GUSTAVE A LUCILE
Depuis quelque temps Je vois av€;c chagrin les débats de nos parents au su jet des confédérés. Déjà ils onî fait naîire du re- ^
froîdisseniirnl ei^t.rc, iios rasnilies; h; jour de notre uniou est reuvo^é, je ne puis
plus te voir aussi sou vent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette mésintelligence n'ait des suites funestes pour notie bonheur.
Hélas ! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais.
Chère Lucile, prévenons par un nœud indissoluble le coup fatal dont le destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans retour ?
O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et garde-toi bien de résister au plus puissants des dieux qui veut couronner noire bonheur.
De la rue Neuve, le 27 octobre 1769.
LUCILB A GUSTAVE.
Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la mort dans mon cœur. Mais comment écouter tes conseils ?
Une lille, sans être dénaturée, ne peut
pré venir de la sorte le refus de ses parents.
l'ant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union, les dieux s'y op[)Osent. Si je n'avais à consulter que mon cœur, ils le savent, cher Gustave, des ce moment je serais à toi.
De la rue Bressi, le 28 octobre 1769
GUSTAVE A LUClLfi.
Ce que je ledoulais si tort est eiiliii arrivé !
Nos Familles sont divisées : rien ne peut les reeoneilier. Tu m'échappes. Je ne [)uis
20/l LiN liOMAiN D£ COEUR, TAU MARAT.
soutenir ce revers ; mon cœur se brise de douleur.
Ah ! Lucile , que n'as-tu suivi mes conseils !
De la rue Neuve, le 29 décembre 1709.
GUSTAVE A SIGISMOND
A Piusk.
Je touchais à l'objet de mes vœux. J'allais ni'unir à Lucile. Comblée des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon
Ijoiilieui? L'heure nupliale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits séducteurs , et mon cœur enivré de joie se livrait à ses transports.
Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la discorde , qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de nos familles : il m'arrache ma maîtresse.
Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui enchantaient mon àme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple de deuil et de larmes.
La source de la joie est tarie dans mon
P\n MARAT. 107
cœur. Dégoûté du présent, je redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à nna douieur.
Aujoîird'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur : à son lever qu'il va me trouver îuaiheureux !
1)0 Varsovie, le 29 décembre 1769.
DU MEME AU Mi:ME.
A Pinsk.
Ah! cher ami, que n'ai -je un père comme le tien ! Cet homme aimable î jamais il ne se livra à la fougue des désirs , et ne ferma son oreille à la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le
rendit sage de bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des partis. S'il en épousait un , ce serait sûrement celui de la justice. Sa vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner.
Mais le mien est emporté, fier, ambitieux ; il ne connaît que ses passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils.
Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux. Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de prendre parti parmi eux , malgré tous mes efforts pour l'en détourner.
P. S. Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski , il ne m'a point fait un devoir de suivre son exemple.
Quel motîfpeut l'avoir retenu ? Serait-ce que sa haine ne s'est point étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il en a faits, ou hien la crainte de porter le désespoir dans mon cœur ? Je ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue à la voir si assiduement.
De Varsovie, le 19 janvier 1770.
XXVT
SOPHIE 4 S4 COUSCNE.
A Biella.
Qui le croirait? Lijcile me prend pour sa confidente et je suis sa rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son cœjir» et cela sans l'avoir cherché. Le sort pouvaitil mieux me servir?
La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait unies : la pitié a resserré ces nœuds.
Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien n'est plus propre à gagner le cœur des malheureux que la part que l'on prend à leur affliction ; je parais si sensible à sa douleur et la flatte si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de son âme.
Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en hâter le succès.
Gomme Lucile me parlait de la mésinteîHgence qui règne de plus en plus entre son père et celui de son amant.
— Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici , que lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les sentiments de la comtesse à son éaard ne s'altéreront pas aussi? Pour l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en faire votre eonlidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez -moi, ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne sur qui vous puissiez compter.
— Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et jamais je n'eus lieu de m'en repentir.
— Que vous connaissez peu le monde , Lucile ! 11 y a trois mois qu'on préparait vos habits de noces; eussiez- vous dit aÏovs
que VOUS seriez aujourd'hui sur le point de perdre votre amant ?
La malheureuse m'écouta ; je connaissais son âme, elle n'examina rien, et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me chargea encore de ce fatal office.
— Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert .
— Si vous ne troîivez personne plus digne de votre conliance, I.ucile, je n'ai lien à vous refuser.
— Oui plus que vous? ma chère Sophie.
Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux !
Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont chers ; j'en atteste l'amitié : mais loin d'en remplir les devoirs, je la trahis, je l'immole à mon
PAU WAliAT. 205
amour. Eh I avec que! front? Je IvÀ souris, je la Halte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai laits. Ah ! je n'ose y penser.
De VatùU\ic, le 20 janvier 1770.
xxvu
GUSTAVE A LLCILE.
Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il parle de me faire suivre son exemple.
Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de m'éloigner
UN KOMAJN DE COEUll, TAR MARAT. 2Ô7
de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de tes bras , il faut qu'il me donne la mort.
Je vais lui parler ; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce à la vie.
Uc la rue iNeiive, lo 25 févricT 1770
GLSTAVE A SIGLSMOND.
A l'iljsk.
Mon père vieni de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa démarche.
Que les hommes sont petits jusque dans
UN iiO.ViV.\ Di: Cr;Lli;., i'All SIAUAT. ÙO:)
lenr.s injustices! Us n'oiil pas le courai^tî do s'avouer les vils iiiuliis qui les foiil agir; ii faut toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en apercevoir toute la difformité.
Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? El» ' qui ignore la source des malheurs qui nous aflligent?
Ilélas , n'est-ce pas toujours ces vieilles semences de discorde ([ui depuis si longtemps désolent la malheureuse Pologne et la minent lenteaient : ce poison des préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des factieux ? Presque toujours rjbitat a été divisé en deux partis, dont le plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidei^ts n'ont-ils pas toujours été opprimés?
Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant de chaleur et
210' UN roaiaa de cœlr,
d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de leurs adversaires : mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans le tort ?
Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois d'Etat des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents n'auraient jamais joui de ces droits , que demandaient-ils qu'ils ne*ifussent autorisés à prétendre ? N'est-il pas bien raisonnable que chacun puisse servir son Dieu à sa manière , et que tout citoyen ait part aux
avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge ?
L'ambition , l'envie , la haine , le fanatisme , le ressentiment , le désir de vengeance couverts des spécieux prétextes de rehgion et de justice, voilà quelles sont aujourd'hui , parmi nous , les vraies semences de discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la crainte des armes de la Russie ; mais elles fermentèrent longtemps en silence, et quand elles eurent bien fermenté , toutes ces passions suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur cours au moindre choc.
L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste ni fut l'avant -coureur de la tempête.
Le mécontentement des ambitieux , à qui la crainte avait extorqué leur sulïrage
en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux de la sédition.
Je ne veux pas non plus justiller l'impératrice d'avoir forcé les suil'rages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses créatures. iVlais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux, humain , généreux , et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne , auraient-ils choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète ? jN'est-ce pas, au conliaire, le crédit et la force.
On voit les membres de ces hontcnsj.'s assemblées traiter des alïaires d'État, glaive
en main ; on y voit les plus intrii^ants et les plus accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus faible son consentement.
Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans l'Etat, eurent recours au prétexte obscur de la religion cl projetèrent d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils mirent donc en jeu les prêtres , toujours prêts à enflammer les esprits au nom du Dieu de paix. Uientôt !e fanatisme représenta les malheureux dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les autres droits de citoyens.
Opprimés dans leur patrie , ils eurent recours à leur protectrice, qui sollicita vivea\ent la république de les rétablir dans
21/i UN romak de coeur,
leurs droits. Ces sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les prit sous sa protection , mais elle invita en même temps les nobles Polonais de s'asseml)ler extraordinairement pour remédier aux desordres de l'État.
Aussitôt il se forma des confédérations particulières , et afin d'obvier aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une seule , qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète protégée par la Russie.
La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le maintien de la tranquillité publique.
Quelques sénateurs frondèrent contre
cette proposition. Dans les diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les lit arrêter de nuit.
A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à perdre , sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles excès.
Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de patriotes. Ah ! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur inicjne entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus , îa misère et les fers.
Pourquoi faut-il qne mon père se soit enrôlé clans leur parti !
Ah ! cher Panin , l'indignation s'élève dans mon cœur. Je suis en proie à la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette terre , où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.
Oe Varsovie, le 30 février 1770.
STGlSVfOND A GUSTAVE.
A Varsovie.
Gomme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te uiarquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques Uioi.s
Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.
Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience : mais on me l'a si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux dispo é à entendre raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de traverses, et que tu ne dois pas pétendre être le seul exempté de !a commune loi. Au rest€ ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu d'humeur et beaucoup de prévention.
Il est dur, je le sens, mon cher Poîowski, d'être obligé de sacrifier le bonheur de sa vie aux volontés d'un père :
mais ne va pas l'imaginer que les confédérés soient aussi h blâmer que tu ie prétends.
Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu nous force de subir aujourd'hui le joug.
Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement : mais observe qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne,
se contentèrent de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. 11 n'y a que Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration faite en 176() a? s roi et à la république. Après avoir menacé tout Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en ennemi de l'Etat, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières contre l'indépendance et les intérêts de ia république. (Je le crois, et certes elle n'est pas accoutumée ii iougir pour si peu de choa^} ; puivs
elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne ; que loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement personnel, elle ne veut que les calmer : que si contre ses intentions l'esprit de discorde allume une ijuerre civile ou une "uerre étrangère qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit, et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques commentaires.
Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les lïorreurs de ranarcliie, les confédérations particulières se réunirent en une coniédération générale pour
demander le rétablissement de l'ordre public à une Diète protégée par la Russie.
Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre ministres plénipotentiaires pour : c La remercier en leur nom de l'intérêt qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république, et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix et la conservation des droits de tout citoyen.
Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était eirectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te faut.
Tout allait donc bien comme tu vois :
mais ce n'était pas cela que demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt asseaiblée, qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité publique.
Quoique Auguste II et Pierre P en fussent convenus par le traité de Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de la nation pour passer sans opposition. Eile aurait passé cependant si quatre vrais patrioîes ne s'y fussent opposés, et n'eiissent tâché d'en faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.
L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches , et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa souveraine, il les lit ar-
■224 UIM KOMAN DE COEUR,
rêler de nuit à Var.sovie par des troupes impériales.
La consternation fut générale.
Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à ieur résident à Saint-Pétersbourg , de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés , et pour l'obtenir , d'employer auprès de l'impératiice tout le poids que pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.
Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les enflammer.
Apr^ avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la capitale d'un Etat étranger, laCzarine prit un ton tendrement insolent.
A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit : « Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de lu république, sans renoncer à leur
l'AR MARAT.
leiidrc lo service le plus réel » (La l)onne arne ! ) « Qu'étant .^ûie de ses principes, sa conduile doit être conséquente. Que son ministre en Poloirnea exécuté ses ordres. » ( Oh ! je le crois. ) « Et n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations de vS. M. I. » ( Il n'en fut jamais question. ) «^ En faisant arrêter quatre séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la république , c'est là leur livrer. »
( Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se trouve un vieillard infirme, et un jeune homme 11 peine sorti de l'enfance, personnages fort à craindre assurément. )
Cette réponse fit ouvrir les yeux au gfos de la nation, et soulFrir impatiemment la présence des troupes russes.
Pour étoulfer ces murmures, de nou-
226 UN nOMAIS ])ii CŒUU.
veaux renforts arrivèrent de Russie, malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.
Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la garantie de la Russie.
Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié, mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des dissensions civiles.
Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du parti opposé, alarmés des desseins de la Gzarine se consultèrent. M se forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des citoyens déclarer la guerre à l'autre
moitié.
L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a fait déraisonner tant de sages : mais il n'est que
PAR 3IAUAT. 227
trop certain que Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses. Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.
Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir ? Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si môme il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée ? Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.
Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je l'avoue,
228 UN UO.MA.\ Dli CŒUR,
n'a aucun vice fort à craindte dans un monarque, surtout dans un monarque polonais qui n'a guèresque le nom et le faste d'uu j)otcntat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois, l.^^nhle , inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des ad'aires de ia nation et sans amour pour ses peuples; on va comiuencei' son règne par des fêtes, et il continuera de méîr.e.
Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consuuie on délices ses gros reveims, rasseuihiant autour de lui une troupe d'arlisles , de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un acieur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à languir dans !<'sl)ias d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en
PAR MÂR4T. 229
convenir, le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la plupart des rois.
Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la dignité de son emploi , il eut cherché à prendre de sages mesures pour apaiser les esprits irrités ; ou du moins , si se reposant fièrement sui' son courage, et se mettant à ia tête de ses partisans, il eût essayé de soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il voit d'un oeil apathique ses Etats envahis et ses sujets s'entregorger.
Funestes dissensions ! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis dont la tendresse vs'est changée en haine, s'élèvent
230 UN ROMAN DE COEUPi,
contre moi et déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort de mes chagrins. Je vois avec ellroi les malheurs prêts à fondre sur la Pologne.
Cher Potowski ! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous ?
L'avenir me fait trembler , le présent m'humilie lors même que nous n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.
Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes : des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez nous; et i^ faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs oiïicieux s'embarrassent aucunement de notre bonheur : mais il est doux de commander
chez îes autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.
Pour un Yaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans le monde !
Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu important tes, nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez les autres : au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.
Do Pinsk, le 3 mars 1770.
XXK
filJSTAVF. 4 SIGISMONI).
