I.UCILE A CHARLOTTlv
A Tai-zin.
Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout î Tu ris, tu chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne Pau! souvent qu'un rien pour me faire pleurer.
12/l UN F.OVFA.V DF, COEIT..
Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir ; mais ce que tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'œil, tant mon âme est agitée : je ne sais quand le calme s'y rétablira.
Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.
Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui aurait même des grâces.
PAU MAKAT. 125
si elle ne les gâtait à force d'affectation.
Pris-tu garde comiiie elle s'écoutait avec complaisance , se souriait à elle-mcme , s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses charmes-. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle mollesse dans sa contenance ! Quelle liberté dans ses propos! Quelle volupté dans ses regards !
Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envie de lui faire la cour; et c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur distribuer de petites faveurs. A l'un uti sourire fur t if; à l'autre im petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celuilà un léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de co€|uetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de grâce.
Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même
126 UN KOMAN DK CŒUR,
but à la coupe de cette enchanteresse et me laissa pour elle.
Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là.
Voici la première fois, Charlotte, que mon cœur connaît les craintes de la jalousie.
Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la compaijnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie.
« Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordanl, l'art de charmer le temps.
PAR MAKAT. 1^27
puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation. »
« — Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon enfance l'art de le trouver court. »
Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge ; il me dit mille choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer par ses attentions.
Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que j'all'ectai de prendre.
Hélas ! me serais-je jamais attendue
d'avoir un jour à me venger ainsi de lui? C*en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que je l'aime encore? Mon cŒur se révolte contre ma raison. Je voudrais l'oublier, et malgré moi je soupire.
Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à ma rivale. H ne me fut pas possible de résister aux émotions qui s'élevaient dans mon cœur : bientôt je sentis mon visage tout en feu ; je baissai la tête pour cacher ma rougeur.
Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu uue déclaration d'amour.
PAR MAKAT.
Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais bien (]ue je voudrais que cela fût déjà fait.
De Varsovie, le 16 juin 1769.
GUSTAVE A SIGISMOND
A Pinsk.
L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine : mais qu'il en coûte pour le conserver !
Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'oirense, la réserve le blesse.
UN ROMAN DE COELK, PAR MAIlAï. 131
la défiance le révolte, et les plus légères atteintes lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur.
Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul cueilli la rose sous l'épine : que les temps ont changé !
Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'alilige, elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le moment d'un tête-à-tête, à l'ioitaîit elle s'approche de sa mère sous di\ers prétextes.
Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi Lucile de près; et chaque épreuve redouble aion inquiétude.
13*2 LN IIOMAN Dli CŒUR,
Hier je voulais absolument m'abouciier avec elle. Ne la trouvant point dans sa chambre, je paj^sai dans son cabinet de toilette; elle n'y était pas non plus : mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à portrait.
Je m'approche : quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant : elle était conçue en ces termes :
« Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de vous; et que l'heureux mortel qui a su touciier votre coeur sait mal en profiter !
» Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans désirer s'attacher
votre personne? An cas que votre cœur ne fût pas engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus tendre.
»Sije puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus passionné.
» Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce billet. »
Je ne pouvais en a(;liever la lecture; je sentais mon cœur se flétrir, mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi.
Dès que je fus un peu revenu de ma consternation :
Il V a sûrement ici du mystère, m'ë-
MMi UN [\OM\:v 1)1': cofat.,
criai-je. C'est une trame que Lncile me cache. Lucile intidèle ! O cieî ! Lucile, l'innocence même, la candeur, l'ingénuité.
Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela n'est que trop assuré ; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle piquée encore?
Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'était que pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée ; elle n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu son amour. Mais non : depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite, elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier. Hélas! je le vois trop : elle voudrait m'éloigner pour se livrer en h'berté à celui
qu'elle me préfère. Ah I je suis trahi, je n'en puis douter.
Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches avant de lui dire adieu.
En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.
