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CHAPITRE VII

LE SOLDAT DE l'ÉTERNEL

« Béni soit Dieu !

« Le deux cent cinquante-neuvième jour de la cinq mille six cent quarante et unième année de la Création du Monde, dans la sainte Communauté de Smiara.

« Paix et tout le bonheur possible pour Téternité au Saint Rabbin, lumière d'Israël, faiseur de miracles, dont la renommée est universelle, notre chef et notre guide, fils des Saints dont la sainteté est une des plus belles parures d'Israël, Saint Rabbi Salmën, fils des saints

172 UN ROYAOME DE DIEO

Rabbins, etc., etc., que Dieu le garde en vie jusqu'à cent vingt ans !

« C'est les yeux endoloris de larmes et le cœur déchiré que je vous écris cette fois, ô Saint Rabbi! La Sainte Communauté de Smiara, que Dieu par votre intermédiaire a confiée à ma garde, est plongée dans la désolation et l'opprobre. L'Eternel Zébaoth, dont la bonté est infinie, nous prépare une douloureuse épreuve. Voilà que les méchants dont II se plaît à se servir pour châtier son peuple élu, proclament hautement qu'ils feront un pogrom, demain, veille du saint Jour où la Loi nous fut donnée. Nous élevons nos cœurs à deux mains vers le Seigneur et nous crions : 0 Éternel, Maître de l'Univers, tu as fait de nous une balayure, uil objet de dégoût parmi les nations; tu t'es enveloppé de colère et tu nous persécutes

sans ménagement ! Certes grande est notre indignité, et nos péchés aussi nombreux que les grains de sable dans la mer. Mais rappelle-toi, ô Éternel, que nous sommes ton peuple, les fils de ton bienaimé Abraham auquel tu as juré alliance sur le mont Moria! Notre Père, notre Roi, déverse ton courroux sur les nations qui ne te connaissent pas, qui n'invoquent point ton nom et qui sont en train de ruiner les foyers d'Israël et de profaner ses sanctuaires.

w Mais Dieu, notre Père et le Père de nos ancêtres, nous exaucera- t-il? Il semble s'être enveloppé de nuages pour empêcher nos prières de parvenir jusqu'à Lui! Nos méfaits ont mis une barrière entre nous et notre Dieu. Il a détourné sa face et cessé de nous écouter. Nous n'avons plus d'espoir, ô Saint Rabbi, lumière d'Is-

raèl, que dans vos ardentes prières pour apaiser son courroux. Multipliez vos implorations auprès de l'Éternel pour qu'il épargne à la Sainte Communauté de Smiara dans le sein de tout Israël, le triste châtiment qu'il lui a réservé, 0 Saint Rabbi, vous ne pouvez pas permettre que les méchants exécutent leur menace et profanent la sainte Thora mise par vos propres mains dans le Saint Tabernacle de notre Synago^j^ue. Implorez l'Éternel Zébaoth qu'il leur brise les dents dans la bouche, qu'il les abatte de ses flèches, qu'il les rende comme la limace qui se dissout en rampant, ou semblables à l'avorton qui n'a pu voir le soleil.

« Celui qui se courbe humblement en tremblant devant votre Grandeur et votre Sainteté.

a Benjamin Éliézer, "

Cet appel angoissé arrivait chez le Zadik sur la fin de la journée. D'ici deux heures au plus tard le soleil serait couché, et avec la première étoile allait commencer Schabouot (1). A partir de cette minute il est expressément défendu de quitter la Comaïunauté et de rien entreprendre qui ne soit consacré à l'Éternel. Reb Mosché eut juste le temps de faire atteler sa voiture et de se rendre chez le Comte, pour lui communiquer la lettre du Rabbin de Smiara.

— Eh bien! dit le vieux seigneur aussitôt, avec sa bonne grâce habituelle, je vais demander qu'on vous envoie les Cosaques de Rimanovo, et vous ferez porter la dépêche.

Il jeta quelques mots sur le papier, pen-

(1) Fête de la Peulecôte,

dant que le fils du Zadik se demandait non sans perplexité comment mettre en route un Juif pendant ces deux jours de fête, et quelJuif accepterait de se rendre à Smiara au milieu de l'incendie! La crainte de paraître importun, et surtout son peu de confiance dans les domestiques chrétiens, l'empêchèrent de communiquer son embarras au Comte. x\vec mille remerciements il reçut la dépêche que celui-ci lui tendait, et fort inquiet il reprit le chemin de Schwarzé Témé, où il trouva tous les notables réunis dans sa maison.

— Le Comte, leur dit-il en substance, m'a remis un télégramme pour faire venir les Cosaques. Mais comment envoyer cette dépêche à Smiara? Je ne vois que Leibélé qui puisse nous rendre ce service. Seulement pouvons-nous, en conscience, le faire monter à cheval, maintenant que

la fête est commencée? Je vous le demande, dit-il en se tournant vers le Grand Usurier, dont l'opinion faisait loi dans les cas difficiles et dont il croyait savoir d'avance la réponse affirmative.

Et en effet Reb Alter ne doutait pas que pour sauver le troupeau d'Israël, Dieu ne permit d'enfreindre la Loi. Vingt textes l'assuraient. En vain le Hazèn objectait que le péril était hypothétique, tandis que le péché était sûr. Reb Alter eut tôt fait de le réduire au silence, car c'était pour lui jeu d'enfant de réfuter les objections d'où qu'elles vinssent, d'un simple débiteur ou du plus autorisé des Instruments de Sainteté.

