CHAPITRE VIII
Cette nuit de Schabouot qui précède le jour où la Thora fut donnée à Israël, c'est une veillée d'honneur près de l'Arche pour commémorer l'attente de Moïse sur le Sinaï. On la passe à la synago[;ue à chanter, à prier, à dire les psaumes. Le cœur s'abandonne à la joie, à la reconnaissance pour le cadeau divin, et s'épanouit dans l'odeur du céleri, de la menthe et de l'absinthe, suspendus en grosses bottes aux poutres du plafond.
Hélas! cette nuit-là, ce fut une triste veillée ! Les cierges grésillaient, se tor-
daient sous la chaleur, mais l'angoisse assombrissait tout. Les paquets d'herbes odorantes répandaient leurs parfums dans la fumée des pipes, mais ils n'enivraient personne. Au moindre grincement de la porte, les regards se portaient avec angoisse vers l'entrée de la synagogue, comme si l'Ange de la Mort en personne allait paraître. On priait, on chantait, on récitait des psaumes, mais non pas dans l'allégresse, ni seulement avec l'espoir d'apaiser le courroux de l'Éternel : on priait comme on fait au chevet d'un mourant et pour être en état de grâce quand on se présenterait devant Dieu — ce qui allait bientôt arriver.
Cependant, à mesure que la nuit avançait, bien des têtes retombaient sur les pupitres, bien des gens qui n'auraient pas fermé l'œil dans la sohtude de leur
chambre, se laissaient aller au sommeil, rassurés par la foule et le bruit des prières qui assoupissait etberçait. Pour beaucoup, cette nuit de veille devant la sainte armoire était la première depuis longtemps où ils prenaient quelque repos, encore qu'à tout moment un ronflement plus sonore, ou le hurlement d'un fidèle qui s'exaltait à la lecture d'un psaume, les réveillât en sursaut. Et dans le secret de son cœur, chacun désirait que la nuit ne se terminât jamais et que ses ténèbres protectrices s'étendissent pour toujours sur le monde et Schwarzé Témé!
Mais Taube se leva. La fraîche lumière du matin qui avait vu l'Éternel et Moïse face à face au sommet de la montagne fumante, recommença de luire. Ce jour, qui apportait naguère une si grande joie, n'amenait avec lui que de sinistres pen-
sées. Une scène terrible se présentait à tous les yeux, et ce n'était pas le Seigneur apparaissant sur la montagne au milieu des éclairs et du tonnerre, dans sa gloire fulgurante, pour remettre à son serviteur les Tables de la Loi. Jamais, hélas, le Sinaï n'avait été plus désert! Tous les cœurs étaient à Smiara, toutes les imaginations occupées des choses effroyables qui s'accomplissaient là-bas, et qu'on verrait bientôt ici !
Tristement, pour commencer la journée, les fidèles de la Communauté Sainte se rendirent au bain rituel. Ils se dévêtaient à la hâte, se plongeaient rapidement dans l'eau sale, puis vite reprenaient leurs habits de peur d'être surpris tout nus par l'arrivée des bourreaux, et regagnaient la synagogue, les papillotes et les cheveux ruisselants, avec un faux air de bonheur
LA FETE DE LA LOI i89
pour tromper le voisin sur l'état de leur àme, et Dieu lui-même s'il voulait s'y laisser prendre !
Déjà il était neuf heures, l'heure du grand déUre sacré qui, en ce jour unique, doit saisir la synagogue et rouler comme un torrent entre deux rives de menthe et de céleri embaumé! Alors, par la bouche du Chantre, la Thora elle-même raconte aux Juifs enivrés, qui se trémoussent et font claquer les doigts, ses origines merveilleuses dans ce récit d'une poésie sublime :
Avant que les deux fussent déployé avec leurs piliers de feu et d'eau, avant que les nues chargées de pluie remplissent l* atmosphère, mes fondements étaient posés, mes piliers consolidés et mes rideaux suspendus.
Avant la naissance du monde, foccu-
pais la pensée de l'Eternel. Deux mille ans avant la création, il me regardait avec amour.
Il m'avait formée de pureté, il m,' avait pétrie de lumière. Il se plaisait à mes caresses, il faisait de moi ses délices.
