‹ Un royaume de DieuChapitre 23 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE COMTE ZAVORSKI

C'est une question de savoir si le Paradis est réservé uniquement aux Juifs, ou si des Chrétiens pieux et de mœurs honorables pourront aussi y pénétrer. Le Talmud estime que cette dernière hypothèse n'est pas à écarter tout à fait, et que des places, naturellement assez rares, car il est bien difficile d'être pieux sans être Juif, sont réservées auprès de Dieu à ces Chrétiens d'exception.

Aux yeux des Juifs de Schwarzé Témé, il ne faisait aucun doute que le comte Zavorski ne fût un de ces privilégiés, et

qu'ils le retrouveraient un jour dans le sein béni d'Abraham.

Le Comte appartenait à une de ces familles polonaises qui possédaient autrefois presque toutes les terres de l'Ukraine, et dont le plus grand nombre a quitté le pays pour habiter Varsovie ou l'Étranger. Lui, il était resté sur son domaine, où il vivait fort retiré, ne frayant guère avec les propriétaires voisins, qu'il détestait en leur double qualité de Russes et d'Orthodoxes. Ses fils, qu'il avait envoyés faire leur éducation en Angleterre et en France, n'éprouvaient aucun goût pour l'existence solitaire dans cette lointaine Ukraine, et refusaient de revenir. « Que ferions nous là-bas, vieux père? lui écrivaient-ils de Londres, de Biarritz ou de Monte- Carlo. Voudrais-tu nous voir dans l'armée ou l'administration moscovite? Ce

LE COMTE ZAVORSRI 135

serait une trahison ! Alors pourquoi végéter sur la terre russe? La vieille Pologne est bien morte» Nous ne la ressusciterons pas,.. » Ils ne reparaissaient qu*à de longs intervalles, quand le vieillard, lassé de leurs folles exigences, ne leur envoyait plus d'argent. Et chacune de ces visites provoquait entre le père et les fils des scènes d'une violence inouïe, dont on avait un écho dans la petite ville juive par Amschel le relieur, qui travaillait au château. Que de fois il avait entendu de grands éclats de voix, un bruit de chaises remuées avec fureur, et que de fois aussi il avait surpris le vieillard les yeux remplis de larmes î

Est-ce le sentiment que la vie de ces Juifs, exilés comme lui de leur patrie et comme lui soumis à des maîtres dont ils n' lavaient ni les mœurs, ni la langue, ni

surtout la religion, ressemblait en somme à la sienne? Est-ce parce que dans sa famille, depuis des générations on avait eu pour intendants des Juifs tout dévoués aux intérêts de la maison? Pour une raison ou pour une autre, et sans doute pour toutes ensemble, le comte Zavorski n'avait aucune antipatbie pour le peuple d'Israël. Certes ses préférences allaient aux paysans tout Russes et Ortbodoxes qu'ils fussent; et sa bonté à leur égard était même un des grands sujets de dispute avec ses fils qui, dans leurs besoins d'argent, lui reprochaient de ne pas se montrer assez exigeant sur les fermages, d'abandonner sans redevance d'énormes étendues de terre et de prêter complaisamment l'oreille aux paysans qui se plaignaient à lui de quelque mauvaise récolte, il aimait leur gaîté, leurs danses, leurs chants, leur musique.

LE COMTE ZAVORSKI 137

ces filles toujours parées de fleurs, toute cette vie abandonnée à la nature, à la saison. Mais quand il passait la mare sur la passerelle de bois, et qu'il pénétrait chez les Juifs, il se sentait tout à coup dans une humanité à la fois plus lointaine et beaucoup plus proche de la sienne. Oh! il connaissait bien leurs défauts et aussi leurs ridicules. Mais comment n'eût-il pas aimé leur fidélité à leur race et à leur religion, la ténacité qui les maintient toujours pareils à eux-mêmes au milieu des nations, cette piété ardente où ils puisent un réconfort contre l'adversité des siècles, et ce goût des choses de l'esprit qui s'allie si bizarrement en eux au plus vif sentiment des réalités de la terre! Tout l'emplacement sur lequel s'élevait la petite ville juive était sa propriété. Il aurait pu la supprimer d'un coup, si tel avait été son

i;58 UN ROYA.UME DE DIEU

désir; mais au contraire il l'agrandissait sans cesse de quelque pâturage, et ion ne comptait pas les vacbes et les chèvres dont il faisait don chaque année à la Communauté Sainte. Aussi, toutes les fois qu'il y avait chez le Zadik une naissance ou hien un mariage, ce qui arrivait fréquemment, le Rahbin Miraculeux ne manquait jamais d'organiser pour lui une fête spéciale; et le Comte, de son côté, ne laissait passer aucune occasion d'être agréable au vieillard, qui représentait à ses yeux quelque chose de grand et de noble, que toute la bizarrerie du personnage n'arrivait pas à cacher.

