‹ Un royaume de DieuChapitre 24 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

jusqu'à quand, seigneur?

jusqu'à quand?

Depuis bientôt dix jours, dans la Communauté on prie, on jeûne, on dit les psaumes. Tout travail est suspendu. Il y a trop d'effroi dans les cœurs et de tremblement dans les doigts, pour que Mardochaï le tailleur puisse coudre ses caftans, ou Schmoul le cordonnier travailler le cuir de ses boites. Et puis à quoi bon coudre, à quoi bon battre le cuir, pourquoi faire ceci ou cela, quand peut-être demain, aujourd'hui, tout sera pillé, saccagé, jeté dans la boue de la rue, précipité dans la mare?...

loi

Le Grand Usurier songe à fuir. Avec un parent de Lemberg il combine une affaire de famille qui lui fournirait un prétexte pour s'absenter quelque temps de la Communauté Sainte. Car enfin, se dit-il, ai-je le droit de m'offrir en holocauste à ces Chrétiens qui me couperont la barbe et feront peut-être pis encore? Qu'un petit artisan demeure pour garder sa boutique; que le Maître de poste, qui est de taille à se défendre, reste pour protéger ses filles, cela est tout naturel! Mais moi! Un homme comme moi ! Un homme qui a passé sa vie dans l'étude des livres sacrés ! Que puis-je faire? De quelle utifité serais-je?. .. Et ce savant talmudiste (le seul avec Reb Jossel, dans toute la Communauté, qui pût se vanter de piquer une épingle au milieu du grimoire, et de dire à la fois la page où il s'était ouvert et le

texte de la page) n'était pas à court d'arguments pour justifier sa décision de se rendre en voiture jusqu'à la station prochaine et de gagner la Galicie.

Le Petit Usurier passait ses nuits à creuser des cachettes, où il enterrait ses roubles et les gobelets d'argent qui servent à fêter le Samedi, et que ses débiteurs les plus pauvres lui remettent en gage. Et lui-même, le jour du Sabbat, il faisait la bénédiction dans un simple verre à thé î Pour la première fois, Reb Naftali, le silencieux, sentant la vanité de ses meilleurs stratagèmes, devenait presque loquace et se répandait en vains propos, tout comme Mérélé l'Imbécile. Mérélé l'Imbécile, moins sot qu'on aurait pu le croire (on n'est jamais tout à fait bête quand on vit avec les animaux), terrifié de courir sur les grandes routes en un

moment si dangereux, avait cassé, non sans art, dans un brusque tournant, une patte au cheval que la Communauté lui fournit pour son service, et passait maintenant ses journées à la synagogue ni plus ni moins que s'il était un Instrument de Sainteté.

Le riche commerçant de Kiew, qui a tout quitté, sa famille, sa maison, ses affaires, pour venir achever sa vie dans la cour du Rabbin Miraculeux, se perd en tristes conjectures. Après avoir appuyé cinquante ans le pied sur la balance en achetant le blé des paysans, après avoir vendu cinquante ans des wagons de céréales aux marchands de Nikolaïew (il ne s'agissait plus alors d'appuyer le pied sur la bascule, car ces Chrétiens-là sont rusés! mais avec l'aide de Dieu on ne les trompait pas moins!), après avoir acquis

une honnête fortune, marié ses onze enfants (tout le monde ne peut pas en avoir douze) et enseigné à ses huit fils les traditions du commerce, il avait espéré enfin pouvoir vivre tranquille et terminer ses jours en sainteté près du Rabhin Miraculeux, dans le cher Royaume de Dieu.

Mais peut- on vivre en paix dans cette vallée de misère? L'Éternel n'admet pas cette espérance impie, et il l'a bien fait voir à Jacob qui, lui aussi, après une longue existence de travaux et de succès, au moment où il s'apprêtait à jouir de son repos, connut les grands déboires de sa vie, les malheurs de Joseph et l'aventure de Putiphar, qui entraîna pour le vieillard de si grandes tribulations et son départ pour l'Egypte et tout le drame qui s'ensuivit.