Cependant le Hazèn ne se tint pas pour battu. Si à Smiara on massacrait les Juifs, pouvait-on risquer la vie d'un membre de la Communauté, fût-ce un vulgaire

sacripant, comme Leïbéié le soldat?

Le Grand Usuner répliqua que rien n'était plus aisé que de donner à Leïbéié des habits de paysan, et que sous cet accoutrement il ne courrait aucun risque.

— Ah ! Reb Alter, vous m'étonnez, dirent alors d'une même voix le Chantre et le Sacrificateur, soutenus dans leurs protestations par le Petit Rabbin rituel. Il faudra donc lui couper les paillés, enlever son caftan, remplacer son chapeau par un bonnet de paysan ! Or déjà c'est une chose qui irrite profondément l'Eternel de diminuer seulement de l'épaisseur d'un doigt la longueur du caftan, et vous voulez jeter sur le dos d'un fidèle de la Communauté la dépouille d'un Chrétien barbare! En vérité, Reb Alter, je ne m'attendais pas à vous entendre parler de la sorte, vous si fidèle aux vieux usages et qui vous habillez

toujours ainsi que s'habillaient nos pères.

La riposte était vive, mais Reb Alter para le coup.

— Et moi non plus, vénérable Hazën, je ne m'attendais guère à entendre ces paroles dans la bouche d'un homme à qui Dieu a donné la mission de lire chaque matin la Thora! Quand Mardochée, le patriarche, voulut sauver les Juifs du massacre organisé par Aman, hésita-t-il à livrer sa nièce Esther, cette blanche et pure colombe, à la bestialité du roi des Perses Assuérus? Auprès d'un pareil sacrifice, que pèse le déguisement d'un chégetz comme Leïbélé! Vous-même, quand vous allez à Kiew, n'avez-vous pas l'habitude d'échanger votre caftan contre un vulgaire pardessus, et vos culottes courtes contre un pantalon chrétien?... Mais laissons cela, je vous prie, et revenons au

Soldat. Alors même qu'il commettrait une faute en quittant la Communauté pendant le jour de la fête, précisément, mon cher Hazën, son déguisement le met à Tabri du péché. En prenant l'habit du paysan, il cesse pour un moment d'être Juif, comme vous le disiez vous-même. Le Seigneur ne le connaît plus; la Loi ne s'applique plus à lui; il devient pour quelques heures, le Chrétien dont il a revêtu la dépouille. Pour quelques heures seulement! car en reprenant son caftan, il aura la joie de rentrer dans le troupeau d'Israël.

La discussion ainsi lancée aurait pu durer longtemps (il n'est pire calamité qui puisse distraire ces Juifs de leur goût pour l'ergotage et les subtilités casuistiques) si Reb Mosché n'avait fait remarquer que cette dispute était vaine et qu'il fallait

d'abord savoir si Leïbélé consentirait à s'aventurer à Smiara.

On envoya chercher le Soldat.

Il était à la synagogue, en train de raconter pour la vingtième fois ses prouesses sur les grands chemins. Sa stupéfaction fut grande de se voir appelé, lui, le chégetz, le méprisé, chez le fils du Rabbin Miraculeux .

Reb Mosché le mit au fait de oe que la Communauté attendait de son courage, ajoutant que, selon Reb Alter dont chacun connaissait la piété et le savoir, il n*y avait pas de péché, au contraire, dans les circonstances présentes, à monter à cheval, le soir de Schabouot.

Mais Leïbélé se souciait bien des arguments de l'Usurier! Dans son orgueil d'apparaître désormais comme un héros à ses coreligionnaires, il brûlait de s'illustrer

plus encore et de montrer à tous ce qu'un soldat du Tsar était capable de faire ! Sans compter qu'il n'était pas insensible à la promesse que la Communauté n'oublierait pas ses services, et que la prochaine quête à la synagogue lui serait remise tout entière .

Il sortit, et au bout d'une heure à peine on voyait apparaître, à la porte du Saint Lieu, un Leïbélé extraordinaire, presque impossible à reconnaître sous ses habits de paysan. Ses longs paillés relevés disparaissaient sous un bonnet de peau, une blouse de toile blanche était serrée à sa taille par une ceinture en poils de bouc, des culottes bouffantes retombaient sur ses bottes et il avait une fleur à son chapeau

A travers la synagogue il fut traîné, poussé, porté jusqu'à la petite chambre

OÙ se tient le Rabbin Miraculeux. Les secrétaires enkolback l'introduisirent près du Zadik. En le voyant ainsi accoutré, le vieux Rabbin eut un sourire consterné.

« Dieu te protège entre les enfants d'Israël! » lui dit-il avec tristesse. Puis s'étant fait apporter un verre de vin, il fit le geste d'y poser ses lèvres et prononça en luimême une bénédiction secrète, qui plaçait le voyageur sous la protection des Anges. Il tendit le verre au Soldat. Leïbélé le vida d'un trait, baisa la robe du Zadik, et de nouveau traversa la synagogue au milieu des gémissements, des souhaits et des cris d'adieu. Son père l'attendait dans la cour avec un cheval blanc tout sellé. La Communauté Sainte s'étouffait à la poite pour assister à son départ. Avec l'aisance d'un cavalier accompli, il sauta sur la bête et partit ventre à terre

dans la direction de la mare. Va donc, fils de David! Lance-toi dans la nuit sur ton cheval de neige! Tu n'es plus Leibélé le Soldat : tu es Leibélé, le Soldat de r Éternel!

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