Le lendemain de la Fête des Arcs, Reb Mosché se fit conduire chez le vieux seigneur polonais. Après trois kilomètres franchis au grand galop, sa voiture arrivait à l'entrée d'un beau parc, devant une

LE COMTE ZAVORSRI 139

porte de bois assez monumentale et décorée dans ce goût asiatique qui est déjà celui de la Petite Russie. Les chevaux s'engagèrent dans une allée sablée, entre des chênes magnifiques qui s'écartaient çà et là pour laisser voir des clairières avec des pelouses et des massifs de fleurs printanières. Le château s'élevait au milieu d'un espace découvert, où les arbres, ni trop près ni trop loin, se tenaient à distance respectueuse comme de vieux serviteurs fidèles. Pareille à toutes les maisons seigneuriales d'Ukraine, c'était une bâtisse sans étage et fort longue, aux murs badigeonnés de bleu, avec un toit de tôle vernissée, édncelant de jaune et de vert. Une trentaine de fenêtres, de six mètres de haut, lui faisaient une très noble façade. Entre les fenêtres descendaient des goût-tières de tôle peinte qui, par des gueules

d'animaux fantastiques, se déversaient dans une douve creusée autour de la maison.

Sans ralentir son allure, le cocher du Zadik arrêta d'un coup son landau devant le perron du logis. Un laquais en habit à la française introduisit fort dédaigneusement le fils du Rabbin Miraculeux dans une vaste antichambre. Le Comte vint l'y chercher lui-même, et l'ayant conduit par la main dans le petit salon où il passait ses journées :

— Je crois savoir le sujet qui vous amène, dit-il en le faisant asseoir. Une lettre de Riew m'informe, ce matin, que des troubles agraires ont éclaté dans le Gouvernement, et qu*en particuUer, au village de Rimanovo (c'était un assez gros village à dix lieues de Schwarzé Témé) les paysans ont mis le feu aux bâtiments de

LE COMTE ZAYORSKI 141

M. Krouchewsky. . Mais peut-être me demandez- vous quelle relation il y a entre l'incendie des bâtiments de M. Krouchewsky et le fait qu'on a massacré quelques-uns de vos coreligionnaires à Elizabethgrad? Car c'est bien cela qui vous inquiète, n'est-ce pas, Reb Mosché?

— Vous avez deviné juste, Pani Zavorski, répondit le fils du Rabbin Miraculeux.

— J'imagine, reprit le Comte avec une bienveillance où pointait quelque ironie, que votre Communauté doit être sens dessus dessous. Je comprends votre inquiétude. Mais Dieu merci! Elizabethgrad est loin. Mes paysans (il disait toujours « mes paysans », bien que le servage fût aboli, comme il eût dit « mes enfants »), mes paysans, continua-t-il, sont heureusement très pacifiques et ne me donneront pas les

soucis qui empêchent de dormir ce bon M. Krouchewsky. » Il prononça ces derniers mots sur un ton qui laissait voir tout le dédain qu'il avait pour ce Moscovite brutal et parvenu, contre lequel les paysans avaient mille sujets de rancune, et dont ils brûlaient les récoltes assez régulièrement chaque année.

Reb Mosché saisit l'occasion de faire au Comte quelques compliments sincères, qui auraient pu sembler excessifs, mais qui dans la bouche d'un Oriental indiquaient au contraire un réel souci de conserver dans la flatterie de la mesure et de la discrétion.

— Merci, merci, dit le Comte, l'interrompant dans son panégyrique. Je vous disais donc, Reb Mosché...

A ce moment il prit garde que son hôte était resté découvert, ce qui est tout à fait

LE COMTE ZAVOUSKI 143

contraire à la dignité hébraïque. Il lui fit remettre aussitôt son couvre-chef sur la tête, et poursuivant la causerie lui expliqua de quelle manière le pogrom d'Élizabethgrad était lié, selon lui, aux révoltes agraires du genre de celles qui venaient d'éclater chez M. Krouchewsky. Le Comte n'avait pas plus d'indulgence pour les révolutionnaires juifs, dont on retrouvait toujours la main dans ces émeutes paysannes, qu'il n'avait de sympathie pour les fonctionnaires ou les propriétaires moscovites. Aux uns, il reprochait leur propagande frénétique qui détruisait l'ordre social, et aux autres d'organiser systématiquement des massacres, pour détourner sur tous les Juifs les fureurs populaires que quelques-uns d'entre eux s'acharnaient à exciter. Et tandis qu'il faisait son petit cours d'histoire, il s'étonnait de la rapidité

avec laquelle ce Reb Mosché, qui n'était jamais sorti de sa Communauté, le comprenait à mi-mot, l'obligeant à préciser les points délicats du problème ; et à part lui il se disait : " Demain, c'est ce fils de Zadik qui m'expliquera, mieux que je ne le fais en ce moment moi-même, ce qui se passe dans la Russie qu'il ignore. Un petit coup de pouce, et c'est cet enfant du Ghetto qui, sorti du Zohar et de sa synagogue, mènera le branle des choses et fera marcher la montre que j'essaie maladroitement de démonter devant lui.

