‹ Un royaume de DieuChapitre 20 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'heure entre min'ha et marew

Il y a des semaines déjà que les blés sont coupés et que les Chrétiennes du village ont piqué la dernière fleur dans leurs tresses. L'automne est déjà là. Sur l'immense plaine nue la première neige est tombée. Mais le jour qui s'est levé ce matin, apparaît infiniment plus plaisant à l'imagination d'Israël, et plus chaud pour son cœur, que le premier éclat du printemps avec tout ce qu'il promet en récoltes et en fruits. Pour la première fois de l'année on allume le poêle dans la chère synagogue ! Une lourde chaleur fait

fumeries caftans humides et les chapeaux à larges bords poudrés de la première neig^e, et remplit le vieil édifice de l'espoir de longs jours pareils, d'interminables jours d'hiver, apportant avec eux les bénédictions divines, qui ne se ramassent point dans les champs, mais dans le Livre de la Splendeur, labouré et fécondé par l'esprit.

Ce n'est pas un poêle ordinaire, ce poêle de la synagogue. Il ne ressemble en rien à ceux que l'on rencontre communément chez nous, ni même à ceux d'Alsace, monumentaux, magnifiques, avec leurs faïences de couleur. C'est un mur, tout un mur, comme dans les vieux thermes romains, traversé en tous sens par des couloirs de brique où circule l'air chaud du foyer. On allume le feu le matin, puis lorsque les bûches ne sont plus qu'une

masse de braise ardente, on bouche sur le toit l'issue de la cheminée en zigzag, et pendant vingt-quatre heures la chaleur rayonne du mur comme du four d'un boulanger. Alors chacun s'en approche, les bancs sont collés à la muraille, et délicieusement les dos se frottent aux vieilles briques badigeonnées de chaux et devenues cent fois plus sales que le reste de la synagogue par la caresse séculaire des caftans noirs et crasseux.

Il est cinq heures du soir. Dehors la neige continue de tomber, le mur semble chauffer davantage. La prière de min'ha qu'on dit un peu avant le coucher du soleil est finie, et celle de marew que l'on récite au crépuscule n'est pas encore commencée. Or, pour être bien assuré que les deux prières seront dites l'une avant, l'autre après la fin du jour, l'usage est

d'avancer l'une et de retarder un peu l'autre, si bien qu'entre les deux s'écoule une bonne heure que l'on passe dans la maison du Seigneur à bavarder de ses affaires, dans l'air encore tout bruissant des cris de la prière et la chaleur du poêle où se mêle agréablement l'odeur des pipes que l'on vient d'allumer.

C'est l'heure préférée d'Israël. Le poêle chauffe, la neige tombe, les pipes enveloppent toutes choses de leur acre fumée. Dans l'atmosphère lourde et opaque, toute chargée d'odeurs juives, les esprits se font plus subtils, les mains agitent leurs innombrables doigts, les langues vont leur train, les discussions et les affaires mûrissent comme des fruits au soleil. Dans les grandes cages de bois suspendues au plafond, brillent les bougies allumées. La cire qui fond goutte à goutte se répand

sur les bavards, tout à fait indifférents à cette pluie de taches qui, en tombant sur eux, ne fait que couvrir d'autres taches. Près de la porte, l'eau qui suinte du tonneau aux ablutions se mêle à la neige fondue que chaque botte apporte avec elle. A tout moment des gens sortent pour satisfaire un besoin de nature, puis rentrent, plongent rapidement leur main dans la barrique, expédient du bout des lèvres la bénédiction d'usage : « Sois loué, Roi de l'Univers, qui as diversifié les organes et conserves toute créature par des merveilles continuelles... " et de nouveau avec délices, ils retournent se perdre dans cette foire du Paradis... Làbas, vers l'armoire aux Thora, deux grands Juifs, coiffés de bonnets de fourrure, montent la garde devant une petite porte, noire et graisseuse elle aussi, comme

tout le reste du Saint Lieu. Là, dans la chambre qui lui sert d'oratoire, le Rabbin Miraculeux, éclairé par une bougie, incline sur le Zohar son large front blanc qui ressemble au frontispice d'un livre saint, et ses rides qui font penser à autant de lignes de la Loi. Si fluet et si mince, comme écrasé sous l'énorme chapeau posé sur sa calotte noire, frileusement il s'enveloppe dans son ample manteau de satin doublé de petit gris. Son visage aux pommettes saillantes, rendu plus jaune encore par les papillotes d'argent qui frisent à ses tempes, disparaît dans le haut col de fourrure relevé sur sa nuque et d'où pendent de tous les côtés treize longues queues de renard noir. Et tandis que dans la synagogue tout le monde s'agite et bavarde, lui, paisible et solitaire, il se repaît des folies du Livre de la Splendeur.

