CHAPITRE III
LE SPECTRE DE l'hETMAN
Seul peut-être parmi tous les Juifs de la Communauté Sainte, Reb Jossel détestait l'heure entre min'ha et marew. C'était un étranger venu deLithuanie, il y avait quelque dix ans, pour épouser Hannélé, la fille du Maître de poste. Et cela s'était fait parce qu'un beau jour, Abraham Tobschiner qui tient la liste des garçons en âge de se marier dans la région de Vilna, et Aaron Rraunstein qui tient la hste de toutes les filles nubiles dans la région de Kiew, s' étant rencontrés par hasard dans je ne sais quelle synagogue, le nom de Reb
Jossel et celui de Hannélé s'étaient trouvés face à face sur leurs listes, parla volonté du Seigneur. Depuis ce temps, Reb Jossel vivait cbez son beau-père en qualité de « gendre », c'est-à-dire à ne rien faire. Mais à l'exemple de nombreux Lithuaniens restés fidèles au vieux Talmud (et qui ont toujours repoussé, comme indignes du vrai judaïsme, les excitations du Balcbem et des rabbins miraculeux), jamais il n'avait pu s'habituer aux mœurs de ces Juifs d'Ukraine. Tout en eux l'irritait, leur piété turbulente, leur agitation frénétique, leurs cris, leurs vociférations, leurs sanglots, leur familiarité avec Dieu, ces fumeries devant l'armoire aux Tbora et ces banquets du Samedi dans la maison de l'Eternel, où pour le reste de la semaine flottaient des relents de poisson, de volaille et de graisse, mêlés à des odeurs de
vin et de pipe refroidie. Sta^tout il avait en horreur cette dévotion sacrilège pour le Rabbin Miraculeux, que ces gens de Schwarzé Témé adoraient comme une idole — dévotion affligeante lorsqu'elle était sincère, cynique et répugnante lorsqu'elle était simulée et n'avait d'autre raison que le plus bas intérêt. « Bon Dieu, se disait-il, à part lui, qu'attend donc l'Éternel pour foudroyer ces gens-là! La pipe, l'eau-de-vie et le vin, voilà ce qu'ils appellent la sainteté et l'extase ! Ce Zohar extravagant et fou, auquel ils ne comprennent goutte, ils le préfèrent au Talmud! Leur rabbin empoisonné, qui vit grassement, lui et les siens, de la misère de tout le monde, ils le préfèrent à Dieu même! Où donc es-tu, ô Ézéchiel? Que ne revienstu parmi nous, pour lancer l'anatbème contre ce mauvais pasteur ! ... » Et il se
récitait à lui-même, avec un plaisir aïorose, les versets irrités que le vieux pamphlétaire jetait aux rives de l'Eupbrate : Malheur aux bergers d'Israël qui ne paissent qu'eux-mêmes, mangei^t la graisse des brebis grasses et se î^e vêtent de la laine du troupeau. Et tout ce qui suit de magnifique, mais aussi de fort peu aimable pour les bergers d'Israël.
Naturellement les colères du Lithuanien demeuraient enfermées au plus secret de son cœur. Et comme du matin jusqu'au soir tout son temps se passait à chercher quelque nouvelle raison de mépriser les gens de la Communauté, il y avait des moments où ses colères rentrées menaçaient de l'étouffer.