Je suivais la trace de ses pas, je me reposais à son ombre, je languissais après lui. Je jus couronnée reine avant l'origine des temps.
Dieu qui trône sur les Chérubins demanda mon avis quand il voulut faire briller le soleil, former la lune et les étoiles, faire pousser les herbes et les plantes^ donner la vie aux poissons, aux oiseaux, aux insectes, aux animaux sauvages et domestiques^ à tout être qui perpétue son espèce.
Il s'inspira de mes conseils alors qu'il formait dans sa main le chef-d'œuvre de
ses créatures, celui qui malgré sa faiblesse est presque l'égal des anges. . .
Et la Thora, poursuivant sa légende, continue de raconter comment les hommes par le péché d'Adam se rendirent longtemps indignes de la recevoir parmi eux; et comment les générations et les générations passèrent, tandis qu'elle restait toujours prisonnière des demeures célestes, cachée dans la pensée divine; et comment le jour vint où l'Éternel voulut la donner à Noé qu'il avait sauvé du Déluge; mais Noé s'enivra, et pendant vingt générations aucun Juste n'apparut. Alors vint Abraham, et le Seigneur s'écria : « Voici le temps de dispenser à mes Juifs cette Loi qui fait mes délices! » Mais le doute effleura l'esprit du Patriarche, et durant encore cinq cents ans la Fiancée Couronnée continua de mener sa vie secrète dans les
demeures inconnues du ciel. Vint Jacob, à la foi inébranlable et qui méritait bien d'entrer en possession de l'ineffable trésor. Mais dans une année de famine, s'étant rendu cbez les païens, il perdit le bonheur de recevoir la Loi divine. Enfin parut le jour où prenant en pitié la misère de son peuple, l'Éternel convoqua Moïse sur la haute montagne fumante.
Des myriades d'Anges l'accompagnaient en chantant ses louanges, les tonnerres roulaient, des éclairs brillaient et illuminaient le monde, d'épais nuages couvraient la montagne dont les rochers ébranlés s'affaissèrent, la corne de bélier retentit, la foudre déracina les cèdres, la voix de l'Éternel fit trembler le désert. Et dans son temple majestueux, il proclama la Thora !
O jour de gloire, jour d'orgueil où le
peuple d'Israël lance un défi à l'univers! Comment Dieu a-t-il pu justement choisir une journée semblable pour accabler la Communauté Sainte ! Pourquoi faut -il qu'en un pareil moment, Reb Alter l'usurier se désole à la pensée que son parent de Lemberg ne lui a pas encore répondu ! Pourquoi faut-il que le marchand de Kiew retiré des affaires laisse échapper tout à coup un sanglot (qu'autour de lui personne ne parait remarquer, pour ne pas causer de scandale et qu'il ne soit pas dit qu'un seul Juif sur la terre, et un Juif de Schwarzé Témé, ait versé une larme en ce jour de Schabouot) ! Pourquoi faut-il que chaque membre de la Communauté traîne a^ec lui son tourment! Pourquoi tant d'inquiétude en un jour où justement le plus grand des péchés c'est de manquer d'allégresse!
Aussi quand la sainte Thora fut sortie du tabernacle pour être portée sur l'almémor dans sa riche enveloppe de soie, quel élan, quelle frénésie souleva tous les caftans noirs, ai{^uillonnés par le remords de paraître ingrats au Seigneur! Divin bonheur de posséder la Tiiora, quels cris vous arrachez à ces Juifs d'Ukraine! De outes les poitrines s'élève un vieux chant de triomphe, d'une musique entraînante, et dont les vieux mots empruntés à d'antiques langues disparues, n'ont plus de sens pour personne et n'agissent plus que sur l'âme, comme si une joie si puissante ne pouvait s'exprimer que par l'incompréhensible. La synagogue entière bondit saute d'un pied sur l'autre, exulte, lève les bras au ciel et fait avec les doigts le bruit joyeux des castagnettes. Ah ! si à cette minute un étranger était entré dans le Saint
Lieu, s'il avait vu tous ces gens pris de vertige se démener, se trémousser et faire claquer leurs doigts, s'il avait entendu le vieux chant d'allégresse, avec ses vieux mots inconnus, scandé comme une ascension joyeuse, jamais, jamais il n'aurait imaginé que tous ces Juifs emportés dans cet étonnant délire avaient le cœur pareil à celui de prisonniers attendant, au fond d'un cachot, qu'on vienne leur dire de monter dans la charrette! Mais pour un œil et une oreille exercés, cette joie exubérante était toute chargée de tristesse. Le chant était moins nourri de voix, l'ascension moins joyeuse que les années précédentes. Il y avait de la mollesse dans la façon dont on claquait les doigts, et de la lassitude et un pénible effort dans le bondissement sur les pieds. Quelle épreuve. Seigneur, vous exigez de vos Juifs! 11 faut que le
lye UN ROYAUME DE DIEU
vieil Abraham entonne un hymne de bonheur, quand il est sur le point de voir son fils inanimé devant lui !.. . Les pieds frappent le sol en cadence , les doigts claquent, le vieux chant résonne, les vieux mots incompréhensibles expriment l'ineffable bonheur. Seigneur, Seigneur! n'écoutez que nos paroles, prenez en pitié nos efforts et ne regardez pas dans nos cœurs . . .