Près du vieux bonhomme angoissé et

rabâchant pour lui seul toute cette vieille histoire, Reb EUakoum, le fou, sous son taliss crasseux dont on ne distingue même plus les vieilles broderies d'argent, ne cesse d'agiter ses lèvres d'où sortent d'informes prières. Sait-il seuleuient, le malheureux, qu'un effroyable danger menace la Communauté, perdu qu'il est dans ses mirages, dont il ne sort que pour insulter les enfants qui viennent lui tirer la barbe?

Ah! parmi ceux qui en octobre dernier, et les octobres précédents, lors du Conseil de revision, tremblaient de tous leurs membres, avalaient du vinaigre, et se fabriquaient des hernies, et dont les pères déboursaient sans regret leur argent pour les sauver du service, combien regrettent aujourd'hui ces stratagèmes et ces dépenses, et renonceraient volontiers, peu-

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dant trois ou quatre hivers, au plaisir de se frotter le dos contre le poêle, pour être loin d'ici, à l'abri dans quelcpe caserne, sous Tuniforme militaire!

La synagogue ne désemplissait plus. On aurait dit que toute la journée c'était l'heure entre niin'ha et marew. Là seulement on sentait quelque sécurité, là seulement les terreurs étaient un peu noyées sous le flot des paroles et dans la fumée des pipes. Les jeûnes, les nuits d'insomnie (car on ne dormait plus, ou si Ton cédait au sommeil c'était pour tomber aussitôt en d'affreux cauchemars), la fatigue et Tangoisse avaient tiré les traits, allongé les visages, allumé encore la fièvre dans ces yeux déjà si fiévreux, en sorte que tous les fidèles de la Communauté Sainte finissaient par ressembler aux chiens errants des bois, qui ne trouvaient plus

rien à manger sur le seuil de ces maisons désolées.

Quant aux femmes, inutile d'en rien dire. Leurs époux, qui à l'ordinaire leur adressaient rarement la parole, ne leui parlaient plus du tout. Ce n'est pas dans des moments si tragiques que l'on va parler à des femmes ! Mais elles se rattrapaient entre elles pendant que leurs maris bavardaient à la synagogue. Elles pleuraient et gémissaient et terrifiaient leurs enfants par des récits épouvantables, venus on ne sait d'où, portés par l'Ange de la Peur, où l'on voyait toutes les Juiveries de l'Ukraine soumises à des tortures inouïes. Bref, si l'on eût pris à la lettre la parole de Reb Akiba, qui déclare dans le Talmud que le fait d'avoir laissé brûler le rôti est une raison suffisante de divorce, il n'y aurait plus eu une femme mariée à

Schwarzé Témé. il est vrai qu'en ces jours d*aiigoisse, on ne mettait plus rien à la broche au village de l'Impureté Noire! Seuls, quelques pieux d'entre les pieux, dont Dieu n'oubliera pas les noms, acceptaient d'un cœur léger pour eux-mêmes les volontés du Seigneur. Mais d'autres soucis les rongeaient. Qu'allaient devenir les Thora? Car on peut cacher toutes choses, enfouir ses trésors dans la ten^e, argent, bijoux, vaisselle, mais il est un trésor qu'il est défendu d'enterrer, le grand, le vrai, le seul trésor d'Israël : la divine Thora ! Or, dans la sainte armoire, il y en avait quinze copies. Quinze copies qui demeureraient exposées sans défense aux outrages des méchants! La pensée des innombrables souillures que subiraient peutêtre les Saints Livres de Moïse arrachait chaque matin des larmes au vénérable Ha-

zen, tandis qu'il appelait les fidèles à l'almémor et que, le doigt enveloppé dans son taliss, il les accompagnait dans la lecture du texte sacré. Et quand on voyait ses larmes, la synagogue tout entière éclatait en sanglots et en gémissements. On implorait le ciel de hâter l'arrivée de ces Cosaques que promettait toujours Reb Mosché et qu'on ne voyait jamais venir. Et c'était affreux de songer que pour protéger les Thora dn tabernacle et les pauvres brebis de la Communauté, il ne restait d'autre ressource que les bourreaux des ancêtres!

Cet espoir même vint à manquer.