Ce soir-là, à son habitude, après la prière de min'ha, il sortit de la synagogue pour éviter l'heure dégoûtante du
bavardage et de la pipe entre min' ha et marew. Pourtant, depuis deux mois déjà ie poêle était éteint. On ne respirait plus entre les lourds piliers l'atmosphère empuantie des jours d'hiver, et par les fenêtres ouvertes dans le mur oriental les fumées et les poussières s'en allaient sur les rayons du soleil à son déclin. Dehors, à perte de vue ondulait dans les champs le blé vert mais déjà haut. Abondamment remplie par les eaux printanières, la mare coupait la route de sa nappe boueuse où se reflétait le crépuscule. Arrêté au milieu, Mérélé l'Imbécile, qui faisait le voiturier entre Schwarzé Témé et la ville voisine de Smiara, laissait boire ses chevaux et se délayer la boue que ses roues avaient ramassée le long de la piste de terre noire. Sur le bord du marécage, au milieu des canards et des oies que l'irruption de la
charrette avait chassés de leur domaine, des commères en rohe noire et perruque de satin, attendaient le voiturier qui rapportait leurs commissions. Mais lui, sans se soucier de l'impatience de ces femmes, laissait hoire son cheval et fondre la houe de sa charrette.
Perdu dans ses rages secrètes, le colérique Lithuanien ne prêtait pas plus d'attention au voiturier qu'à ces canards, à ces femmes et à ces oies. Et aurait-il pu supposer que Mérélé l'Imhécile, si tranquillement installé dans la vase, apportait ce soir avec lui une formidahle nouvelle?... Mais à peine la charrette toute ruisselante de houe liquide était-elle sortie du hourhier, que les commères se mirent à pousser de grands cris, les oies et les canards s'envolèrent de tous côtés, etReb Jossel, en dépit du dédain qu'il avait pour
ces femmes et pour le voiturier, ne put se retenir de diriger du côté de la mare ses longues jambes de héron. A son approche les commères s'écartèrent, comme il convient, pour ne pas le frôler de leur robe, et toutes ensemble se mirent à s'écrier en se croisant les mains (ce qui est un geste chrétien tout à fait inaccoutumé et dénotait chez elles un trouble bien profond) : « Nous sommes tous perdus, Reb Jossel! Notre dernier jour est arrivé! On massacre les Juifs à Ehzabethgrad ! »
Cependant le Lithuanien s'était approché de la charrette, et Mérélé lui faisait un long discours, exphquant que, ce matin, vers dix heures, à Smiara, il était allé chez Baruch le poissonnier, afin d'acheter du poisson pour la femme de Mardochaï qui lui en avait donné commission; et qu'il allait toujours chez Ba-
ruch, parce que c'était le seul poissonnier de Smiara où l'on était vraiment sûr que le poisson fumé fût vraiment du poisson à écailles et muni de quatre ailerons (1) ; et que Baruch était en train de servir d'autres clients qui emplissaient la boutique, quand l'ayant aperçu, il lui avait dit tout à coup : a Eh bien! Mérélé r Imbécile, tu ne sais donc pas qu'on tue les Juifs à Elizabeth^^rad? » 11 n'en savait pas davantage. Mais cela était plus que suffisant pour justifier l'épouvante des commères. Reb Jossel en ressentit luimême un grand trouble, presque aussitôt combattu par la satisfaction de penser qu'il allait, dans un instant, jeter la consternation au milieu de ses coreligionnaires si grossièrement satisfaits de fumer une
(1) Seuls poissons que la Loi autorise à coDsoinmer.
pipe, en bavardant de leurs histoires stupides entre min'ha et marew !
Sa maigre petite tête d'oiseau toute portée en avant au bout de son long cou, il se dirigea à grands pas du côté de la synagogue. Et plus il approchait, plus le plaisir de bouleverser les fidèles de la Communauté Sainte l'emportait sur l'inquiétude qui le tourmentait lui-même, et plus il allongeait les jambes comme aurait fait le messager d'une bonne nouvelle. En franchissant le seuil du Saint Lieu, il n'eut même pas ce reniflement de dégoût qui lui était habituel dès qu'il en respirait l'odeur. A peine plongea-t-il rapidement le bout des doigts dans le tonneau aux ablutions ; et traversant la foule des caftans, il alla droit à Rabbi JNaftali. que l'on reconnaissait de loin, car il portait sur son chapeau toutes les boues de l'hiver et du printemps
L'arrivée du Lithuanien avant l'heure de la prière et son air préoccupé n'avaient point échappé à ces Juifs toujours attentifs à épier chez le voisin un geste, un regard, moins encore, tout ce qui permet de deviner la pensée la plus fugace. Vingt curieux étaient déjà derrière lui, lorsque ayant rejoint Naftali, il lui demanda avec un air d'indifférence affectée, s'il connaissait la nouvelle apportée de Smiara par Mérélé l'Imbécile.