Maintenant, le Hazèn appelait sur l'almémor ceux des fidèles qui devaient à tour de rôle se tenir près de lui, pendant qu'il Usait dans la Loi la parcha (1) de ce jour.
Avec un air assez ferme, le Maitre de poste écouta la lecture, depuis les mots . Partis de Repliidim... jusqu'à la phrase : Vous me serez un royaume de pontifes, un peuple de prédilection
(1) Fragment de la Tliora.
Puis Schmoul, le cordonnier, lui succéda sur l'almémor depuis les mots :
Moïse revint. . . jusqu'à la phrase : Quand la trompette fera entendre un son prolongé, ils pourront se rendre dans la montagne. Et ses yeux attentivement suivaient sur le texte sacré le doigt du vénérable Hazèn, et ses lèvres répétaient les mots à demi-voix, avec un tremblement qui n'échappait pas à ses voisins.
Le troisième appelé, ce fut comme toujours le Rabbin Miraculeux. Il écouta depuis les mots : Moise descendit de la montagne... jusqu'à la phrase : Moïse parlait et Dieu répondait à haute voix. Quelle paix sur son visage, quelle assurance dans son maintien! La Schekina, la Gloire de Dieu illuminait son front, répandant une sublime espérance sur les cœurs angoissés; et au milieu de cette synagogue tous les
yeux le suivaient, comme autrefois les Hébreux, au pied de la montagne fumante, regardaient s'éloigner Moïse vers le rendez-vous divin.
Après lui, Mardochaï le tailleur et Naoum le casquettier firent de leur mieux pour ne pas effacer l'impression de sérénité exhalée par le Zadik. Mais le fils du Président de la Société des enterrements, un de ces garçons perdus, de vices qu'on appelle u apicourcim (1) » , qui jouent aux cartes, regardent avec effronterie les femmes du prochain et se rendent, à Smiara ou ailleurs, dans les lieux mal famés, acheva bien fâcheusement le passage du jour, jetant des yeux hagards vers la porte, dressant l'oreille comme un chien au moindre bruit, et ce fut un soulage-
(1) Epicuriens,
ment pour tous quand il quitta la tribune sur ces mots : Tu ne monteras pas à mon autel par des degrés, afin de ne pas exposer à la vue ta nudité.