Les Instruments de Sainteté, le Chantre, le petit Rabbin rituel, le Sacrificateur, les cinq fils du Zadik, le Fermier de la distillerie, le Maître de poste, le Président de la société des enterrements, tous les grands personnages de la Communauté ont abandonné un moment leur place réservée contre le mur oriental, pour venir s'asseoir le long du poêle et se chauffer le dos à sa chaleur. Près de la sainte muraille il ne reste plus guère que Scbmoul, le cordonnier, lequel, dans son orgueil d'avoir enfin acquis cette place privilégiée depuis quinze jours à peine (après un orageux débat et une surenchère poussée jusqu'à vingt-cinq roubles) demeure vissé à son banc, comme s'il craignait que Mardochaï, son rival, puisse venir l'en évincer. . . Déjà, contre le poêle, Reb Eliakoum, le fou, a choisi une place qu'il ne quittera plus maintenant

que le jour où la dernière braise se sera éteinte dans le four. Là s'endormira sa folie, là se réveillera sa folie, là sa folie se nourrira de quels rêves? Apparemment le Seigneur aime le voir toujours là, toujours marmonnant quelque prière, toujours la tête couverte du taliss (1), la boîte sacrée de cuir sur le front, les philactères au bras, et ne disant jamais un mot, même quand les enfants s'amusent à lui tirer la barbe, inoffensif jusqu'au jour où, dans un brusque réveil, trois ou quatre fois par année, il quitte soudain la synagogue, s'en va dans la cour du Rabbin et se livre à des transports où il profère sur cbacun de terribles vérités, comme s'il oouvait lire dans les âmes et connaître les pensées les plus secrètes. . . Il est bien juste aussi qu'ils aient leur

(1) Echarpe de prière.

place le long du mur brûlant, ces cinq ou six étudiants talmudiques qui du matin au soir ne font rien autre chose que lire les livres sacrés. Sur leurs minables caftans on voit briller l'usure de tous les longs hivers passés à se frotter le dos contre la paroi tiède ou brûlante; et s'il plaît au Seigneur, ils passeront encore cet hiver le dos collé à la muraille, et bien d'autres hivers encore, ajoutant des prières aux prières et de nouvelles couches de crasse aux briques de la cheminée.

Autour d'un Juif palestinien se presse toute une clientèle attirée par la pacotille qu'd apporte de Jérusalem (ou d'ailleurs, sait-on jamais?) et que ses longs doigts vont puiser aux profondeurs de son caftan pour les faire briller aux regards : petits sachets de terre sainte qu'on place sous la tête des morts, flacons d^iuile de Judée,

morceaux de fil qui ont mesuré le tombeau de Rachel et dont il est précieux de s'entourer le ventre pour se guérir de la colique. Justement à cette minute, il est en train de négocier une affaire avec un liche marchand de Kiew, qui après avoir acquis tant de richesses en appuyant le pied sur la balance de ces chiens de Chrétiens quand il achetait leur blé, s'est délivré de tous ses biens terrestres pour venir achever sa vie près du Rabbin Miraculeux, dans l'ombre de sa grande lumière. Le Palestinien lui propose l'achat d'une place excellente dans le Temple de Jérusalem que l'on rebâtira un jour. Mais entraîné par sa méfiance de commerçant retors, le vieux marchand de Kiew discute âprement avec lui — non pas certes qu'il mette en doute que le Temple ne soit reconstruit, mais il désirerait avoir une

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garantie solide que cette place qu'il veut acheter, lui sera vraiment réservée.