— Gomment pourrais-je la connaître?
Ce n'est pas mon habitude de quitter la synagogue entre min'ha et marew, répondit le Délégué non sans une certaine aigreur, car il avait en aversion ce Lithuanien méprisant, et surtout il n'aimait guère qu'on prétendit lui apprendre quelque chose, à lui Reb Naftali, dont c'était à Schwarzé Témé pour ainsi dire la fonc-
tion officielle de tout savoir le premier, de tout deviner, de tout prévoir.
— Eh bien ! repartit Reb Jossel sur le même ton aigre-doux, si vous aviez quitté la synagogue entre min'ba etmarew, vous auriez su de Mérélé l'Imbécile — et cela peut-être vous intéresse — qu'on est en train de massacrer tous les Juifs d'Elizabetbgrad!
Certes non, le fidèle du Gaon de Vilna n'avait pas trop préjugé de l'effet qu'il allait produire ! Un gémissement de stupeur accueillit ses paroles, tandis queRabbi Naftali, profondément ulcéré qu'un autre que lui-même apportât dans la synagogue une nouvelle d'une pareille importance, disait pour sauver son prestige :
— Est-ce mon habitude, à moi, de prendre mes informations auprès d'iui voiturier imbécile?
Mais qu'importait à tout le monde les rancoeurs de Naftali î Du mur oriental au mur occidental, du tonneau aux ablutions à l'armoire des Thora, la nouvelle faisait explosion, disloquait tous les groupes, suspendait les conversations , relevait toutes les têtes au-dessus des Zohar et des chaloss tchivot et, suivant les tempéraments, arrêtait la fumée des pipes ou en précipitait les bouffées. Autour de Reb Jossel, qui n'était guère habitué à voir tant de monde auprès de lui, la synagogue se bousculait, comme aux jours de grandes fêtes les pèlerins autour du Rabbin Miraculeux. Et lui, sans en rien laisser voir, jouissait profondément dans son cœur de l'affolement où ses paroles venaient de précipiter tous ces gens, si béatement satisfaits il y avait un instant à peine.
A ce moment, à la porte du Saint Lieu,
retentirent des cris d'enfants qui poussaient devant eux Mérélé l'Imbécile, qu'ils étaient allés chercher. Aussitôt tout le monde abandonna Rabbi Jossel pour entourer le voiturier, à l'exception de Reb Eliakoum le fou, qui toujgurs assis à sa place, son taliss blanc sur la tète et ses bandelettes au bras, continuait de marmonner ses prières, complètement indifférent à l'émotion de l'assemblée. ♦
Saisi par vingt mains fiévreuses, qui le tiraient par son caftan pour mieux écouter ses paroles, Mérélé recommença son récit : u J'étais allé chez Baruch... " Un silence profond, autant qu'il peut y avoir un silence profond chez les Juifs, s'était fait autour de lui. Mais quand il eut longuement expliqué pourquoi il préférait Baruch à tout autre poissonnier, et qu'il en arriva à la fameuse phrase : « Eh bien!
Mérélé l'Imbécile, tu ne sais donc pas qu'on tue les Juifs à Elizabethgrad? » un brouhaha inexprimable éclata dans la synagogue, comme si pour la première fois on y apprenait la nouvelle.
