‹ Un roman de Barbey d'AurevillyChapitre 7 sur 17 · Germaine^ p · texte numérisé non relu

Germaine^ p

Enfin, en 1883, Barbey d'Aurevilly reprend cette page déjà vieille mais qui n'a pas trop vieilli. D'une main habile, il fait disparaître les quelques rides qui la déparent. Le château de Saint- Pavin, dont le nom ne signifie pas grand' chose, est remplacé, comme on l'a déjà vu, par le château des Saules, dont l'appellation est plus caractéristique. Et il présente au public une description peu différente de la précédente, nettoyée seulement de plusieurs taches et rendue plus agréable par l'efTacement de deux ou trois traits inutiles.

Trois heures de relevée venaient de sonner et le temps était à l'orage. Une chaleur de cuivre rougi tombait à pic des nues alourdies, et les hirondelles rasaient la terre de leurs ailes peureuses. Vainement, pour donner de l'air à sa chambre, on avait ouvert la fenêtre d'Allan.

De cette fenêtre, d'où l'on embrassait le marais qui faisait face au château des Saules, on pouvait voir s'amonceler l'orage qui s'annonçait dans le ciel chargé. Le soleil, dévorant toute la journée, avait disparu sous de gros nuages sombres d'un bleu foncé jetant seulement par leurs anfractuosités un rayon jaune et glauque, qui fendait sinistrement l'espace. On étouffait dans une chaleur sous-nue, pire que la chaleur solaire. Le marais lui-même, avec ses eaux et ses herbes, n'avait plus de fraîcheur; les herbes brûlaient, et les mille mares encastrées dans ces herbes semblaient bouillir. Il fumait, au loin, d'une vapeur embrasée et rougeâtre comme un reflet d'incendie; et, — puisqu'il n'y avait pas une haie dans cette vaste étendue, — immobiles comme si elles avaient fait partie du sol, les nombreuses vaches blanches et pourprées du marais, aux yeux ronds languissamment tournés vers l'horizon vide, n'avaient pas même la force d'envoyer un doux et soupirant souffle de leurs narines épanouies K

C'est ainsi que d'Aurevilly a remanié tour à tour les paysages variés de sa Germaine. Il en a supprimé plusieurs et les a tous corrigés. Je n'en ai cité qu'un petit nombre, les plus caractéristiques; mais ils suffisent à montrer avec quel scrupule l'écrivain s'est acquitté de la tâche qu'il s'était imposée de restituer aux descriptions de son pays natal leur physionomie propre et leur réelle individualité.

Après les tableaux de la campagne cotentinaise, où s'est tant complue l'âme du romancier normand, il faut considérer le caractère des personnages qu'il a dessinés.

1. Ce qui ne meurt pas, éd. Lemerre, 1884, p. 99 et 100; petite éd., 1887, t. I, p. 145 et 146.

Le plus important de ces personnages est, à coup sûr, Germaine, qui a donné son nom au roman. D'Aurevilly a voulu faire de cette femme si extraordinaire la figure centrale et comme l'âme de sa composition. Aussi a-t-il mis toutes les ressources de son imagination à peindre comme elle le méritait une physionomie tellement singulière.

Mais le Barbey d'Aurevilly romantique de 1835 s'est ingénié à « singulariser » encore au delà de toute expression, sans souci de la vraisemblance, le cas anormal de sa pâle Germaine qui se donne sans amour, par pitié. C'est évidemment son droit d'artiste, de créateur, qu'il exerce — peut-être avec quelque excès — lorsqu'il imagine cette femme phénoménale, prodigieuse, unique en son espèce. Seulement le droit du lecteur égale, par réciprocité et contre-coup, le droit du romancier. Si celui-ci, pour des raisons qui ne dépendent que de sa volonté ou de son pouvoir, se croit obligé d'inventer des situations bizarres et de peindre des figures d'exception, celui-là, à son tour et en guise de revanche, n'a pas tort d'exiger une explication claire et catégorique de ces situations et physionomies qui dépassent l'habituelle mesure de la vie humaine.