L'office était achevé. Déjà les serviteui^s du Zadik bousculaient les fidèles pour dresser les tables et les bancs, et servir ie repas rituel que les servantes préparaient depuis cinq jours dans les cuisines du Rabbin Miraculeux . Sur les longues tables noires, couvertes de taches de bougie, apparurent dans des plats d'argent les cinquante-trois sortes de gâteaux qu'on mange en ce jour de Pentecôte, et qui attestent d'une imagination véritablement merveilleuse dans la pâtisserie. Le génie des femmes juives tout ramassé sur la vie domestique, sans une pensée, un sentiment pour détourner leur esprit des occupations ménagères, s'est développé
dans la cuisine des fêtes avec la même magnificence que la subtilité des docteurs dans les pensées talmudiques. On voyait là les chefs-d'œuvre de trois mille ans de gourmandise, des gâteaux qu'on servait déjà dans les palais de Salomon, des mousses d'or, des soleils d'Orient, des lions de Juda, des chandeliers à sept branches, des arches, des tabernacles, des trompettes sacrées, et les mille formes que prend la pâte dans la friture au beurre. Hélas, personne n'avait faim! Ceux qui en d'autres temps se seraient jetés sui' le festin avec le plus d'avidité, ne montraient aucun appétit, tandis que les hommes vraiment pieux, plus détachés à l'ordinaire des excès de la table, trouvaient aujourd'hui dans leur foi le courage de faire honneur à l'antique repas rituel. Au bout d'une demi-heure — chose extraor-
dinaire et qu'on n'avait jamais vue — des crêpes au fromage blanc restaient encore dans les plats et du laitage au fond des jarres. Les vins que les serviteurs apportaient dans les outres disparurent au contraire avec rapidité. Mais les buveurs vidaient gobelets sur gobelets, moins pour célébrer l'Éternel et atteindre à l'extase que pour oublier, oublier. . . Et les esprits étaient si faibles, les corps si anémiés par l'inquiétude et les jeûnes de ces dernières semaines, que dès le cinquième gobelet on vovait rouler sous la table des gens qui, comme Mardochai ou Rabbi Siméon, eussent naguère porté d'une main ferme la santé du Saint des Saints jusqu'à deux beures du matin.
On aurait pu compter les groupes de danseurs qui, deux par deux et se tenant la barbe, se trémoussaient, le verre en
main, en l'honneur de la Tbora. Presque tous, c'étaient encore les plus vieux personnages de la Communauté Sainte !
C'était le Grand Usurier, cfui dans un sursaut d'énergie, oubliant pour un instant ses terreurs, se démenait en tenant par la barbe le vénérable Hazën, que pourtant il n'aimait guère. C'était le Sacrificateur accouplé à RebNaftali.. . Mais à quoi bon citer des noms, pour la honte de tant de garçons pleins de jeunesse et de force, qui demeuraient là inertes, affalés le long des tables, devant leurs verres à demi pleins!
Soudain Reb EUakoum, le fou, saisi d'une de ces fureurs qui le prenaient parfois, quitta précipitamment sa place, et avec de grands gestes et des mots inarticulés s'élança hors du Saint Lieu dans la cour du Rabbin Miiaculeux.
Toute la synagogue se précipita der-
rière lui, curieuse comme à Fordinaire d'assister à sa fureur, heureuse aussi d'échapper pour un instant à l'obsession du massacre.
Très grand, d'une carrure athlétique — ce qui est rare chez les Juifs — la barbe rouge ébouriffée, le dément se tenait au milieu de la cour, la boite de prière sur le front, les philactères au bras, ayant rejeté dans son excitation le taliss qui couvrait sa tète et traînait comme une loque de ses épaules jusqu'à terre. Subissait-il l'effet du vin? L'émotion qui l'entourait avaitelle pénétré sa nuit? L'antique fureur prophétique rejaiUissait en lui mais d'une façon dérisoire, car c'était contre les nourrices et les servantes de la maison du Zadik qu'il proféra d'abord des injures à faire pâlir les invectives les plus hardies de l'Ancien Testament. Puis laissant là
les servantes, le poing levé, l'écume aux lèvres, foulant des pieds son taliss, il se mit à couvrir d'opprobre la malheureuse Communauté, mêlant à ses imprécations des lambeaux de versets empruntés à Ézéchiel, à Jérémie ou à Job. Comme s'il les voyait de ses yeux, il racontait les choses effroyables qui se passaient en ce moment à Smiara, et prophétisait que demain le village de l'Impureté Noire en verrait de plus affreuses encore ! " Ils vous tueront comme des chiens, hurlait le malheureux dément. Ils vous planteront le harpon dans la tête. Ils vous abattront d'un coup de matraque à leurs pieds ! Dieu est rassasié de vos crimes et de vos fornications, et de vous voir du matin jusqu'au soir avec des prières sur les lèvres et des péchés plein le cœur. . . » Et les uns après les autres, il prenait à partie, comme