Dès qu'il eut reçu la réponse de Timothée Bobrykine, le comte Zavorski se rendit chez le Rabbin Miraculeux. Comme il l'avait prévu, Trépoff était entré dans une colère furibonde, jurant qu'il n'en-

verrait jamais un Cosaque à Schwarzé Ténié, dussent tous les Juifs de la Communauté et de toutes les Communautés de Russie être massacrés jusqu'au dernier — ce qui était fort désirable.

— Eh bien ! Pani Zavorski , dit paisiblement le Zadik, nous nous passerons des Cosaques ! 8i Dieu veut nous accabler, ce ne sont pas des Cosaques qui pourront nous faire échapper à sa colère. Vous connaissez, Pani, les vers de notre roi Salomon :

Si Dieu n'édifie pas la maison,

C'est en vain que les maçons y travaillent.

Si Dieu ne (j^arde pas la ville,

C'est en vain que la sentinelle veille...

— Sans doute, repartit Reb Mosché.

Mais dans la circonstance, les Cosaques auraient pu être les instruments de la miséricorde divine. Et cet espoir nous échappe.

A ces mots, qui marquaient une différence si profonde entre le père et le fils, le Comte oublia une minute l'endroit où il était pour faire un rapide retour sur luimême et ses enfants .

— Vous avez raison, Reb Salmën, dit-il enfin au Zadik. Je suis de votre sentiment. Rien n'arrive que par la volonté de Dieu. Il faut savoir nous résigner. (Et il songeait toujours à ses fils, qui lui ressemblaient si peu.) Mais enfin, continua-t-il, il n* est pas non plus défendu de nous aider un peu nous-mêmes, et je n'ai pas perdu tout espoir.

A la demande de M. Krouchewsky, une expédition punitive avait été organisée sur les terres de Rimanovo, c'est-à-dire que depuis huit jours une centaine de Cosaques vivaient là sur les paysans, enfilaient au bout des lances les poulets, les oies, les

canards, les petits cocbons qu'ils rencontraient, vidaient les greniers et les granges pour la nourriture de leurs chevaux, faisaient main basse sur l'eau-de-vie, prenaient leur plaisir avec les femmes et les filles toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion, et distribuaient aux gens suspects d'avoir incendie les récoltes quelques

milliers de coups de verges, de fines verges de coudrier trempées pendant huit jours dans l'eau pour les rendre plus souples. — Puisqu'il est impossible de rien obtenir de Trépoff, disait le vieux seigneur polonais, je vais de nouveau télégraphier à mon ami Bobrykine, pour qu'il prolonge, s'il est possible, d'une semaine encore, le séjour des Cosaques chez M. Krouchewsky. Nous les aurions sous la main si quelque événement fâcheux venait à se produire par ici.

Et tout en rédi(]^eant sa dépêche sur la table du Rabbin Miraculeux, cet homme juste et bon songeait qu'en écrivant cela, il prolongeait d'une semaine les misères de Rimanovo — tant il est malaisé de faire le bien quelque part sans faire une injustice ailleurs.

Pour porter ce télégramme à Smiara, Reb Mosché fit appeler Leïbélé, le seul Juif de Schwarzé Témé qui sût se tenir sur un cheval. C'était un chenapan, un chegetz, un coureur de servantes, un grand débaucheur de nourrices, un ivrogne au surplus, bref un être si peu estimable qu'à défaut d'un nom plus abject, on ne l'appelait que «le Soldat » . Il y avait quelque dix ans, au moment du tirage au sort, Dieu lui avait fait amener le numéro 1, montrant par là son désir qu'il quittât la Communauté pour aller se faire pendre ailleurs. Et Rabbi Naf-

tali, dont c'était pourtant le devoir le plus sacré et le plus strict point d'honneur d'arracher à la conscription toutes les hrebis d'Israël, même les plus galeuses, n'avait trouvé pour lui aucun expédient dans son sac, aucun passeport dans son tiroir, en sorte que seul de son espèce dans la Communauté Leïbélé était parti au service en compagnie des Chrétiens du village ; et tout le monde, son père le premier, le vieux cocher du Zadik, avait bien espéré en être débarrassé pour jamais ! . . . Mais il y a vraiment des choses qui sont incompréhensibles et dont l'explication demeure le secret de l'Éternel! Au bout de cinq ans de service, Leïbélé était revenu, alors qu'on voit tant d'enfants pieux s'éloigner du village pour n'y reparaître jamais. Il était revenu toujours pareil à lui-même, toujours perdu d'ivro-