A Pinsk.
Il y a quelques jours que mon père me fil soiUir que je devais me disposer à entrer en campagne avec lui. Je me llattais que la chose n'était pas si sérieuse, qu'il le (aisail paraître. Toutefois, pour ne pas lui
donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai aucune répugnance , mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui : je fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.
A mon retour, il ne me parla de rien : je croyais son projet oublié, et déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte durée !
Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs étaient faits ; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.
— Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt que de quitter Lucile : arrachez-moi la vie ; mais n'exigez pas de moi ce cruel sacrifice.
A peine avais-je achevé ces mots qu'il
me dit avec aigreur ;
23/l CN ROMAN DE COEUR,
— Fils indigne du père qui t'a donné le jour : voilà donc comment tu soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse étrangère attente à la liberté de l'État ; lorsque des ambitieux nous dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas à le venger ?
Je ne répondis que par mon silence.
Dieux quel combat s'éleva dans mon faible cœur entre l'amour et la nature ?
— Allons, Gustave, décide-toi ; obéis ou renonce à ma tendresse.
Le trouble de mon âme me tenait im~ mobile, je n'avais pas la force d'ouvrir la bouche.
PAR MARVT. 235
— Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père ?
— Vous me percez le cœur.
— Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.
A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil douloureux, je gardais le silence ; enfin je revins à moi, et je répondis :
— Non, mon përe, je ne veux pas me charger de votre malédiction : et puisque l'honneur m'enchaîne à vqs destinées , je suis résolu de vous suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le temps de préparer Lucile à mon départ.
— J'entends , tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me fléchir. L'in-
digne fils que j'ai ! Te voilà vaincu par les charmes d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse ! Sont-ce là des sentiments dignes de tes ancêtres ?
— O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que m'afïliger ; peut-être dans la vSuite serai-je plus disposé à me montrer digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux que moi combien elle mérite d'être pleurée.
En prononçant ces mots , je fondais en larmes, et les sanglots étouffèrent ma voix :
Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par de tristes réflexions, redoubla ses instances , et me dit d'un ton sévère :
PAR MARAT. 2â7
— Connais ton devoir !
Puis me saisissant la main avec effort :
— Suis-moi , ajouta-t-il, je te l'ordonne !
Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.
— Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche ! A trois heures , il faut que nos équipages soient prêts.
Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le phis besoin , et la donnai à mon valet de chambre.
Comme je voyais emballer mon ba-
gage, j 'entendit tout-à-coup dans la cour un bruit confus d'hommes et de chevaux.
Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon père qui s'étaient rendus à ses ordres.
Tandis qu'il était occupé avec eux , je m'échappai un instant pour prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie ; je ne trouvai que la comtesse au logis.
— Hé quoi ! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle , vous laissez Lucile. Que de regrets vous allez causer !
— Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame ; mon père m'ordonne de le suivre. Que voudriez-vous que je fisse ? Renoncerai-je à son amitié ? h'ai-je me charger de sa malédiction ? Sacrifierai-je le devoir à l'amour ? Je chéris Lucile ; mais
il faut la quitter. Les Dieux savent ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.
A ces mots elle me serra dans ses bras , et me dit d'un ton attendri :
Il faut donc se soumettre au destin.
On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir approchait, et elle ne venait pas.
Désespéré de ce contre temps , je m'avance vers la comtesse pour lui faire mes adieux :
— Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur père; je ne vous retiens plus : allez, soyez heureux , et que le ciel vous rende bientôt à nos désirs.
Cependant je l'arrosai de mes larmes ,
je gémissais, je conimen(;ais des paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune : enfin je la quittai.
En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un morceau; puis nous montâmes à cheval , et je partis en maudissant le destin.
Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis faisait une demeure délicieuse , et de quitter une maîtresse chérie, au moment où on dressait le lit nuptial.
Ah ! lorsque la beauté me sourit et me tendlesbras; faiblejouet des caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition! Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter, encore !
De Parcow, le 25 mars 1770.
LUCILE A CUARLOTTE.
À Lublin.
Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel amant, va chercher une folle gloire dans les combats : fuis où ton cœur t'appelle : mais puisse l'image
de la malheureuse Lucile en proie à son désespoir te poursuivre sans cesse.
Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies^ combats, carnage ; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon esprit : et comme si ce n'était pas assez de ces maux , la jalousie s'y joint encore pour déchirer mon cœur. Hélas ! loin de moi, il m'abandonnera peutêtre; peut-être que quelqu'autre captivera son cœur.
Ah ! Charlotte , je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma tristesse , je n'ai pas même la force de verser des larmes.
De Varsovie, le 26 mars 1770.