CHAPITRE X
On entendit de loin leur musique... Ils arrivaient dans les blés, et au-dessus de la moisson immobile on voyait étinceier les pointes brillantes de leurs lances.
Pressés sur le bord de la mare, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, Juifs et Juives regardaient s'avancer sur leurs petits chevaux les magnifiques cavahers, coiffés du bonnet d'astrakan incliné sur l'oreille, la lance au poing, le fouet attaché à la selle et laissant traîner jusqu'à terre ses petites boules de plomb, l'air fier et arrogant, la bouche
largement ouverte pour lancer la chanson sonore qui répandait sur le village une pluie de notes étranges, héroïques et joyeuses :
Sur les eaux du large fleuve Ont apparu les barques peintes, Les barques peintes des Cosaques Avec leurs proues en fer de lance...
Maintenant ils passaient la mare. Les cuivres emplissaient de leurs éclats la grand'rue, qui en fait de fanfare n'avait jamais entendu que le violon des mariages et les sons de la corne de bélier, lorsqu'au grand jour de Kippourla trompette sacrée annonce que le Seigneur a prononcé son jugement sur les hommes. Et toujours retentissait la chanson, de Stenka Razine, le chef légendaire des Cosaques du Don, qui dans le temps même où Chmelnicki immolait les Juifs par milliers, massa-
crait, lui, les Boyards, montant et descendant les grands fleuves et promenant partout la terreur, de la Mei* Blanche à la Perse.
Sur la barque qui s'avance en tête, Stenka Razine se tient debout Enlaçant sa Persane, Il fête ses nouvelles noces, il est gai, il est ivre...
Brusquement la musique s'arrêta et la chanson aussi. Les cavaliers se formèrent en demi-cercle; des ordres brefs retentirent; on entendit des bruits de lance, de sabre et d'é trier. Un vague sentiment d'effroi passa sur la foule des caftans et des robes de velours. Et l'on vit alors s'avancer, dans sa houppelande neuve de satin déjà crottée de boue, Reb Naftali en personne, tête nue, tenant d'une main sa casquette et de l'autre un plateau d'argent : il venait présenter au Commandant
des Cosaques le pain et le sel au nom de la Communauté.
Lorsque le Délégué à la mairie fut arrivé près de lui, le Capitaine se pencha sur le cou de sa monture, qui piaffait d'une façon inquiétante, pour écouter ce que lui disait ce Juif. Et qu'avait donc à dire Web Naftali à cet homme tout pareil, stn épée nue dans la main, à rAn[>e de la Destruction? Il lui disait tout simplement les dispositions prises pour le loger, lui et ses hommes. Mais ses coreligionnaires ne doutaient pas qu'il ne tînt au Commandant des Cosaques quelques propos suhhmes sur la Sainte Communauté' et les vertus du Zadik.
Pendant ce temps, appuyés sur leurs lances, les soldats regardaient avec étonnemerît ce noir troupeau rassemblé sur la place, car dans leurs villages à eux on ne
voit point de Juifs, et ce n'est pas tous les jours que le hasard vous conduit chez un Rabbin Miraculeux!... Que de barbes!
Que de papillotes! Que de casquettes de salin! Que de caftans déboutonnés audessous de la ceinture, laissant voir les longs scapulaires flottant sur les culottes blanches et les maif^res jambes en bas blancs couleur de vieille crème ! Et là-bas, à l'autre bout de la place, que de perruques de satin, que de jupes de velours! Et ces filles qui ma foi n'étaient pas laides, comme elles ressemblaient peu, avec leurs robes sombres qui leur montent jusqu'au cou, aux belles filles d'Ukraine dont la chemise largement ouverte laisse voir si agréablement la poitrine!
Cependant Rabbi Naftali avait terminé son discours. L'officier s'était redressé sur sa selle, et s' adressant à ses hommes :
« Mes enfants, leur dit-il, nous ne sommes pas venus ici en expédition punitive. Nous sommes ici en amis. Vous serez bien traités, bien logés, bien nourris. De votre côté, soyez sages! Que je n'apprenne pas qu'on a rien volé chez l'habitant, ni bétail, ni volaille, ni fourrage. Surtout ne touchez pas aux femmes! Vous m'avez compris, enfants! »
Ces mots du Capitaine étonnèrent profondément les soldats. Que venait-on faire chez ces Juifs? Pourquoi y venait-on en amis? Mais ce n'est pas l'affaire d'un Cosaque de réfléchir sur un ordre. Le Capitaine a parlé et le Cosaque obéit.
