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CHAPITRE IV

Le lendemain, la cour du Rabbin Miraculeux était remplie de chars à bancs, de carrioles et de cinq ou six landaus, que chaque année, à pareil jour, le grand seigneur de la contrée, le comte Zavorsky, mettait aimablement à la disposition du Zadik. Au milieu de ces véhicules aux attelages hétéroclites, s'agitaient tous les Juifs de la Communauté, portant tous à la main un arc fait d'une ficelle et d'un demicercle de barrique, et quelques flèches de bouleau. Que faisaient-ils avec ces arcs, ces guerriers de Juda vêtus de leurs plus

beaux caftans? Ainsi armés, allaient-ils partir en guerre contre les massacreurs d'ElizalDethgrad? Étaient-ce de nouveaux Macchabées? Et leurs femmes en toilettes de velours^ qui déjà s'empilaient avec les enfants dans les charrettes, les accompagnaient-elles dans leur expédition belliqueuse?. ..

Le Zadik apparut sur son perron — pauvre guerrier bien débile — tenant lui aussi à la main son cercle de barrique et ses flèches. Ses dix petits-enfants, dans leurs plus beaux caftans de soie, leurs bottes neuves et leurs chapeaux ronds d*où s'échappaient les papillotes sacrées, l'entouraient avec leurs arcs et lui faisaient une charmante couronne. Le vieux cocher Reb Noë avait avancé sa voiture. Le Zadik y prit place avec tous ses petits-enfants; et les chevaux à peine domptés que Reb Mosché

avait achetés récemment, s'élancèrent sur la piste de terre noire à travers l'immense plaine de blé.

Aussitôt les chars à bancs, les landaus et les carrioles s'ébranlèrent hors de la cour dans un indescriptible désordre de roues et de timons emmêlés, pour bondir à la suite des chevaux insaisissables du Rabbin Miraculeux. Sur la plaine toute unie commença une course folle, pleine d'excitations et de cris, où chaque conducteur soutenu, exalté par tous les gens qu'il emmenait dans sa charrette, mettait toute son âme à dépasser le véhicule qui filait devant lui, et puis l'autre et l'autre encore, avec cette fièvre d'Israël d'être toujours le premier.

Au bout de quinze kilomètres les chevaux et les cochers hors d'haleine finirent par s'arrêter à la lisière d'une forêt. Cep en -

dant que les femmes sortaient les provisions des voitures, les hommes et les jeunes garçons gagnèrent une clairière du bois à la suite du Rabbin Miraculeux. Celui-ci, se tournant alors vers les quatre points cardinaux, tira quatre flèches de son arc. Les autres Juifs l'imitèrent, en lançant leurs quatre flèches aux quatre points de l'horizon. Et tout cela n'était pas fait, comme on pourrait l'imaginer, pour transpercer d'une façon symbolique les massacreurs d'Elizabethgrad, mais pour fêter, en ce trente-troisième jour après Pâques, par un rite cabalistique dont la signification s'est perdue au cours des âges, l'anniversaire de Reb Simon ben Jocchaï, le plus illustre des trois Docteurs qui sous le regard du grand prophète Élie et le bruissement d'ailes des Anges, rédigèrent dans la cave ténébreuse le Livre de la Splendeur.

La journée était admirable. Du fond de l'horizon, les blés en longues A^agues changeantes venaient battre la lisière du bois ; de fraîches pousses d'un vert tendre rajeunissaient les noirs sapins; et sur les chênes tardifs les jeunes bourgeons expulsaient les vieilles feuilles obstinées à survivre à la saison morte. Quand tous les archers en caftans eurent lancé leurs quatre flèches, chacun s'assit dans la clairière autour des gâteaux et du vin, les hommes d'un côté et les femmes d'un autre, pendant que les enfants continuaient de tirer de l'arc dans les arbres de la forêt. Et naturellement on voyait ici réunis tous les personnages marquants de la Communauté Sainte, à l'exception du Lithuanien qui, chaque année, trouvait un prétexte nouveau pour éviter d'assister à cette fête, où ses yeux de talmudiste ne voyaient

qu'une réminiscence païenne, un sacrifice sur les hauts lieux, l'adoration de la nature et de ces forces mystérieuses que les hommes vénéraient jadis dans les sources et les bois.