Et sans doute d'Elizabethgrad jusqu'à Schwarzé Témé il n'y avait pas moins de cent lieues. Mais le malheur ne connaît pas les distances, et les calamités s'en vont sur les chemins de l'air avec plus de rapidité que des chevaux d'apocalypse! Chez tous ces gens à l'imagination prompte, l'émoi n'aurait pas été plus grand si, au lieu d'Elizabethgrad, le voiturier avait dit que c'était là, tout près, à Smiara, qu'on égorgeait Israël! On comptait les heures, les minutes où apparaîtraient les massacreurs dans la Communauté Sainte. On les voyait déjà en route. Et au fond des mémoires se réveillait le souvenir du terrible
Hetman Ghmelnicki et de ses affreux Cosaques, qui durant plus de dix années, dans ce même pays d'Ukraine, avaient noyé, brûlé, pendu, massacré, crucifié des Juifs par centaines de mille, rasé trois cents Communautés, détruit toutes les synagogues, traîné les Thora dans la boue, profané de toutes manières les sanctuaires bénis d'Israël, comme aux plus mauvais jours d' Assourbanipal et de Titus ! . . . Cela s'était passé avant la venue du Balchem, il y avait quelque trois cents ans. Mais que peuvent les années, les siècles sur un pareil souvenir! On y songe toujours en Ukraine. Et aujourd'hui encore, une fois l'an, à la synagogue, on lit un psaume particulier, le psaume dit de Ghmelnicki, pour supplier le Dieu d'Israël d*écarter un tel fléau !
Allait-on voir, dans le village de l'Im-
pureté Noire, le retour de ces abominations. Depuis ce temps exécrable jamais, jamais il n'y avait eu de pogrom à Schwarzé Témé. Et voila que Mérélé rimbécile détruisait d'un seul mot la sécurité profonde où depuis trois cents ans on vivait dans la Communauté Sainte.
Ah! pourquoi donc. Seigneur, cette effroyable menace suspendue sur les enfants d'Abraham? Pourquoi massacrait-on làbas les Juifs, à Elizabethgrad, et sans doute ici demain? Pourquoi la colère de l'Éternel se réveillait-elle tout à coup contre son peuple chéri? Terrifiantes questions qui bousculaient les déhces de l'heure %itre min' ha et marew, et se trouvaient là maintenant installées dans la synagogue, aussi vivantes, aussi visibles que Mardochaï le tailleur ou Reb Alter l'usurier !
Dans cette Communauté perdue au milieu des blés de l'Ukraine, et qui ne s'intéressait guère qu'à son Rabbin Miraculeux et à sa petite vie locale, personne ne se faisait une idée du mouvement révolutionnaire qui commençait alors d'ébranler la Russie. Sur toute l'étendue de la terre russe éclataient des révoltes agraires, destructions de récoltes, incendies de forêts, pillage de fermes et de cbâteaux. Mais les Juifs de ce gbetto campagnard n'avaient aucune idée du rôle que jouaient dans cette agitation leurs coreligionnaires des villes, qu'ils méprisaient d'ailleurs comme des gens qui ont coupé leurs paillés (1), renoncé au vieux caftan et dit adieu pour toujours aux usages des ancêtres. Aussi ne comprenaient-ils rien à ces massacres de
(i) Papillotes de cheveux.
Juifs, qui se produisaient un peu partout, tantôt d'une façon spontanée, tantôt sur l'ordre du Gouvernement. Et pour expliquer la nouvelle apportée par Mérélé l'Imbécile, la seule hypothèse qui leur semblait raisonnable, en même temps qu'elle flattait leur amour-propre, c'est qu'une fois de plus l'Éternel était mal satisfait de son peuple chéri et exerçait sur lui sa colère.
Une lourde tristesse s'était abattue sur le Saint Lieu. On aurait pu se croire au matin de Kippour, lorsque après une longue nuit de prière à la synagogue, les yeux tirés, le visage angoissé, Israël voit approcher la minute où, là-haut, dans le ciel, le Seigneur ouvre devant lui le Livre de la Vie et de la Mort.