« Où est Lucile ?
a — A se promener dans le jardin avec la comtesse. »
J'y courus.
Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours.
Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme d'une chimère. Vovons du moins si elle est cou-
136 UN KOMAN DK CŒUR,
pable ; car s'il arrivait cpi'elle fût innocente, coaimcnt réparer janiais l'injure que je lui aurais faite?
Dans cet instant, je l'aperçus.
Elle ne se clouta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de froideur que jamais.
« C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival ses vœux, et ne veut plus écouter le miens. »
Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater, je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous joindre.
Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait sofivent la parole
PAR MARAT. l'/)l
et voulait paraître gaie; mais son rei^ircl était vague, des sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement était alîecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.
« La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir ime explication en présence de sa mère ; elle craint les éclats d'une rupture, elle tremble que je ne lui reproche sa perfidie. »
Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la passion, je I. iU
138 l'N ROMAN DK COT.UR» PAR MAUAT.
formai le projet de l'inimoler à mon amour, et de venir ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.
Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.
S'il m'a enlevé le cœur de Lucile, du moins ne mourrai - je point sans vengeance.
Je connais ton humeur, Panin ; si tu ne me plains pas, garde-toi d'insulter à mon infortuné par des plaisanteries hors de saison, ou bien nous sommes brouillés sans retour.
De Varsovie, le 19 juin 1769.
STGISMOND A GUSTAYE.
A Varsovie.
Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.
a Ah ! ah ! m*écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans la coupe amère. Le pauvre garçon ! »
\!lO UN R0?.3AN DI-: COEUR,
Cher Potow^ki, malgré tes menaces je ne puis ni'em pêcher de l'en féliciter.
Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en trouvera difficilement un autre aussi hien partagé du côté de la iigure ; et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi honne foi. Mais elle a peut-etie envie du titre de princesse; et que ne sacrifie pas une femme à sa vanité !
Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce n'est tout au plus qu'un goût passager ; l'ivresse qui en fait le charme, elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux cœurs qui s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais on ne peut leur ôlcr ce fond de coquetterie que la nature leur inspire presqu'en naissant.
Que tu connais peu les femmes! Le croi-
ras-tu? Il en est qui s'amusent à allumer les désirs de leurs adorateurs, pour ie plaisir cruel de rire de leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les adore, et d'accorder leurs faveuis au galant adroit qui affecte le plus de !(îs mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles trompent cruellenient l'époux. Enfin elles sont toutes également volages; leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur cœur est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.
Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son
air d'ingénuité ; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le cœur tout aussi susceptible qu'une autre. Eh ! crois-tu bonnement que la nature ait dû faire un miracle en ta faveur?
Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu t'extasiais sur son amour ! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se parait ; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son petit cœur ne palpitait que pour toi ; et tu en étais bien sûr, car elle te l'avait juré si souvent.
Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe!
Oui, consume-toi à présent auprès d'elle ; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager. Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne l'excèdes.
PAR MAfiAT. l/l3
et ne Tobliges enfin à prendre le parti de te congédier nettement , si toutefois tu ne l'es pas déjà.
Le début de ta lettre m'a frappé ; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant la finale.
Se couper la gorge pour une femme î Cela est un peu violent ; quoiqu'on se la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.
Ton amante est jolie, j'en conviens ; mais si tu l'as perdue, tu en seras quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours aimer la même?
Que tu es encore enfant ! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus raisonnable.
De Pinsk, le 25 juiu 1769.
(GUSTAVE A SKJÏSMOND.
A Pinsk.
Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le palais du comte Sobieski ; et à
quelque distance, un carrosse attelé de quatre chevaux.
Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je redoutais.
A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin , qui se promenaient dans le bois : mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils pussent l'éviter.
Nous n'en étions qu'à quelques pas , lorsque je reconnus mon rival.
A son aspect, je sentis ma colère s'enllammer: je m'avançai vers lui, et lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me répondit d'un ton moqueur en m'apostrophanl de noms injurieux, et mit à l'instant le sabre à la main.
