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allait parler, Cidalise, (rim geste, l'invita au silence.
— Ce malheur, continua-t-clle, est et sera toujours mon secret. H y a quelque chose chez nous autres femmes qui domine et maîtrise le penchant que nous avons à parler de nous — l'amour-propre. Le mien est intéressé à ce que je me taise; et puis il y a une tête d'homme qui tient encore à ce secret, aussi est-il enfoncé dans mon cœur comme dans un tombeau sur la pierre duquel deux gardiennes seraient assises, la vanité et la pitié.
— Ainsi, dit Juho, ce secret est bien mort et ne ressuscitera qu'au jugement de Dieu, et non au jugement des hommes; c'est convenu.
La voix de Cidalise, qui, en touchant à la corde mystérieuse de son discours, était devenue grave et solennelle, s'adoucit et reprit le ton enjoué quelle avait au début de la conversation. Elle continua.
*-- Si je ne vous ai pas rencontré dans mes rares apparitions dans le monde, monsieur.... Julio, en revanche et comme par fatalité, j'ai bien souvent entendu parler de vous. Votre nom et vos actions m ont bien souvent été rapportés par les brises babillardes qui, soufflant de la société, venaient rafraîchir et animer lair tiède et calme de ma solitude- Julio s'inclina modestement.
— On vantait votre personne beaucoup; votre esprit autant que votre per-
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sonne, VOS senliinens autant que voire esprit. On m'a dit que vous étiez riche et généreux, brave et bon, plus fou qu'un sage, et plus sage qu'un fou; méprisant vos avantages, malgré le profit qu'ils vous font; prodiguant votre or sans souci et sans calcul; fier et emporté, mais docile et obéissant à la grave autorité des préjugés dont se compose l'honneur.
Les actions qu'on m'a contées de vous confirment toute cette belle renommée qui vous est acquise; aussi ai-je conçu pour vous la plus profonde estime, et c'est cette estime qui m'a encouragée et décidée dans la démarche que je fais aujourd'hui.
Cidalise, en disant ces mots, ôta son gant et laissa voir une main plus blan-
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che , plus satinée , plus correcte que toutes celles qu a effilées le pinceau de Lawrence .
— Le malheur dont je vous parlais tout-à-l'heure, ce secret que mon cœur ne révélera pas, où non seulement mon amour-propre, mais encore mon sort sont engagés avec la vie d'une autre personne, ce secret peut encore arriver aux oreilles du monde, jusque sur la place publique, si on ne lui ferme promptement, et sans retour, la voie par laquelle il pourrait s'échapper. Pour cela, monsieur, il me faut soixante mille francs, et je viens vous les demander.
Le regard de Cidalise perça comme un éclair les mailles de son voile. Julio ne sourcilla pas; son visage resta imniobile comme une peinture.
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— Ceci, monsieur, n'est point une requête banale d'une femme galante à un jeune homme riche. Je vous dirai le nom de mon mari, et vous verrez que je suis une grande dame. Vous vous informerez de moi, et vous apprendrez que je suis une femme honnête et pure ; que sur ma robe d'épouse il n'y a pas une tache. — Il y en aura une bientôt, sans doute; mais je ne veux pas du moins qu'elle soit de sang; aussi suis-je venue et vous ai-je tout dit. Ce n'est pas un emprunt que je vous fais, car je ne suis sûre de rien dans l'avenir. Cependant, j'ai trop de délicatesse pour réclamer un pur don. Tout généreux que vous êtes, la somme vaut la peine d'un refus, surtout pour qui est adroit et spirituel,
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et saurait au besoin s'en prévaloir. Je me suis donc résignée à tout, ayant calculé les chances et trouvé de compte fait que j'avais plus à gagner qu'à perdre dans le marché, car c'est un marché.
Vous avez de l'or, donnez; moi je vous donnerai.... ce que j'ai. Voyez si l'affaire vous convient.
Cidalise, d'une main, tendit à Julio une carte de visite sur laquelle était le nom de son mari, et de l'autre, elle écarta son voile.