Mais on a beau assassiner des Juifs à Elizabethgrad et dérouler là-bas les saintes
Tbora dans la boue, cela n'empêche pas le soleil de tomber à l'horizon et la lune d'apparaître dans le ciel. Ghâ! Ghâî les Juifs! crie le bedeau. La prière de marew est commencée.
Pendant une demi-beure environ, tous les caftans et les bonnets s'agitèrent avec frénésie, d'un mouvement accéléré. Et personne n'a le droit de supposer que pendant cet exercice aucun des fidèles présents ait pensé à autre chose qu'à glorifier l'Éternel. Mais dès que le dernier mot fut éteint sur les lèvres du Hazën (1), chacun revint avec passion au prodigieux sujet d'inquiétude que Mérélé l'Imbécile venait d'apporter dans sa voiture avec le poisson de Barucb.
(1) chantre de la synagogue.
Tout le monde, d'un même mouvement, s'était porté du côté de la petite porte où les serviteurs en kolbacks montaient toujours la garde, en attendant la sortie du Rabbin Miraculeux. La cbambre demeura longtemps close. Le Zadik n'arrivait pas à s'arracber à ses prières. Enfin la porte s'entr' ouvrit et le petit vieillard apparut, entièrement vêtu de blanc, sa toute petite tête fine écrasée sous le cbapeau à grands bords et la calotte de soie noire, d'où s'écbappaient sur ses joues maigres deux blancbes touffes de cheveux.
Bien que toujours, après marew, un grand nombre de fidèles T attendissent ainsi, chaque soir, pour baiser son caftan, il montra quelque surprise de voir toute la synagogue ameutée à sa porte. Déjà un de ses fils se penchait à son oreille et lui racontait les propos de Baruch au voitu-
rier. Si le vieillard en fut ému (et pouvait-il demeurer insensible à cette nouvelle infortune qui tombait sur Israël?) rien n'en parut sur son visage. D'une voix à peine intelligible, il murmura simplement :
tt C'est un fléau de Dieu, il faut jeûner et prier. » Et bien que ces paroles fussent tout à fait attendues, et qu'on n'imaginât même pas qu'il pût en prononcer d'autres, elles passèrent comme un souffle frais sur tous les fronts enfiévrés. Puis, les yeux baissés vers la terre, ainsi que l'exige l'étiquette, il sortit du Saint Lieu au milieu de la foule qui se pressait sur son passage et se mettait déjà à l'abri du danger rien qu'à toucber sa robe blanche.
Derrière lui, peu à peu la synagogue se vidait. Les petites gens regagnaient leurs logis, tandis que les notables se réunis-
saierit chez Reb Mosché, le fils aîné du Zadik.
Il habitait près de son père une vaste maison, où il y avait toujours des samovars fumants et des g^ens qui bavardaient. C'était un homme d une quarantaine d'années, bien différent du Saint Rabbi, son père, auquel un jour il devait succéder dans sa charge merveilleuse. Très grand et vigoureux, le teint coloré pour un Juif, rien de mystique dans la mine, il s'intéressait beaucoup plus aux choses de la terre qu'à ce qui se passait dans le ciel, et il priait le Seigneur de permettre que son père (puisse-t-il vivre jusqu'à cent vingt ans!) fît des miracles à sa place le plus longtemps possible. Pour lui, en attendant le jour où ce soin lui reviendrait, il s'occup'ail avec passion de chevaux qu'il revendait au bout de peu de temps, car il ne les
trouvait jamais assez rapides à son gré, et aussi parce qu'il était, comme la plupart de ses coreligionnaires, d'un caractère versatile et toujours mal satisfait. Au reste très intelligent, flairant de loin, par un instinct curieux, l'odeur du monde occidental, spirituel, comme on l'est en Israël, contre soi-même et les autres, racontant volontiers dans un petit cercle d'amis des histoires drolatiques sur les rabbins miraculeux, et apportant un bon sens très pratique dans les affaires de la Communauté que le Zadik ne voyait qu'à travers la pénitence, les jeûnes, la prière et le Zohar.