Plus l'artiste aura de tendances à exagérer les traits extranaturels de ses créations, plus son juge, qu'il soit simple lecteur ou critique attitré, aura de comptes à lui demander quant aux libertés qu'il a prises avec la réalité et aux déformations qu'il a fait subir aux modèles accoutumés de Texistence quotidienne.

Or, voici toute l'explication que Jules Barbey consent, en 1835, à fournir du personnage hors nature qu'il a créé en imaginant sa Germaine.

Le château de Saint-Pavin, bâti près du village du même nom, n'était habité qu'une partie de l'année. Il appartenait à M™*' de Valombre, veuve du dernier descendant mâle de la grande famille de ce nom et dont la vie fort courte s'était écoulée hors de France, dans les hauts emplois de la diplomatie auprès des cours étrangères.

La mère de Camille, M""^ de Valombre, était revenue après de longues années d'absence habiter le château où elle avait passé seulement quelques mois à l'époque déjà éloignée de son mariage. Ce séjour avait été trop rapide pour qu'il eût laissé de bien profonds souvenirs. On ne se rappelait presque pas M""^ de Valombre quand elle reparut à Saint-Pavin. Elle était d'ailleurs si changée que ceux qui l'avaient vue autrefois ne l'auraient probablement pas reconnue si à l'avance ils n'avaient su que c'était elle. — Son absence, ses voyages, cette dispersion dans des climats lointains de tous ces dons de beauté, de tout cet éclat de jeu-

nesse qu'on lui avait connus et qu'elle semblait y avoir laissés, cette adolescente qu'elle nommait sa fille et dont, dans le pays, on n'avait pas su la naissance, ce jeune homme qui l'accompagnait toujours et à qui elle ne donnait d'autre nom qu'Allen, tout cela l'enveloppait de je ne sais quel mystère, dont elle avait peut-être la coquetterie, car sa réserve gracieuse, mais froide, ne permettait pas à l'observation la plus attentive de pénétrer dans sa vie et d'en surprendre les secrets.

C'était une femme d'un charme étrange. Le monde la disait distinguée et respectait infiniment son esprit. Certes, c'était bien aimable au monde, car d'ordinaire elle ne lui montrait guères les facultés de son esprit. Si elle les avait, il semblait qu'elles lui fussent tout à fait inutiles, du moins dans un sens extérieur. Elle avait l'habitude de ne se mêler à la conversation que quand elle roulait sur des sujets vagues et généraux. Agissait-elle ainsi par mépris, ou par indolence, ou par précaution? Elle, comme les femmes les plus intelligentes ne peuvent jamais abstraire leur cœur de leurs opinions, craignait-elle en se livrant au mouvement de ses idées de toucher ce grand mot de sa destinée, d'ouvrir une perspective dans son passée

Non seulement la physionomie de Germaine n'apparaît point « viable » au cours de cette page étrange où les traits les plus inattendus s'accumulent en une confusion sans pareille et en un singulier désordre; mais cette physionomie n'existe même pas.

On nous dit Germaine froide et orgueilleuse; mais où l'auteur a-t-il pris le droit de nous la dépeindre telle, sans avertissement préalable ni suffisante explication? Au moins faudrait-il nous donner les raisons de cette froideur, que rien ne semble jusqu'à présent légitimer, et de cette fière attitude de déesse marmoréenne que le rôle qu'elle va jouer plus tard semble démentir. Il serait nécessaire de nous faire connaître par quels antécédents, par quelle série d'évolutions ou quelle suite d'épreuves, Germaine en est venue à cette indifférence presque totale en matière d'émotions profondes ou même de sensations assez communes. Cette explication fait totalement défaut dans le portrait que trace, en 1835, la main inexpérimentée de Barbey d'Aurevilly.

Mais bientôt l'auteur s'aperçoit des lacunes de son portrait et des contradictions au moins apparentes qu'il recèle. Il comprend que sa Germaine doit être présentée plus nette, plus intelligible, au public. Et il la campe de nouveau en une attitude hardie, toujours impassible et fière, mais cette fois mieux justifiée par ses origines et ses antécédents.

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