Pourtant, je vous assure, Reb Jossel, qu'aucun des Juifs, rassemblés ce jour-là dans cette clairière de forêt, ne songeait à célébrer le triomphe du printemps! Les oiseaux, qui les écoutait chanter? Les arbres, qui aurait pu seulement les nommer par leurs noms et distinguer un chêne d'un ormeau, un frêne d'un charme ou d'un hêtre? Et ce frémissement, cette tendresse des choses qui inclinait la branche sur la branche, la feuille sur la feuille et faisait se coucher le blé comme un chien sous la caresse, qui donc les sentait dans son cœur? Une minute en pleine nature, un pauvre jour, un seul dans tout le cours de l'année,

passé au milieu des bois, pour tirer quatre flèches avec un cercle de barrique, est-ce un crime devant l'Étemel? Cette halte brève sous les arbres, peut-elle vraiment mettre en péril ce qu'ont enseigné les Docteurs depuis tantôt deux mille ans, et faire oubUer à ces Juifs que tout ce qui dans le monde n'est pas l'homme, et tout ce qui dans l'homme n'est pas Dieu, tout cela est péché?

Rassurez-vous, Reb Jossel! L'abominable volupté qui pénétrait ce jour-là le chêne et le bouleau, trouvait les cœurs de vos coreligionnaires autrement durs que l'écorce ! Pour en être bien assuré, il suffisait de jeter un regard sur tous ces hommes et ces femmes qui se tenaient si sévèrement à l'écart les uns des autres, comme si cette fête du printemps, au heu de rapprocher les cœurs et toutes les forces

de la vie, n'avait au contraire pour effet que de les éloigner davantage. Dans quelle minute de délire à jamais incompréhensible, l'âme juive a-t-elle pu se renier ellemême, au point de célébrer, avec une ardeur que nul poète d'aucune race et d'aucun temps n'a jamais égalée, toute la violence du désir qui éclatait à cette heure dans ces bois et sur toute l'étendue du monde printanier? Quel mystérieux jaillissement a produit cette fleur unique : le Cantique des Cantiques? Par quel trou de la muraille s'est introduite la volupté dans la prison des préceptes et des rites ? Victoire unique, sans lendemain, de la passion et de la poésie, et qui peut-être nulle part n'apparaît aussi extraordinaire qu'en ce jour de l'année, dans ces bois de Pologne et d'Ukraine, où Juifs et Juives, les yeux fermés et le cœur indifférent aux trou-

blants appels des choses, viennent manger des gâteaux au miel et vider des verres de vin!

Mais aujourd'hui, hélas! le vin et les gâteaux au miel avaient un goût bien amer pour les Juifs de Schwarzé Témé! Sans doute ils mangeaient et buvaient, car cette promenade inusitée leur avait ouvert l'appétit. Et puis la veille était un jour de jeûne: et puis enfin, est-ce qu'on a jamais vu un Juif ne pas manger avec avidité quand il en a l'occasion?... Mais jusqu'à quand allait-il être permis de manger et de boire? Jusqu'à quand, Seigneur, jusqu'à quand? Sous l'ombre paisible des arbres, on ne parlait que de noyades, de pillages et d'incendies, de filles et de garçons embrochés au bout des lances, et des mille atrocités dont les tueries de Ghmelnicki ont laissé l'horrible mémoire. Abandonnant

leurs jeux, les enfants venaient écouter ces récits effrayants, dont Dieu s'épouvante lui-même quand il y songe au fond du ciel, si l'on en croit la légende. « Malheur à moi, s'écrie-t-il, malheur à moi qui ai permis qu'on dévaste ainsi ma maison! » En vain, pour distraire ses pensées, les Anges lui chantent ses louanges, il secoue la tète et dit : " Heureux le Roi qu'on loue dans sa demeure ! Mais quelle punition n'est pas due à un père qui a permis qu'on traîne ses enfants dans l'opprobre et la misère! » Et achevant ces mots, il se meta rugir comme le lion dans la forêt d'Elaï. Et ses larmes tombent du ciel avec un tel fracas que le bruit en retentit au loin et que la terre en est ébranlée . . .

Ainsi s'en allaient les récits sous les arbres pacifiques ; et l'influence du vin se faisant sentir peu à peu, beaucoup se

UiSE JOURNÉE DE PRINTEMPS 121

demandaient avec des yeux humides si au printemps prochain, leurs carcasses déchiquetées par tous les corheaux de l'hiver ne pendraient pas au bout des branches !