Autour des samovars fumants il y avait, ce soir-là, le Délégué à la mairie, silencieux à son ordinaire mais qui semblait plus silencieux encore, Reb Al ter le grand usvurier, le Maître de poste, le Distillateur
d'eau -de-vie, l'Accordeur de mariages, le Président de la Société des enterrements, le Secrétaire du Rabbin Miraculeux, le vénérable Hazën, plusieurs autres Instruments de Sainteté. Et tous ces pieux personnages recommencèrent de se perdre en conjectures sur la nouvelle apportée par Mérélé l'Imbécile.
Reb Moscbé fit remarquer qu'on s'affolait un peu vite. Après tout, sur ces massacres on n'avait que les dires d'un poissonnier répété par un sot. C'était peut-être insuffisant pour mettre tout le monde en émoi; et avant toute chose, il convenait d'écrire au Rabbin de Smiara, afin de voir ce qu'il y avait de vrai dans les propos de Baruch.
Tous les assistants l'approuvèrent. Et pendant qu'ils sirotaient, dans un demisilence, leurs verres de thé au citron, le
secrétaire du Zadik rédigea la lettre qui suit :
« Béni soit Dieu !
« Le deux cent quarantième jour de la cinq mille six cent quarante et unième année de la Création du Monde, dans la sainte Communauté de Schwarzé Témé.
«Au Rabbin renommé par sa piété, son grand savoir, sa saj^esse et les vertus de ses ancêtres, Rabbi Benjamin Ëliézer, que Dieu le garde en vie jusqu'à l'âge de cent vingt ans !
« La sainte Communauté juive de Schwarzé Témé vient d'être douloureusement émue en apprenant les malheurs que la fureur des méchants déchaîne sur Elizabethgrad parla volonté de Dieu. Cette nouvelle nous a été apportée par un grand ignorant, et que Dieu au surplus n'a pas
108 T]iS ROYAUME DE DIEU
gratifié d'une vive intelligence, Méréié le voitiirier. J'ai donc reçu Tordre du Saint Rabbin, faiseur de miracles renommé, de vous écrire la présente, pour vous prier de nous communiquer, par le porteur de cette missive, les renseignements que vous pourriez avoir sur cet événement qui nous a remplis d'angoisse.
" Plein d'espoir dans la bonté infinie de Dieu qui n'abandonne jamais ses enfants, le Rabbin vous envoie sa bénédiction et vous souhaite toutes les félicités possibles au sein de tout Israël.
« Par ordre du saint Rabbin, faiseur de miracles renommé, son humble serviteur,
u Abraham Iankélé. w
On lut la lettre à haute voix. Tout le monde tomba d'accord pour la trouver
parfaite et féliciter lankélé de l'élégance de son style. On la cacheta à la cire. Le Maître de poste la glissa dans la poche de son caftan en promettant qu'à la première heure, le lendemain, il enverrait un courrier à Smiara. On but encore deux ou trois verres de thé, et sur les onze heures du soir ses hôtes prirent congé de Reb Mosché.
Dehors brillait la lune. On entendait au loin l'accordéon geignard qui, dès que la nuit est venue, semble être la respiration du village chrétien. Sur la place de la synagogue dormait le troupeau de brebis. Heureux troupeau! qui dormait cette nuit, comme hier et toutes les autres nuits, tandis que sous les toits des maisons les brebis du Seigneur allaient connaître les tourments de l'insomnie et les terrifiantes visions que les démons nocturnes apportent
sur leurs ailes sombres!... Une à une, les lanternes des promeneurs attardés disparurent dans les maisons. Il n'y eut plus sur Schwarzé Témé que le silence et les ténèbres, où passait l'ombre sang^lante du cruel betman Gbmelnicki.