il le faisaitchaque fois, celui-ci et celui-là. Au bout de son bras vigoureux chargé des pbilactères, il paraissait brandir une loque, un caftan, un coreligionnaire fantôme, qu'il secouait dans le vide pour le eter ensuite sur un fumier imaginaire, où il le piétinait comme il piétinait son taliss, racontant sur sa victime quelque trait scandaleux qu'il allait puiser Dieu sait où. Comment savait-il, par exemple, que Keb Alter songeait à fuir? Que Mérélé l'Imbécile avait cassé lui-même la patte à son cheval? Que le Petit Usurier avait enterré son argent dans le fond de sa cour entre le mur et le poirier? Et sur tous les autres fidèles cent détails de la même sorte, que chacun croyait bien enfouis dans le plus secret de son cœur? Mais ces histoires, qui d'ordinaire excitaient la maUgnité d'un public très peu indulgent, ne faisaient rire
personne aujourd'hui. Tant de fois il avait eu raison! Tant de fois ses propos, qui semblaient extravagants, s'étaient découverts véridiques, que personne ne mettait en doute qu'une fois de plus il ne vît juste et que les malheurs qu'il annonçait ne dussent immanquablement arriver. Et Reb Jossel lui-même, qui d'habitude, au premier rang des fidèles, prenait tant de plaisir à l'écouter accabler de ses injures les membres de la Communauté en songeant à part lui : « Heureux, trois fois heureux ce fou, qui peut dire à ces hypocrites des choses qui m'étouffent depuis bientôt dix ans que je vis au miUeu d'eux! >' Reb Jossel lui-même, à cette heure, en arrivait à regretter de n'avoir jamais entendu sortir de la bouche d'Ehakoum que des paroles de vérité.
Tout cela n'était guère de nature à
réveiller l'appétit pour le secoue! festin rituel — un festin de viande, celui-là, qu'on sert trois heures après le festin de laitage, avant la prière de min'ha. L'un après l'autre, presque tous les fidèles avaient quitté la cour et regagné la synagogue, et tous les regards étaient tournés \ers la porte par où le Rabbin Miraculeux devait faire son entrée, lorsque apparut sur le seuil un personnage congestionné comme s'il sortait du bain rituel, le visage ruisselant de sueur, et qui tirait de son gosier des sons rauques, inintelligibles.
C'était Rabbi Zélek, le muet, menuisier de son état, bavard de sa nature, et qui, chaque semaine, pour le banquet du samedi et aux grandes fêtes de l'année, laissait là l'établi et le rabot, et venait préparer chez le Zadik la farce des carpes à la juive que l'on sert au début de tout
repas rituel. Il excellait dans cet office. Qu'avait-il à crier ainsi, au lieu d'être à la cuisine? Devenait-il fou à son tour? ou bien aurait-il aperçu les gens de Poltava?... Il fallut au moins cinq minutes avant d'arriver à comprendre ses explications gutturales et la raison de son émoi. Sarab, la première des servantes du Rabbin Miraculeux, qui faisait depuis cinquante ans la cuisine des fêtes, Sarab qui poussait le scrupule jusqu'à cbanger non seulement son tablier mais même sa perruque de satin quand elle passait de la préparation d'un plat gras à la confection d'un plat maigre, Sarab avait commis un crime de lèse-cuisine sacrée ! Sans doute affolée elle aussi par la peur du massacre (on ne pouvait expliquer son aberration autrement), elle venait de jeter un plein bol de beurre fondu sur les carpes de Rabbi
Zélek! Mélanger le lait et la viande, c'est le pire des péchés pour une ménagère d'Israël! Et tandis que le muet, rayonnant d'être enfin compris, recommençait son histoire, toute la synagogue s'interrogeait anxieusement sur les suites qu'allait avoir cette affaire. Un hanquet rituel sans poisson, cela était inconcevable. D'autre part, la viande souillée par le contact du lait pouvait-elle être consommée? D'un point de vue strictement légal, et en un jour ordinaire, sans doute les carpes farcies auraient encore pu servir, car la quantité de lait contenue dans le bol de Sarah ne représentait pas, loin de là, la soixantième partie de l'énorme plat de poisson; et donc, à s'en tenir à la lettre de la Loi, le plat pouvait être mangé. Mais en un jour de Schabouoth, suffit-il qu'à la rigueur la Loi en permette l'usage? Qui
sait d'ailleurs si dans son égarement Sarah n'avait vraiment jeté qu'un seul boi de beurre fondu sur les carpes? Et enfin, et surtout, au delà de la Loi, au delà du Talmud, quelle décision allait prendre sous l'inspiration divine le Rabbin Miraculeux?. . . Et les langues allaient leur train, les pipes précipitaient leurs fumées, l'inquiétude faisait découvrir dans ce malheureux accident un présage de funeste augure, et dans le flot des bavardages revenaient sans cesse ces mots, accompagnés de haussement d'épaules et de gestes désolés : « Il ne nous manquait plus que cela ! »
Au miUeu de ces perplexités, l'heure du banquet était venue. Les secrétaires en kolbacks se montrèrent à la porte, annonçant l'arrivée du Rabbin Miraculeux.