Cependant le temps passait. Il fallait être de retour au village pour la prière de min' ha. Les gâteaux étaient finis, les bouteilles vidées; on s'ennuyait parmi les arbres de cette longue journée au grand air. Tout le monde avait hâte de rejoindre la chère synagogue, et surtout de connaître les nouvelles que rapportait le messager envoyé, le matin même, à Smiara.

Chacun tirait impatiemment sa montre, avec l'espoir que le Zadik donnerait le signal du départ. Mais le Zadik n'entendait pas que la fête de Beb Simon ben Jocchaï fût abrégée seulement d'une seconde; et suivant son habitude, ce n'est

qu'à trois heures et demie qu'il commanda son landau.

La voiture était déjà prête. Son fils aîné, son secrétaire, le Délé^LTué à la mairie et trois de ses petits -enfants y prirent place avec lui. De nouveau les chevaux rapides s'emportèrent dans la prairie. Bientôt ils arrivaient à la hauteur d'un bois, où les fidèles qui au départ n'avaient pu trouver place dans aucun des véhicules, s'étaient arrêtés pour festoyer; et l'attelage toujours lancé ventre à terre faisait s'éparpiller dans les blés, avec une frayeur comique, les grasses Juives qui soulevaient à deux mains leurs lourdes robes de velours, les enfants armés de leurs arcs, et des groupes de Juifs qui dans leur triste souquenille semblaient revenir d'un enterrement.

Le messager de Smiara venait juste

d'arriver quand la voiture fit son entrée dans l'enclos du Rabbin Miraculeux. Sans paraître seulement l'avoir vu, le Zadik regagna sa chambre, comme si les flèches que son bras venait de lancer tout à l'heure aux quatre points cardinaux, avaient suffi à conjurer tout péril. Reb Mosché, moins confiant peut-être dans la protection divine, s'était arrêté sur le seuil; et le secrétaire du Zadik prenant des mains du messager la lettre que lui adressait le Rabbin de Smiara, en fit la lecture à voix haute :

« Béni soit Dieu !

a Le deux cent quarante et unième jour de la cinq mille six cent quarante et unième année de la Création du Monde, dans la sainte Communauté de Smiara.

« Au pieux serviteur, secrétaire du

saint Rabbin renommé, faiseur de miracles, fils des saints, dont le nom est connu dans l'univers, etc. , etc. . . Abraham lankélé, que Dieu le ^arde en vie jusqu'à cent vingt ans !

« Obéissant promptement aux ordres du saint Rabbin, j'éprouve l'immense douleur de vous informer que le bruit qui vous a été rapporté est malheureusement trop exact, et même que ces dévastations et massacres continuent en ce moment de plus belle à Elizabethgrad et dans les villes d'alentour, et menacent de s'étendre jusqu'à nous. Des gens sans feu ni lieu, venus de Poltava pour travailler aux usines de sucre, proclament tout haut dans les rues qu'ils ne tarderont pas, eux non plus, à massacrer tous les Juifs du pays. Notre sainte Communauté est atterrée de douleur par cette nouvelle épreuve que le Sei-

gneur lui envoie pour ses péchés. Pères et enfants se lamentent. Jusqu'à quand, Seigneur? Jusqu'à quand?... Par le même courrier, je vous adresse une petite offrande au nom de la sainte Communauté de Smiara, en vous priant de la transmetti^e au saint Rabbin faiseui^ de miracles. En ces jours de tribulations, tous les yeux des fidèles de la Communauté se tournent vers lui avec an^^oisse et le supplient de multiplier ses prières en leur faveur afin qu'ils soient épargnés au sein de tout Israël. .

^< Celui qui vous estime et vous aime selon votre haute valeur,

vc Rabbin Benjamin Éliézer. »

Pendant cette lecture, les voitures et les carrioles arrivaient dans la cour. Plus de

vingt Juifs maintenant, et puis bientôt cinquante entouraient Reb Moscbé, criant et s'exciamant à cbaque phrase de Reb Éliézer, et s'excitant mutuellement à la peur. Alors les flèches de bouleau et les cercles de barrique apparurent bien fragiles devant l'effroyable menace suspendue sur les têtes ! Et dans le verger du Rabbin, où les Juifs s'en allaient par groupes causant et gesticulant en attendant la prière de min' ha, les pruniers et les poiriers entendirent, ce soir-là, les mêmes gémissements et les mêmes plaintes amères que les saules de l'Euphrate dans le long exil d'autrefois.

Prier, jeûner et dire les psaumes, telles furent de nouveau les paroles du Rabbin Miraculeux, quand on lui donna connaissance de la lettre de Reb Éliézer.

