CHAPITRE IX
l'hécatombe
Le lendemain, à dix heures du matin, les massacreurs n'avaient pas encore paru. On vit seulement arriver chez Rabbi Naftali les deux forçats que chaque année le Directeur de la prison de Kiew^ envoyait à Schwarzé Témé, afin de purger le village d'une centaine de ces chiens errants des bois qui, les chaleurs de l'été approchant, pouvaient devenir un danger, non certes pour la Communauté (qui n'intéressait personne) mais pour la contrée tout entière.
C'était là, chaque fois, un spectacle
infernal, le massacre de ces chiens ! Naturellement ennemis de la violence et du sang, les Juifs ne pouvaient pas comprendre qu'il y eût des êtres humains capables d'une pareille besogne. Fût-ce au prix de cent roubles, que dis-je? fût-ce au prix d'un million, pas un fils d'Israël n'aurait voulu s'en charger! Et aujourd'hui, dans l'esprit de tout ce monde hanté d'effroyables visions, et qui à tout instant s'attendait à tomber sous le couteau des égorgeurs, la tuerie de ces bêtes revêtait, on l'imagine, une hori'eur particuhère. A tous elle apparaissait comme une image, que le Seigneur leur envoyait par avance, du sort qui leur était réservé. On se répétait avec effroi les paroles que Reb Ehakoum hurlait hier dans sa folie : '^ Ils vous tueront comme des chiens. Ils vous planteront le harpon
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dans la tête. Ils vous abattront d'un coup de matraque à leurs pieds... » Ces mots frappaient comme une prophétie. Les massacreurs de chiens étaient là, les égorgeurs allaient suivre.
Justement ce jour-là, les chiens étaient venus très nombreux, car la nouvelle s'était répandue dans les bois parmi les bandes errantes, que les Juifs étaient en fête et qu'il y avait dans la cour du Zadik d'étonnants amas de déchets, des monceaux de têtes d'oies, de canards et de poissons, des entrailles en masse, des foies et des gésiers et toutes sortes de reliefs et de choses impures, que pour le bonheur des chiens (et leur malheur aujourd'hui) la sainte Loi de Moïse ordonne de leur abandonner.
Les deux forçats de Kiew s'avançaient dans la grand'rue, tenant d'une main une
longue perche armée d'un croc de fer, avec lequel ils saisissaient au hasard, par la gueule, le cou ou le ventre, les pauvres bêtes occupées à festoyer devant les portes. Puis ils les tiraient à eux, les assommaient d'un coup de leur matraque, et les laissaient sur place pour s'élancer vers d'autres proies. Alors, avec surprise on s'apercevait que ces chiens qui n'aboyaient jamais avaient cependant une voix. Sous la morsure du harpon ils poussaient d'horribles cris, les premiers et les derniers de leur vie. Et ces hurlements affreux retentissaient terriblement dans les cœurs.
Jusqu'à quatre heures du soir, les deux forçats de Kiew déambulèrent dans la rue et l'enclos du Zadik, avec leurs habits sanglants, leurs harpons, leurs matraques et leurs visages de bourreaux, trouvant toujours ici et là quelque béte à saisir, et
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réveillant de nouveaux hurlements, alors qu'on pouvait croire enfin l'horrible tâche terminée.
C'en était trop ! La malheureuse Communauté rendait l'âme ! Ces hurlements de mort, ces mares sanglantes dans la rue, ces bêtes assommées, gisantes devant chaque seuil, avaient achevé de détruire le peu qui restait de courage. Et pas de nouvelles des Cosaques ! Et Leibélé ne revenait toujours pas!... Dans la synagogue affolée, où tout le monde s'entassait pour le second jour de fête, on ne priait plus, on ne pensait plus, on ne bavardait même plus. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues et les barbes. Toute espérance avait sombré dans l'effroi, comme l'odeur du céleri, de la menthe et de l'absinthe avait fini par disparaître dans la forte odeur des pipes. Juchés sur les fenêtres percées dans
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le mur oriental, les enfants guettaient de loin si rien ne se montrait sur la route. C'était l'heure particulièrement angoissante où des piétons, partis le matin de Smiara, pouvaient atteindre Schwarzé Témé. Si les massacreurs devaient venir on allait les voir apparaître! Et soudain, du haut des fenêtres ce cri tomba, répété aussitôt par des centaines et des centaines de voix : Leïbélé ! Leïbélé !
C'était bien lui, en effet, qui arrivait bride abattue, monté sur son cheval blanc, avec sa veste blanche, sa ceinture rouge et sa fleur au chapeau ! Bientôt sa monture fumante s'arrêtait devant le Saint Lieu. Dieu soit loué, les Cosaques arrivaient! Us seraient là demain matin. Il était temps, Maître du monde ! Smiara n'était que cendres et que raines! Lui, Leïbélé, il avait vu des choses qui dépassaient en hor-
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reur tout ce qu'on pouvait imaginer : des Juifs massacrés, mis en croix, des femmes outragées sous le regard de leurs enfants, Baruch assommé dans sa boutique, le Rabbin Eliézer, la barbe arrachée poil à poil, rendant le dernier soupir devant les Tbora profanées... Mais personne ne l'écoutait plus. On sautait, on s'embrassait avec des larmes de joie dans les yeux. Les Instruments de Sainteté eux-mêmes avaient de la peine à contenir leur satisfaction profonde. Et certes on plaignait du fond du cœur les pauvres gens de Smiara si cruellement éprouvés, mais si les Juifs de Schvrarzé Témé avaient subi le même sort, les malheurs de leurs voisins en auraient-ils été diminués?...
Cependant les forçats de Kiew, n'ayant plus rien à tuer, commençaient leur tournée de maison en maison pour rece-
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voir leur salaire : trois kopeks par chien abattu. Après quoi ils tiraient les bétes avec des cordes jusque dans un fossé, en dehors du village, et là leur arrachaient la peau pour en faire des touloupes.
Entre min'ha et marew, les Juifs quittèrent la synagogue pour aller acquitter leur dette entre les mains des forçats. La rue, avec ses flaques de sang et tous les cadavres épars, offrait un atroce spectacle. Mais les fidèles de la Communauté la traversaient maintenant sans horreur, car à leurs yeux tranquillisés l'effroyable tuerie avait pris un caractère tout nouveau. Dans ces esprits mobiles, toujours prompts à passer avec le même excès du désespoir à la confiance, et à mêler d'une façon indiscrète l'Éternel à leurs affaires, ce qu'on avait vu aujourd'hui s'expliquait le plus simplement du monde. Une fois de plus la