C'était un ravissant visage.
Julio , roulant dans ses doigts la carte qu'il avait lue, regarda CidaHse.
— Madame, dit-il, ceci est étrange en eflét. Je connais monsieur le marquis, dont toute l'Europe sait le nom aussi il-
lustre qu'honorable : quelle est la somuie que vous avez désignée ?
— Soixante mille francs. —
Vous avez peut-être vu dans les cartons d'un amateur, ou bien sous le vitrage d'un étalagiste, une gravure d'assez médiocre exécution, représentant un marchand arménien» vendant une odalisque à un pacha.
Le pacha est mollement étendu sur son tapis, accoudé sur une pile de coussins; il savoure lentement la légère fumée d'un narguilé dont le tube flexible se roule et se tord à ses côtés comme un serpent aux écailles d'or. Le regard de l'heureux mahométan exprime un singulier mélange de volupté rêveuse et d'aride calcul ; la femme qu'on lui vend
pose devant lui avec insouciance; peu lui importe le maître qu elle aura, pourvu qu'elle passe d'un bazar dans un sérail. C'est une gravure fort amusante à voir, et fort bien faite, sinon quant au dessin, du moins sous le rapport de la moralité qui en ressort.
Cidalise et Julio, en ce moment, ressemblaient parfaitement aux deux principaux personnages de ce tableau, à lodalisque et au pacha.
Cidalise posait, et Julio, tout prodigue qu'il était, marchandait un peu avec le plaisir qui lui était si singulièrement offert, ou peut-être rêvait-il au moyen de rendre l'aventure aussi piquante que possible , et d'en avoir pour son argent.
Il y eut onze minutes d'un parfait silence.
Julio le rompit par ce mot : — J'accepte.
Cidalise fît un mouvement de tête approbatif, où ne se peignait ni joie, ni regret, ni surprise.
— J'accepte, reprit Julio; mais je vous demande trois jours.
— Soit.
— Peut-être ne me comprenez-vous pas bien, j'ai eu tort de vous dire trois jours, c'est de trois nuits quil s'agit.
— C'est différent. Cependant je ne me montrerai pas plus difficile que vous en affaire.
— Celle-ci sera donc partagée par tiers, soldée par tiers; pardon du mot:
mais le commerce est prosaïque et brutal. Je me réserve encore d'arranger le roman à ma guise. Je fixerai le lieu de nos entrevues selon mon caprice , et nous commencerons demain, si cela vous arrange; car, dit-il en montrant un petit portefeuille d'or ciselé, j'ai là notée sur mon carnet d'échéances une lettre de change à acquitter vers minuit.
— A demain donc, dit Cidalise en se levant.
— J'aurai l'honneur de vous écrire dès le matin, madame.
Et comme durant cet entretien le jour avait baissé, Julio sonna.
— Eclairez madame.
Cidalise avait rabattu son voile; Julio la salua respectueusement. Elle sortit.
L'heure qui suivit cette visite fut donnée par Julio k de belles et vaniteuses rêveries. Cette femme l'aurait rencontré dans le monde , et follement éprise, après bien des combats peut-être, venait lui conter une fable romanesque bien ap-
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prise pour colorer son amour, et se rcudre avec quelque poésie. N'était-il donc pas fait à ces intrigues si facilement dénouées, oii, sans frais et sans avances, il n'avait eu d autre mérite que celui de se rendre avec la grâce qu'on lui savait ?
Mais c'est en vain qu'il évoqua tous les souvenirs de ses dernières années , et qu'il assista de nouveau dans sa pensée aux plus somptueuses fêtes des deux faubourgs, aux plus belles soirées du théâtre Italien : jamais il n'avait vu cette sévère et majestueuse personne dont il se serait inquiété sans nul doute, lui, Julio, que les autres femmes fatiguaient de leurs regards. Pourtant il fallut abandonner ce thème qui chatouillait si doucement son orgueil; il fallut bien se dire que
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dans celte femme, dans sa démarche, ses discours, son œil à la fois si fier et si mordant , il y avait bien un mystère , mais qu'à coup sûr il n y avait pas d'amour.