— Avec votre permission, mon père,

lui dit alors Reb Mosché, je me rendrai demain chez le comte Zavorsky. Dans le danger qui nous menace, lui seul pourra nous renseigner avec un peu d'exactitude. Il est, vous le savez, le grand ami du sousgouverneur de Kievv, et peut-être que nous pourrions obtenir, grâce à lui, des Cosaques pour nous protéger.

A ce mot de Cosaques, le pieux vieillard, difficile pourtant à troubler, leva sur l'aîné de ses fils le regard rempli de surprise et d'une vague épouvante qu'il aurait eu si Reb Mosché lui avait dit tout à coup qu'il partait pour Paris ou pour New-York. Quant aux autres personnages qui se trouvaient à ce moment dans la chambre, ils se mirent à vociférer, les uns pour approuver ces paroles, les autres pour y contredire.

— Y songez-vous, Reb Mosché? s'écriait

laS UN ROYAUME DE DIEU

le vénérable HazëD. Appeler à notre aide les petits-fils du cruel Hetman, les descendants de Chmelnicki, les massacreurs des ancêtres? Est-ce là une pensée raisonnable! Allons-nous remplacer un danger par un autre et mettre les loups au bercail ! Mais le Grand Usurier qui se voyait déjà aux mains des massacreurs, agitait son index dans un geste de dénégation et commençait un discours.

— Réfléchissez, Reb Isaac! Vous savez aussi bien que moi que le Seigneur nous interdit comme un péché mortel de nous exposer au danger. Le Talmud dit expressément que manger une chose impure n'est pas une faute plus grave que de courir au-devant d'un péril. Et même pendant le Kippour, la Loi nous autorise à rompre le grand jeûne plutôt que d'affronter la mort.

Il s'arrêta un instant afin de mesurer l'effet de SCS paroles. Et comme le Hazën ouvrait la bouche pour lui répondre :

— Pardon! continua-t-il aussitôt. Pourquoi, vénérable Hazën, justement l'année dernière, avez-vous fait venir un docteur de Smiara pour soigner vos rhumatismes?

Et pourquoi, dans le cas de maladie, agissons-nous tous de la sorte? Nous savons bien pourtant que toute guérison vient de Dieu et que le seul soulagement à nos maux est celui qu'il nous envoie par l'Ange de la Guérison. Cependant, encore une fois, nous faisons venir le médecin. Et nous serions mille et mille fois coupables de ne pas le faire venir, car agir différemment serait porter un défi à l'Ange de la Mort, et l'Ange de la Mort ne veut pas être bravé! Tout ceci nous prouve, Reb Isaac, que les Docteurs de la LiOi donnent

raison à Reb Mosché. Quand même il en viendrait cent mille de ces chiens de Cosaques, pour défendre notre Communauté sainte, ils seraient bien incapables à eux seuls de nous protéger de la mort. Mais l'Ange du Salut les accompagnera. Et comment l'Ange viendrait-il si nous n'appelions pas les Cosaques?

A cet argument plein de force, Reb Mosché ajouta que, grâce au ciel, les Cosaques d'aujourd'hui n'étaient plus ce qu'ils étaient au temps du cruel Chmelnicki ; que la lettre de Reb Èliézer indiquait clairement que les massacres étaient le fait de gens sans feu ni lieu, et qu'en face de pareils bandits il ne restait qu'une ressource : le fouet des cavaliers du Tsar. Mais l'occasion était ti^op belle pour discuter sans fin, et par la discussion même d'oublier son inquiétude. Dans la chambx^e

du Rabbin Miraculeux, les arguments et les défis se poursuivaient, se dépassaient avec la même ardeur fiévreuse que tout à l'heure les voitures sur la route; et toujours revenait ce terrible mot de « cosaque », qui peut-être jusqu'à ce jour n'avait jamais résonné dans ce lieu de paix et de lumière !

Au milieu du brouhaha, le Zadik, les yeux baissés, paraissait étranger à tous ces vains propos. Quand l'heure de min' ha fut venue , il se leva de son fauteuil, un lourd fauteuil d'argent massif, dont ses fidèles lui avaient fait présent, et que des coussins éventrés ne rendaient guère confortable.

Brutalement ses serviteurs lui ouvrirent un passage à coups de poings, à coups de coudes, à travers le couloir envahi par les intrus. Et derrière lui, tout le troupeau des Juifs affolés se rendit à la synagogue.

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