— En somme, Reb Mosché, conclut-il, je crois que pour l'instant nous n'avons ni vous, ni moi, rien à craindre. Mes paysans ne brûleront pas ma récolte, et à vous certainement ils ne veulent aucun mal. Mais il y a autour de nous des petites villes comme Smiara, avec leurs sucreries et les vagà-

LE COMTE ZAVORSKI 145

bonds qu'on y emploie. De ces gens-là on peut tout craindre. Inutile de vous dire que je suis à votre disposition et à celle de votre Communauté, pour faire en votre faveur tout ce qui sera en mon pouvoir.

C'était justement ces mots-là qu'attendait le porte-parole de la Communauté Sainte.

— Je vous remercie, Pani Zavorski, dit-il. Je voulais vous demander, vous qui connaissez Son Excellence le vice-gouverneur de Kiew... peut-être pourriez-vous obtenir . . Enfin voilà ! Notre Communauté prendrait tous les frais à sa charge. . . x\urions-nous cent Cosaques à loger et à nourrir, nous les défraierions de tout, le temps qu'il serait nécessaire.

Le Comte ne put s'empêcher de sourire.

Il connaissait bien ces Juifs, que la seule vue d'une lance ou d'un fouet faisait

trembler. Quelle devait être leur angoisse, pour qu'ils vinssent lui demander d'introduire chez eux des Cosaques! En même temps, dans son esprit tout de suite il voyait la scène qui se passerait, non pas chez Timothée Bobrykine, le vice -gouverneur de Kiew, dont il était le condisciple et qu'il connaissait pour un esprit sceptique et libéral, mais chez Trépoff le gouverneur, homme violent, toujours sous Tempire de la colère et antisémite notoire, lorsque Bobrykine viendrait lui dire que Zavorski demandait cent Cosaques pour protéger les Juifs de chez lui. » Des Cosaques pour des Juifs? Et les protéger de quoi? D'un pogrom qui se passait à quatre cents kilomètres! L'armée du Tsar mobilisée pour protéger Schwarzé Témé!

Voyons, voyons, Bobrykine! Zavorski est devenu fou ! »

LE COMTE ZAVORSKI 147

Il se représentait tout cela, le comte Zavorski, comme si la scène se passait dans son salon, et qu'au lieu du fils du Zadik, le colérique Trépoff fût assis dans ce fauteuil, sous ce Christ d'ivoire dont la tête semblait se pencher pour écouter leurs propos. Et à dire vrai, la fureur de Trépoff lui paraissait assez raisonnable, et il en souriait à part lui ; mais il savait aussi la nervosité d'Israël et dans quel profond désarroi devait être plongée la malheureuse Communauté.

— De Bobrykine, dit-il enfin, je pourrais tout obtenir. Mais il ne dispose pas des Cosaques. Et vous connaissez Trépoff. Je ne vous cache pas qu'il n'y a guère apparence qu'il vous envoie ce que vous demandez. Enfin je vais toujours écrire, et dès que j'aurai une réponse je vous la ferai parvenir.

Pour un esprit d'Occidental, de telles paroles auraient laissé peu d'espoir d'obtenir jamais un Cosaque du Gouverneur de Kiew. Mais pour un esprit sémite, un peu d'espoir c'est une immense espérance, déjà presque la certitude que la réussite est là. Après de grands remerciements et force salutations, Reb Mosché prit congé du Comte, persuadé du succès de sa mission. Et tandis qu'il s'éloignait, le A^eux seigneur polonais, debout devant une fenêtre, se disait en suivant des yeux la voiture sous les arbres : « Ces révolutionnaires des villes, que déteste tant Reb Mosché, sont sortis pour la plupart de quelque ghetto campagnard tout pareil à Schwarzé Tcmé. Un jour, par un violent effort ils se sont évadés de quelque Communauté sainte, de ses rites, de ses pratiques bizarres. Et ma foi,

LE COMTE ZAVOKSîvI 1V9

dans leur orgueil de s'être émancipés du Talmud et de la Loi, ils repoussent du même coup toutes les disciplines du monde, et nos idées à nous leur semblent aussi folles, aussi absurdes et encombrantes que celles de leurs vieux Docteurs. Mais à bien voir, ces révolutionnaires et ces lecteurs du Zobar sont-ils au fond si différents? Us se nourrissent de la même pâture, de la même grande espérance. Ceux-ci attendent le Messie monté sur son cheval blanc, et ceux-là croient qu'il doit venir derrière un drapeau rouge... »

Puis quittant la fenêtre et s' asseyant à sa table de travail, il écrivit à son ami Bobrykine :

« Cher Timothée Andréïesitch, « Les Juifs de Schwarzé Témé, mes Juifs, sont dans une angoisse effroyable.

Ils ont la tête couverte de cendres, et tu devines pourquoi. . . »

Et tandis qu'il continuait d'écrire, le Christ dans son cadre de velours lisait par-dessus son épaule.

Page 1