Le poêle chauffe, la neige tombe, les pipes fument, les caftans s'agitent, les mains font remuer leurs innombrables doigts, les langues et les discussions vont leur train. Le long des grandes tables noires, toutes tachées du suif qu'on fait couler pour planter sa bougie, et sur laquelle s'étalent tant de Zohar et de schaloss tschivot (1), coude à coude, usure contre usure, les vieux caftans se pressent, et la vieille barbe jamais coupée frôle le visage de l'enfant. . . 0 vous, Juifs d'Amérique, de France, d'Allemagne ou d'Angleterre, qui courez les hasards de la fortune et promenez la besace d'Israël à travers le vaste monde, l'avez-vous

(1) Livres de piété. ^

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oubliée, cette heure entre min'ha et marew? Tout est chaleur, tout est parfum, tout est jargon, tout est juif! De semblables délices, ailleurs en avez-vous trouvé? Aucun feu, serait-il cent et cent fois plus ardent, peut-il vous dégeler le cœur comme ce poêle de la synagogue, maintenant plus brûlant qu'un verset de la Thora! Fermez les yeux, ô lointains exilés de la prière et du Livre. Entendez- vous le bruit des sous dans la grosse tirelire de fer que le bedeau promène de banc en banc, de groupe en groupe, afin qu'Isrolik le mendiant, Elliaha le cordonnier sans ouvrage, Abram le tailleur sans commandes, Noé qui n'a pas de métier et qui n'en veut point avoir (Dieu seul est juge en cette affaire!) puissent tout de même manger du poisson et de la viande, et boire un verre de vin pour le beau jour du Samedi; afin que la fille

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de la veuve Léa, Estber qui est sans dot, puisse se marier tout de même, puisque dès avant sa naissance Dieu lui a réservé pour époux Mendélé aussi pauvre qu'elle, et qu'il faut bien que les décrets de la Providence s'accomplissent!...

Fermez les yeux! tout vous apparaîtra tel que vous l'avez laissé quand vous êtes p artis , tel que vous ne le retrouverez j am ais plus, car je le sais, vous ne reviendrez pas! Fermez les yeux et regardez là-bas! Ce personnage, le reconnaissez-vous? C'est le Délégué à la mairie, c'est Rabbi Naftali! Voyez, il continue toujours de rabattre, quand il pleut, le bas de son caftan sur sa tête en manière de parapluie, car un homme de sa piété ne saurait faire usage d'un ustensile inventé par les peuples idolâtres. Et comme il ne pense jamais à rabattre son caftan que lorsqu'il

est déjà crotté, il a toujours le bas de sa houppelande presque propre, tandis que son chapeau, sa calotte et ses épaules, qui en ont essuyé la boue, sont aussi sales, aussi fangeux que si au lieu de marcher sur les pieds, il avait marché sur la tête! Mais comment un homme tel que lui, aurait-il la pensée de relever à temps son caftan, même lorsque la neige tombe à force? Il a tant de soucis en tête! Ne doit-il pas toujours sauver d'entre les mains des fonctionnaires de Kiew quelque brebis d'Israël! Te rappelles-tu, Zalmën, qui aujourd'hui fais le pâtissier à Buenos- Ayres, dans la calle Ghristofo Colombo, te rappelles-tu comment, le jour du Conseil de revision, quand tu t'es présenté, sans caftan, sans chapeau, sans bottes, sans ceinture, nu comme au premier jour du monde, devant le général et le major,

le rappelles-tu comment il t'a tiré des griffes de ces sauvages recruteurs? Tu n'avais point d'argeat pour troubler la vue de ces messieurs chamarrés, et tu étais, grâce au eiel, graad et fort! Pendant huit jours il te fit boire du vinaigre mêlé à une drogue dont il a le secret, et le our de la visite tu étais devenu si jaune que tu te faisais peur à toi-même ! . . . Et toi, Zeidel, qui fais le tailleur pour dames à New-York, au numéro 225 de la 7^ Avenue, souviens-toi de l'avis qu'il t'a donné un jour, et dont tu t'es si bien trouvé, lorsqu'à la même session (Zalmèn et toi, vous étiez du même âge, chères brebis du Seigneur, et tous les deux dans le même péril!) il t'envoya quinze jours à- Berditcheff, chez une femme d'expérience qui te fabriqua une fausse hernie, une belle poche remplie d eau, laquelle il te suffit