Comme une ombre ivoirine et presque
immatérielle, le mince vieillard vêtu de satin blanc glissa dans l'épaisse foule noire que l'angoisse semblait encore assombrir. Il s'assit à sa table, et bientôt les serviteurs arrivaient, apportant les carpes farcies, souillées par le beurre de Sarab — laquelle Sarab, effondrée dans sa cuisine, appelait, en pleurant, sur sa tête maudite la fureur des Poltavtsé!
Qu'allait faire le Rabbin Miraculeux?
Allait-il toucber au plat ou l'écarter avec dégoût? Dans cette dernière bypotbèse, qu'adviendrait-il du banquet? Faudrait-il aller chercber cbez les particuliers du poisson non contaminé ?. . . A cette minute, la curiosité de ces Juifs était si follement excitée, qu'il n'y avait place dans leur esprit pour aucune autre pensée
Maintenant, les poissons étaient là sur la table, dorés, magnifiques à voir, exbalant
un fumet délicieux. Les regards allaient tour à tour du plat à la main du Zadik, immobile sur la table et plus blanche que la nappe blanche. Enfin cette main se leva, se tendit vers le plat, et les longs doigts transparents, usés par le Livre de la Splendeur, se posèrent sur le poisson, dont ils arrachèrent un lambeau.
L'affaire était jugée! En portant à ses lèvres un morceau de la carpe, le Zadik venait d'effacer sur la terre et dans les cieux le péché de Sarah. Eût-elle jeté, la malheureuse, sur la farce de Rabbi Zelek vingt et trente bols de beurre fondu, cela n'avait plus d'importance. Les carpes étaient pures, les carpes étaient saintes, la fête non troublée. On revenait à l'espérance! Quel danger pouvait vous atteindre dans l'ombre de cet homme divin, qui d'un geste écartait toute souillure, conju-
rait tout mauvais présage? Et chacun se ruait sur le poisson, pour attester sa confiance dans ce pouvoir miraculeux et se mettre sous l'abri de cette puissance infinie.
Bientôt il ne resta plus du poisson que les arêtes, — qui elles-mêmes disparurent, car on les glissa dans sa poche pour s'en faire des talismans. Aux carpes succédaient les poulets, les oies, les canards et des quartiers de bœuf. Et de nouveau il fallut se bourrer de tout cela en l'bonneur de l'Éternel, se jeter sur l'assiette duRabbi pour s'en disputer les restes, chanter, former des chœurs, claquer des doigts et frapper sur les tables, donner enfin tous les signes de la joie la plus violente!
Pendant ce temps le soir venait. On dit la prière de min'ha, puis celle de marew. On fit ensuite le troisième banquet qui
dura jusqu'à minuit, et rien de suspect ne vint troubler la fin du premier soir de fête. Sur la campagne silencieuse régnait la paix de tous les jours. Loué soit Dieu! pensaient les uns, c'est une journée de gagnée, les Cosaques auront le temps d'arriver! D'autres, dont T angoisse allait croissant, et ne voyant toujours pas revenir le Soldat, ne doutaient point qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur, et renonçaient à l'espoir d'un secours providentiel.
D'autres enfin — c étaient les plus nombreux — ne pouvant supporter cette attente intolérable, appelaient la mort au plus vite et le couteau des égorgeurs. Bref, dans ce Royaume de Dieu il n'y avait de paisibles à cette heure que ceux à qui l'Étemel avait accordé la grâce d'oubUer dans le vin les choses de la terre, et qui ronflaient sous les tables.