146 LxN iiOMAi\ DE GOELR,
— Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et noire différent se décidera entre nous tout-à-1'beure: tes gens et les miens demeureront spectateurs.
Puis, tout-à-coup , fondant sur lui , je le blesse au bras droit , et le désarme : il tombe de cbeval en demandant quartier.
Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un bandage , tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai sur sa face un flacon d'eau de senteur.
Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant :
«J'ai peut-être quelques torts avec vous,
PAR MARAT. l/l7
et j'en suis bien puni, mais pourrais-je êti'e à blâmer d'aimer ce qui est si aimable ? Allez,je ne me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de n'avoir su toucher son cœur. »
En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.
Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles :
«Je vous remercie, Monsieur, de Thonneiir que vous me faites en m'offrant votre niaiii; je ne puis l'accepter, un autre possède mon cœur. Ce soir votre bracelet vous serareraispar une personne de confiance. »
Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon àme dans une
148 UK flOMAN DE COEUR.
étrange agitation. Mille sentiments contraires semi^laient la partager. Je sentis , il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon cœur; mais ce n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés envers Lucile me pénétrait de douleur ci je n'osais penser à l'état où j'avais réduit (;et infortuné rival.
Tandis que j'étais en proie à ces afïligeantes pensées, son bandage se dérangea, il perdit beaucoup de sang , et ses yeux se couvrirent une seconde (ois des omijres de la mort.
— Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la tête.
Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps pâle et
immobile: Je le crus sans vie. Dansl'excès de ma douleur , je me jetai sur lui.
Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon appartement.
Peu après on est venu m'apprendre que fa blessure du nonce de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette nouvelle m'a un peu tranquillisé.
A présent mon agitation est moirs cruelle; mais jene puis me défendre d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet.
Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.
Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié : Pourquoi me remplir la tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.
Paliencejcher Panin. Il y a temps pour
tfîO L"N ROMAN Dli COEtI\, TAU M\RAT.
tout. Avant de prendre congé de 1 amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise alors de verser tes chaorrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc
pas mauvais que je fasse de même.
De Varsovie, le 27 juin 1 769.
GUSTAVE À SÏGISMOND.
À Pinsk.
Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible peur : mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté.
Comme je m'abusai sur le compte fie Lucile !
Ce que je prenais pour intrigue n'estait que ressentiment, que dépit simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication , ni même de me laisser entrevoir son chagrin.
Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Luciie; et cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que quelqu'un m'eût épargné Tembanas d'une expHcation avec elle.
Tandis que j'étais ainsi en suspens , la raison prit enfin le dessus.
— Quoi donc « me suis-je dit, la mau-
vaise honte m'arrête ? ,îe n'ai pas craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindraije d'adoucir le coup cruel que je lui ai porté? Ah ! quand l'amour n'attendrait pas de moi cette démarche , je la dois à la justice. »
Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire.
Je me fais annoncer.
A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon cœur palpite : Lucile paraît.
Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Etonnée que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son
cœur est prêt à éclater , ses yeux se rem- 1 11
]\r>l\ i;\ ROMAN rtïi CCKIR,
plissent de larmes, elles (îoulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent encore.
— D'où vient cet air sombre, Potowski , me dit-elle en sanglottant. Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je fait? Tu détournes les yeux.. .»
Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son visage.
Commeje continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon cœur ne put soutenir cette dernière atteinte. Je courus à elle.
— Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre moti sein, laisse-moi essnVer tes larmes. »
Lorsque mon cœur fut soulagé par les pleurs.
«C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner ? »
Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa main que je pressais longtemps contre mes lèvres.
Comme je poussais un profond soupir.
«Ah, Gustave ! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens? »
— Des riens, Lucile, quoi ! appelles-tu des riens de me voir enlever ton cœur?
— Quelle illusion !