de piquer d'une épingle pour la dégonfler aussitôt que le danger fut passé. . . Et toi, Simra, qui vagabondes quelque part, je ne sais où, dans le vaste univers, te rappelles-tu les gémissements et les cris que poussait ta pauvre mère, quand tu revins à la maison, ayant tiré au sort un mauvais numéro? C'était pourtant un fameux numéro, le nombre douze! et qui porte bonheur — le nombre des tribus d'Israël! Mais en la circonstance, que de pleurs il fit verser à ta mère et à toimême! Par bonheur l'Éternel avait rappelé dans son sein, depuis bientôt quinze années, le fils du Petit Usurier à la fleur de son âge ; et RabbiiNaftali te donna le passeport de ce chérubin défunt qui te convenait à merveille... Hélas! Simra, mon ami, ta pauvre mère n'avait que trop de raisons de pleurer! Tu sortis du village

avec tes faux papiers, tu devais y rentrer deux ans plus tard, et tu n'es jamais revenu! Et depuis ce temps-là, toujours, ô vagabond, tu t'éloignes davantage! En ce moment, où donc es-tu? Le nombre douze t'a-t-il porté bonheur?. . .

Le poêle chauffe, la neige tombe, les pipes fument, les caftans s'agitent, les mains font remuer leurs innombrables doigts, les langues et les discussions vont leur train. Le grand usurier Reb Alter s'en va de groupe en groupe, car c'est l'heure où il fait rentrer les sommes que ses débiteurs lui doivent. Inutile de vous approcher pour savoir ce qu'il raconte à Rabbi Jehuda, auquel il a prêté deux cents roubles, il y a trois mois, à son taux ordinaire, vous le connaissez : cent pour cent : « Me prenez-vous pour un Crésus? Voyons! est-ce que je puis vous faire

cadeau de six cents roubles? Comment voulez-vous que je vive si vous cessez de me payer? Je ne puis pas être voiturier. moi, ni fabricant de bottes, moi, ni tailleur d'habits, moi, ni marchand, ni artisan, moi!... » Et Rabbi Jehuda est en effet bien forcé de convenir qu'un homme de la science et de la piété de Reb Alter, qui a étudié des années et des années en qualité de « gendre » chez son beau-père Reb Jeshaia le drapier (que la paix soit avec lui!) et qui a eu l'insigne honneur d'être choisi par le Zadik en personne pour être le précepteur de ses enfants, oui, Rabbi Jehuda, à moins d'avoir perdu tout bon sens, est bien forcé de convenir qu'un tel homme, avec un pareil savoir et une pareille piété, ne peut avoir qu'un métier, le métier d'usurier, et encore d'usurier pour Juifs, car un si pieux personnage

pourrait-il jamais entrer en relations avec un grossier paysan, et seulement lui adresser la parole? Et Reb Alter continue de tenir à Rabbi Jehuda le discours qu'il vous a fait, j'en suis sûr, à vous-même, l'assurant de sa voix persuasive que son unique but dans la vie est d'être utile à ses semblables, qu'ilne fait point d'usure, mais demande simplement sa petite part des bénéfices dans les affaires où son argent travaille — bien que, cela va sans dire, il n'entende jamais, en aucune façon participer aux pertes, ni qu'il s'inquiète de savoir s'il y a seulement des bénéfices. . . Et voyez, Rabbi Jebuda sent tellement la vérité des paroles de Reb Alter qu'il s'exécute et qu'il paye. Et ces façons amènes et courtoises ne valent-elles pas mieux mille fois que les cris et les emjportements de Reb Hayem le petit usurier (non certes un ignorant

lui non plus!) mais d'une sordide avarice et toujours bouillant de colère, et qui làbas, pour trois mécbants roubles qu'on lui doit, ébranle toute la synagogue de ses vociférations, et se fait traiter de vampire et de bonté du judaïsme, de goy et de pire encore, et finalement reçoit pour tout paiement un retentissant soufflet!... Mais cbut! Chut pour les disputes, chut pour les affaires, cbut pour les soucis, chut pour tout ce qui n'est pas Dieu ! Châ ! Châ ! les Juifs! crie le bedeau. Que les pipes s'éteignent, que chacun reprenne sa place devant son petit pupitre et recommence de s'agiter d'avant en arrière et d'arrière en avant! Là-bas, contre le mur oriental, s'élève le chant du Hazèn : Bénissez l'Eternel, vous tous qui vous tenez, la nuit, dans la maison du Seigneur... La prière de marew est commencée.

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