gnerie et plus amoureux que jamais des servantes du Rabbin. Dieu sait, pendant ces cinq années, la vie qu'il avait pu mener dans les casernes de Kiew ! Quiconque dans la Communauté avait le respect de soi-même, ne lui adressait point la parole. Mais lui s'accommodait au mieux du mépris universel, et Ton voyait toujours sur ses lèvres un sourire équivoque, comme si le souvenir de ses années de régiment était sans cesse présent à ses yeux et suffisait à le réjouir pour tout le reste de sa vie.

Leïbélé partit ventre à terre sur un des chevaux du Zadik. Il ne rentra que le surlendemain, car Reb Mosché lui avait donné l'ordre d'attendre la réponse de Kiew à la dépêche du comte Zavorski.

La Communauté tout entière guettait son retour avec angoisse. Ah! que les

temps étaient chanf[és! Qui donc aurait jamais pu croire que ce chegetz, cet ivrogne, ce débauché, cet impie, ce soldat pour tout dire, on l'attendrait un jour, lui et son cheval blanc, comme le Messie lui-même!... Enfin, on le vit revenir! La réponse était favorable : les Cosaques resteraient encore huit jours sur les terres de Rimanovo. Mais à Smiara tout présageait des événements effroyables. Déjà plus une boutique ouverte, la mort sur la Communauté! Ouvertement les Chrétiens déclaraient que le jour de la Pentecôte — et c'était dans quatre jours — ils massacreraient tous les Juifs ! De ses propres yeux le Soldat les avait vus, sur le seuil de leur porte, en train d'aiguiser leurs couteaux! Lui-même, sur la route, n'avait dû. son salut qu'à la vitesse de son cheval et à son adresse de cavalier. Des paysans armés

de fourches lui avaient barré le chemin. Mais n'aurait-il servi de rien d'avoir été cinq ans au service (il s'en vantait, le malheureux, et personne à cette minute ne songeait à lui en vouloir!) s'il n'avait pas été capable d'enlever sa monture d*un vigoureux coup d'éperon et de sauter d'un bond par-dessus les têtes et les fourches ! . . . Il racontait tout cela, le Soldat, du haut de son cheval, devant le perron du Zadik, au milieu d'un cercle effaré. Énervée par la course, sa bête reniflait bruyamment, secouait sur les caftans l'écume de sa bouche, faisant reculer les auditeurs et traçant autour d'elle un cercle respectueux de crainte.

Que faire? Que devenir? Opposer la violence à la violence ne venait à l'esprit de personne. Se défendre, est«-ce une façon raisonnable d'éviter les coups? N'est-ce

pas, au contraire, courir stupidement audevant du danger? Prier? Mais dans l'excès de l'angoisse la mémoire ne retrouvait plus les mots de la prière. Les yeux usés de veilles, mouillés de larmes, épuisés de jeûnes, ne pouvaient plus lire les saints livres. Le corps ne trouvait plus la force de se balancer selon le rite. Et pour comble d'infortune, heure par heure, minute par minute, aussi imminente que le massacre, la fête de la Pentecôte approchait! Impossible d'échapper au devoir de se réjouir, de danser, de chanter, de festoyer pendant deux fois vingt-quatre heures, pour célébrer le jour glorieux entre les jours où la Thora fut donnée à Israël. Et en attendant le moment de cette terrible allégresse, il fallait aller dans les champs cueillir le céleri et l'absinthe, en décorer les poutres des maisons et de la

synaj^ogue, pétrir les cinquante -trois sortes de gâteaux qu'on doit manger ce jour-là, et préparer le festin de laitage, unique dans l'année, qui rappelle sans doute le temps où les douze tribus d'Israël étaient douze tribus de bergers... Alors, dans la Communauté Sainte on vit cette cbose inouïe : les femmes pleurer en tirant le lait de leurs brebis, et des larmes amères tomber dans la pâte des gâteaux faits pour la fête de la joie !

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