‹ Un roman de cœurChapitre 7 sur 11 · XV · texte numérisé non relu

XV

SOPHIE A SA COUSINE

A Biella.

Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la chasse aux iiletsdans lesciiampsde Dasco. Adiré le vrai, je n'en avais nulle envie. Je vou-

lais seulement que Gustave vînt m'éveil- 1er.

(Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma ligure, et que je me fusse contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes , il fallait paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser passage à la lumière.

Gomme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vintm'avertir qu'il était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la maison, c'est Gustave.

Déjà Lucile était à finir sa toilette ; elle me croyait à la mienne; et pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me

talonner. Je l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit , je laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête^ ma gorge était découverte ; et un linceul négligemment jeté voilait le reste.

C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus

La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement , entr'ouvre les courtines.

Je feignais de dormir , m'attendant de me sentir couverte de ses baisers. Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses transports amoureux?

Mais ce froid mortel, le croiras-tu ? ne me toucha pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si impatientant ?

PAK MAUAT. J79

— C'est donc ainsi, belle dormeuse, ditil tout haut, que vous prenez le frais ?

Je fis semblant de m 'éveiller en sursaut.

— Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici ! retirez-vous, Gustave !

Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet équipage, je m'enveloppai de mes draps.

—Je m'étais bien douté , reprit-il en riant, que vous êtes fort matinière.

Accablée de sa froideur :

— Retirez-vous ! lui criai-je une seconde fois , d'un ton dont il ne soupçonnait guères le motif.

— Ne craignez rien, je vous laisse, mais

180 UN KOMAN DE CŒIR,

faites vite : savez-vous qu'il v a une heure qu'on vous attend.

Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté.

Quelle est donc sa fascination pour cette

fille?

Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle ; je ne lui cède point en attraits , et je suis plus enjouée. 11 lui trouve tous les charmes, des grâces : mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moms de la vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante ; mais ses caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et languissant , à peine diraiton qu'elle a une âme sensible. Elle est si insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.

A pehie avais-je lUit cette vive sortie ,

que je fus tout-à-coup saisie d'une espèce de remords.

Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre son cœur. Ah! si j'ai le malheur de réussir,qu'il me fera payer cher les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis ! Gomment me sera-t-il fidèle , si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un épouvantail de la vertu ? Et puis quel agrément alors de lui être unie. C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de quel prix serait à mes yeux un cœur avili par les vices que je lui aurai prêches? C'est sa belle âme qui m'enchante , et je travaille à le rendre indigne de moi. Le dispensera présent des devoirs que je lui imposerai dans la suite , quelle extravagance ! Changera-t-ii de mœurs en changeant d'état ? \m ^oûts frivoles ot yils que jç lui ^ur^i

inspirés pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi ? Non, pour ga-mer son cœur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne queLucile. Hélas ! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés ; j'ensuis humiliée , et pour comble de malheur , mon faible cœur n'a pas la force d'y renoncer. Par quelle fatahté faut-il que je suive encore un parti que je condamne ?

Gomme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en tirer.

J'étais attendue.

La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et brillante ; mais mon cœur n'osait s'y livrer.

Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel garçon ! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos?

Que suis-je venue faire ici ? Avant de t'avoirvu j'étais si tranquille ! Je m'amusais si bien !

Ah , ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids pour un cœur épris comme le mien ! Répandue dans les sociétés les plus brillantes : sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire? Oui, je n'envie que le sort de Luciîe. Je voudrais plaire à son amant : l'entendre dire qp'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de faire son bonheur mon unique étude.

De Varsovie, le 1" septembre 1769.

XÏX

GUSTAVE A SIGISMOND

A Pinsk.

Tous mes vœux sont remplis, Lucile est à moi : nos parents, qui ont vu naître notre inclination mutuelle , consentent à la voir couronnée. Mon amour est à son comble. Je n'attends plus (jue l'heureux rao-

ment de le consacrer au pied des autels.

Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 2/| du mois prochain.

Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à la fête.

De Varsovie, le 25 septembre 1769.

SOPniR A SA COUSINE.

A Biolla.

Qu'il est diflicile de toujours lutter contre un penchant qui plaît !

Longtemps j'ai tâché de vaincre ma pas* sion pour Gustave : mais mon faible cœur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre

sans lui ; à peine piiis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante.

Hélas où mon esprit s'égare ! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger î Ah ! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme , puisqu'elle lui fait oublier son devoir et le soin de son repos?

Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre maîtresse de ses secrets , faire naître adroitement entre eux de la jalousie , et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime en crime ? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux?

Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée! Les ma-

xîmes de mon siècle seront mon excuse.

Ne m'as-tu pas dit toi-même cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir; que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit avec nous, lu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience : depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et être aussi fortunée !

P. S. 11 s'est élevé un dilférent entre les comtesSol)ie>>ki et Potowskî au sujet des contédérés. On craint une rupture. Lucile est dans des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais pourquoi.

De Varsovie, le 15 octobw 1769.

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