Quel que fût d'ordinaire son empire sur lui-même, Julio resta préoccupé, n'apparut qu'un instant dans sa loge à l'Opéra, et fit d'assez mauvaise grâce les honneurs du rendez-vous dont il avait dit deux mots à Cidalise quelques heures auparavant. Mais la nuit lui rendit tout son sang-froid, il n'avait pas accoutumé ses idées à tant de fixité , et ce fut avec la plus complète nonchalance qu'il écrivit à Cidalise le billet suivant , qui n'avait guère d'autre caractère que celui de la concision.
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« Je serai chez moi a minuit, madame, mon noir vous attendra à la porte de mon hôtel qui donne sur la rue Blanche.
« Similor vaut à lui seul tous les muets d'un sérail.
<^ Une voiture de place sera à vos ordres toute la nuit a cette même porte.
« J'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Julio de Clémaintiine. »
Et tout en faisant rouler dans ses doigts, à la lumière d'une bougie, le bâton de cire parfumée qui tombait sur cette lettre en lames flambantes d'or et d'azur, Julio se disait : — Je serais bien fou vraiment, si, dans une pareille aventure, j'allais me casser la tête à savoir
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quelle conduite il me faudra tenir avec celle-ci, comme si tout ne dépendra pas d'un premier geste ou d'une première parole, comme si la couleur de sa robe ou Fodeur qu elle portera doit laisser tenable le plus magnifique plan d'attaque ou de défense. A ce soir donc, à ce soir; et toi, sublime inspiration du moment, bonne et secourable fée ! qui , jusqu'à ce jour, as si bien établi ma réputation dans ce monde, où je ne connais pas de rivaux, tu ne voudras pas compromettre auprès de moi la tienne, et tu ne me manqueras pas à l'heure du combat.
Il scella son billet d'une facétieuse devise de fantaisie, et l'envoya par un messager inconnu; puis il passa dans sa salle d armes, fit de l'escrime, pendant une
heure, avec son maître de quinzaine, et pensa à toute autre chose le reste de la journée.
Minuit sonnait, quand les deux battans de la porte de l'hôtel, pivotant sans bruit sur leurs gonds de velours, laissèrent passer un coupé vert fonce attelé de deux superbes chevaux du Yorkshire, qui roula sourdement sous les voûtes, et
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5'arréla (Icvaiil un clcgaui péristyle à piliers de stuc. Julio descendit avec lenteur, et fut attendre Cidalise dans un petit salon en velours vert, dont le plaibnd venait d'être peint par Roqueplan.
C'était sa pièce de prédilection.
Il lisait depuis vingt minutes à peu près, avec une religieuse attention, quand on souleva la portière. D'un respectueux mouvement de son petit doigt, l'intelligent négrillon annonce à son maître qu'il est suivi, et se retire. L'instant d'après la vit paraître.
Julio se leva, s'avança vers elle avec déférence, s'inclina profondément devant son salut plein de grâce et d'aisance, et lui prenant la main qui ne trembla pas dans la sienne, il la conduisit à un fau-
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leuil. Elle s'assit, mil ses pieds sur le coussin qu'on lui oirrait, et remerciant d'un faible sourire, elle laissa tomber son regard indécis sur le livre qu'à son entrée Julio avait posé sur un siège.
— Que lisiez-vous, lui dit-elle, en m'attendant ?
— Un mauvais livre, répondit négligemment le cruel jeune homme, qui s'attendait à un long silence et s'était promis d'en jouir. Elle tressaillit, releva la tête d'un mouvement presque imperceptible, mais ne répliqua pas. Sans doute elle rendit grâce à son voile qui ombrait en partie son visage.
Son adversaire fut honteux, rougit légèrement, et ce fut avec une voix toute mielleuse qu'il lui dit :