— Du moins m'as-tu donné sujet de le
croire par tes procédés repoussants. J'avais beau te demander grâce, ^oupirer, gémir, toujoursje te trouvais inexorable. Voulaisje m'aboucher ? cette faible consolation même m'était refusée. Tuas été piquée de quelques attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te déplaisaient pourquoi ne me Tavoir pas donné à connaître Pau moindre signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.
— Etait-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux , l'infidélité est un privilège que votre sexe s'est réservé ; que ne savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir ? Pourquoi m'être plainte ? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je renfermai ma douleur .
dans mon sein , et gémissais au fond de mon cœur.
— Ah ! Lucile ! peux-tu faire cet outrage à mon amour ?
Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute. Cependant je me la reprochais plus vivement encore.
«Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une coquette ! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et environnée de jeunes gens aimables , ne s'occupa jamais que de moi ! »
Quand je fus un peu revenu de ma consternation :
— Tu m'affliges , Lucile , repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah !de grâce, épar-
158 UN ROMA> DK COEIK. FAR MARAT.
gne ces regrets à ton amant, qui est au dé sespoir de se les être attirés. »
Aces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse ; je signai mon pardon sur sa bouche, et mon cœur satisfait se livra de nouveau tout entier au plaisir d'aimer.
A présent que l'orage est passé , je te permets, cher ami, de rire de moi tout à ton aise.
De Varsovie, le 5 juillet 1769.
SOPHIE A SA COUSINE
 Biella.
Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à ce que la Pologne soit pacifiée.
Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en faire le lieu
de ma résidence : peut-être, chère cousine, qu'une passion bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer ici mon séjour.
Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les douceurs ; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs empressés, ce feu victorieux , cette invincible flamme qui porte le trouble à nos cœurs et l'ivresse à nos sens.
Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs à prixetse vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre ses bras les horreurs du dégoût.
PAR VIARAT. 161
Longtemps j'eus à endurer ce martyre ; enfin la mort eut pitié de mon triste destin et rompit mes chaînes.
Une fois maîtresse de moi-même, je me Tis de nouveau environnée d'adorateurs et fis quelques conquêtes : mais j'avais le goût desplaisirssans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être amoureuse: Gustave seul me l'a appris.
Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il l'état de mon cœur ! Que ne puis-jelevoirà mes genoux, plein de la même ardeur m'exprimer sa tendresse ! que ne puis-je dans mes bras lui faire oublier l'univers !
Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.
Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret ; mais ma constance est épuisée : il faut lui en faire l'aveu.
162 L.N ilOJUAiN DU COtUR,
Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mol de douceur; je commande à mes jeux mêmes de retenir leur langage: ma main seule, en pressant furtivement la sienne , lui exprime quelquefois en tremblant ma tendresse.
Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par mes regards ce qui se passe dans mon cœur : mais il fait comme s'il ne m'entendait pas ; il n'est pointtouché de mes attentions ; et quelque agacerie que je lui fasse , il garde toujours auprès de moi un maintien réservé. iNon que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être heureux ; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas
même qu'il y ait au monde de jeune lille plus novice.
Le croiras-tu ? Au lieu de me rebuter , sa froideur ne sert malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a laite sur mon cœur.
Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès , et je vis bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.
Je ne te dirai pas tout le manège que j'ai employé depuis quelques jours , pour allumer ses désirs et me faire attaquer.
Je veux seulement t'en rapporter un trait.
Jeudi dernier je me trouvai seule avec avec lui, et comme je le vis de fort belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour , et je n'ou-
IC/i UiN ROMA^' DE COEUR,
bliai pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux,
— Gela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son mari et le complaisant de sa femme.
— Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant homme, lui disje en portant la main sur la sienne que je pressai doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès (ju'on ne trouve pas le plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.
— Quand un est de cette humeur , on fait bien de s'arranger. Que cliacun vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à nous passer nos torts.
— Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. Trouvezvous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et ce qui l'inspire. 11 est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais sans alarmes. La jalousie , les reproches, les éclats, les pleurs, voilà son triste coriége.
