paysages d'Aurevilly n'a que du mépris; il n'est pas éloigné de les traiter d'eunuques et il les écrase de sa dédaigneuse fierté, de sa pitié transcendante. En définitive, malgré les progrès qu'il fait dans la voie de la vérité plus fidèlement observée et de la nature plus exactement dépeinte, il ne dit pas un éternel adieu au romantisme de ses jeunes années. Il se contente de le dégager de ce qu'il avait naguère d'excessivement artificiel et en bannit la convention par trop criante. Son panache romantique se pare d'une aigrette empruntée au réalisme. C'est l'unique concession qu'il fait aux idées nouvelles; ou plutôt (car il est l'ennemi déclaré de tout abandon de ses prérogatives et de la plus minime
1. J. Barbey d'Aurevilly. — Ce gui ne meurt pas, éd. Lemerre, 1884, 1 vol. in-i2, p. 5 et suiv. Nouvelle édition, 1887, p. 3 et suiv. — Ainsi qu'on le verra plus loin la Germaine de 1835 et 1856 est devenue Ce qui ne meurt pas en 1883.
parcelle de sa personnalité) c'est le seul effort qu'il consent à se permettre vers une réalité plus parfaite, serrée de plus près et mieux rendue.
Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que, dans son amour tardif pour la vérité des paysages, d'Aurevilly se soit borné à introduire ces profondes modifications au début de son roman de Germaine. Il revoit et corrige avec une égale sollicitude toutes les descriptions oii il s'est jadis trop peu soucié de la couleur locale.
Par exemple, en 1835, dans sa première rédaction de Germaine^ il se répand en un long- développement romantique sur l'heure de midi dans la campagne. Il force la note pour attirer et retenir plus longtemps, — croit-il, — l'attention du lecteur. Et voici ce qu'il écrit :
Midi sonnait, joyeux, à deux ou trois églises de village disséminées dans ces plaines. A ces sons de cloche doux et confus qui se heurtaient, en se répondant, dans un air humide de lumière, vous eussiez vu les vieilles femmes assises à la porte cintrée de leurs maisons d'argile, faire leurs signes de croix et réciter VAngehis. Malgré l'hiver qui commençait, elles venaient encore au seuil chercher le rayon du soleil de la matinée, ce rayon qui fondait la gelée blanche de la nuit et qui éclairait mieux le métier à dentelles (la dentelle est l'industrie de ce pays) sur lequel elles penchaient leur vue affaiblie. Ce jour-là le temps était beau, mais il avait des aspects d'hiver toujours un peu prématurés en Normandie. Ce qu'ils appellent, en cette contrée, l'été Saint-Denis venait de se clore, et quoique le soleil ressemblât dans cette atmosphère de cristal au bouclier d'or de Wordsworth, Tair était sonore et piquant, inondé de clartés perçantes, le sol durci, un peu aride, et l'azur du ciel étincelait comme la lame damassée d'un sabre *.
Mais cette première ébauche ne le satisfait pas. Il la remplace par celle-ci :
Midi sonnait, joyeux, à deux ou trois églises de village disséminées dans ces plaines. Aces sons de cloche doux et confus qui se heurtaient, en se répondant, dans un air humide de lumière, vous eussiez vu les vieilles femmes assises à la porte cintrée de leur maison d'argile, faire leurs signes de croix et réciter VAngelus. Malgré l'hiver qui commençait, elles venaient encore chercbcr au seuil le rayon de soleil de la matinée, ce rayon de soleil qui fondait la gelée blanche de la nuit et qui éclairait mieux le métier à dentelle sur lequel elles inclinaient leurs vues affaiblies. Le temps était beau et justifiait le mot des paysans qui appellent cette époque de l'année l'été Saint-Denis. L'air était piquant et sonore,