— Je ne sais , répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. Je n'ai jamais aimé que Lucile , et je ne crois pas qu'il me fût possible de jamais en aimer d'autre.
Sa belle approchait , et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs , si je n'eusse bien vite changé de propos.
160 UN ROMAIN DH CORIHI, l'AU MARAT.
Je ne suis pas contente de ce début , comme tu le penses bien.
Cette première épreuve m'ayant si mal réussi , je veux lui en ménager une seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peutêtre est-il craintif en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de l'occasion , et se dédommager dans le tête-àtête. Les procédés galants vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense.
Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.
De Varsovie, le 30 juillet 1769.
GUSTAVE A SIGISMOND
A Pinsk.
Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus plus surpris.
Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.
— Je me porte aussi bien , répondit-il ,
qu'on peut l'espérer, d'un homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère roideur. (En même temps il remuait son bras). 11 faut en convenir, j'en ai été quitte à assez bon marché.
— J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage , que vous ne vous fussiez point mis dans ce cas.
— Ma foi, c'est votre faute.
— Comment cela , je vous prie?
— Le voici. Ne vous rappelez- vous pas d'avoir passé la soirée, il y â deux mois environ, chez le prince Toninski?
— Oui.
— Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de la fille du comte Sobieski ?
—Oui.
— Hé bien ' dans la chambre voisine il
y avait un jeune homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.
— Fort bien.
— Démon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre amante, alhima dans mon cœur un ardent désir de la voir. J'en cherchai l'occasion, quise présenta Lienlôtdans la fête où nous fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile , je la distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai , je trouvai bien faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble ! Quel teint de lis et de roses ! Que de douceur dans les traits ! Que de tendresse dans le regard ! Que* de finesse dans
lesourire! Que des^râce dans les maniëres! Que de modestie dans le maintien ! Je la considérais avec volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais qu'elle devait avoir dans l'ame. Tandis que vous étiez à vous amuser auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis ce moment pour lier conversation avec elle. Je Tabordai. Durant notre entre^ tien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit ; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon cœur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne songeai plus qu'à meféUciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne fut pas de longue durée. Mais
PAR MAfiAT. 171
comme nous sommes tous portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose n'était pas facile. Poury réussir, il fallait faire ma cour, gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui dont s'accommodait le mieux mon cœur impatient : je voulais aller vite en besogne. N'osant lui faire de bouche Taveu du choix de mon cœur , je remis ce soin à ma plume: je luioflrisma main, et j'en reçus la réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer ma raison; en proie à ce délire , je ne songeai plus qu'aux moyens
de la posséder à quelque prix que ce fût. Néanaioins la réflexion me revint pour un moment, et je raisonnais ainsi : Quoi, son con cœur n'est plus libre ? Irai -je donc épouser une femme qui ne m'aime point ? ]Non,non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à elle ! mon cœur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je , son penchant pour mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi , son inclination changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer ; puis je gagnerai sa confiance , son amitié ; et quand on vit ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin, h ktmm donc le projet de Ten-
lever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, ajouta-t-il en me tendant la main ; je ne veux plus troubler vos amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.
— J'accepte votre amitié pourvu qu'eiic soit sincère, et que l'ollre que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de troubler mon bonheur : souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucilc qu'avec la vie.
— Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais donné raison de vous plaindre de moi ; mais souvenez-vous, de votre côté , que jamais mon cœur ne comml la dissimulation ni les vils détuurt.
illi 'un ROMAN DJi CŒUR,
La faiblesse où me jette la perle de mon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille : pour preuve de ma sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.
Puisque vous êtes si fort de bonne foi , je rougirais d'être moins généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à voir Lucile , mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi ; et vous ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu mieux.
Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.
Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des plus vives passions , jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à la fougue des désirs ; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la raison : il connaît le devoir et sait y sacrifier.
De Varsovie, le 11 aoùl 1761>.