L'officier et cinquante hommes prirent le chemin du château. Le reste du détachement se dirigea vers la cour du Zadik.
Des lits! Des paillasses! Des draps! Et des tables dressées comme pour un ban-
quet de noces, avec des assiettes, des verres et des bouteilles d'eau-de-vie, les cavaliers du Tsar n'eu croyaient pas leur vue! Qui donc aurait jamais pu croire que ces Juifs avaient du bon ! . . . On leur servit un festin magnifique; et quand ils eurent bu et mangé tout leur saoul (sans pourtant venir à bout de tout ce qu'on leur apportait) ils se mirent à déambuler dans l'enclos du Rabbin Miraculeux. Ils trouvèrent un grand plaisir à regarder un petit vieux babillé de satin noir, en culotte blancbe et bas blancs, passer délicatement sur sa langue, pour en éprouver le fil, un fin rasoir brillant, puis saisir des poulets que lui présentaient les servantes, et leur trancher à demi l'œsophage sans qu'une seule goutte de sang parût seulement sur la plume. . . Ils le virent, un moment plus tard, avec la même adresse
passer cette fois sur sa langue un énorme couteau, puis se mettre à genoux devant un bœuf de Tcherkass, prononcer quelques mots magiques et l'expédier avec autant d'aisance qu'il avait fait des poulets. Le sang jaillit, mais le vieillard s'était prestement relevé, et pas la moindre éclaboussure n'avait souillé ses bas blancs.
Leïbélé, qui ne quittait plus ses nouveaux compagnons, leur expliqua que cet incomparable boucher était le sacrificateur, et que, sous peine de péché mortel, personne dans la Communauté ne pouvait manger d'une bête qui n'eût été tuée par lui — ce qui faisait bien rire les naïfs enjFants de la steppe, habitués à tordre le cou, sans autre forme de procès, à tous les volatiles qui leur tombaient sous la main.
Ils admirèrent aussi beaucoup le verger
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[ du Zadik, où travaillaient toujours une demi-douzaine de paysans chrétiens (un Juif ignorant tout à fait l'art de cultiver des légumes et de soigner des arbres fruitiers). En ce moment, comme chaque matin, les membres de la Communauté Sainte s'y promenaient en grand nombre, Tair soucieux, préoccupé, en tirant de leurs pipes d'énormes bouffées de fumée. Ils allaient et venaient dans la grande allée du jardin, avant la prière de midi, pour activer par une beure d'exercice le travail de la nature, car le Talmud prescrit de n'arriver à la prière qu'avec des intestins dégagés. Et cela encore, comme on pense, amusait fort les Cosaques qu'il fallût tant de cérémonie pour quelque chose d'aussi simple.
Mais ce qui les surprit plus que tout ce fut la prière elle-même! Trois cents
Juifs, trois cents caftans noirs, la tête sous une écharpe blanche, une petite boîte carrée sur le front, des lanières de cuir au bras, et qui se dandinaient, agitaient tout leur corps en avant et en arrière, toujours et toujours plus vite comme s'ils rialisaient ensemble à qui serait le plus rapide, à qui hurlerait le plus fort, ou bien levaient les bras en l'air et se mettaient à claquer des doigts en sautant d'un pied sur l'autre ! . . . Pressés devant la porte qu'ils avaient entrouverte, ou se faisant a courte échelle pour regarder par les fenêtres, les Cosaques contemplaient avec stupeur cette scène extravagante, qui faisait dire à Alexandre il entrant un jour, pour la première fois, dans une synngogue de ces Juifs orientaux : « Mais, c'est une maison de déments! » Sous le regard de ces païens, toute la synagogue se sentait
LA GHAISSON DE STENKA RAZIJSE 239
mal à l'aise. Cependant, aucun des Juifs n'osait aller pousser la porte, ni seulement tirer la ficelle pour fermer la fenêtre au nez des impudents.
L'après-midi, après avoir de nouveau bu et mangé, comme sait boire et manger un Cosaque, les soldats se répandirent dans la rue. En petite tenue d'été, tête nue, la veste de toile serrée à la ceinture, le knout enroulé au poignet, ils avaient l'air moins redoutables que sous leur grande tunique et leur bonnet d'astrakan, avec le sabre et la lance. La plupart ne dépassaient pas la mare et le carabet d'Isrolik. Quelques-uns cependant s'aventuraient jusque dans le village des paysans chrétiens. Mais les paysans ne connaissent guère les Cosaques que pour avoir subi quelque expédition punitiv^e, et ceux de Schwarzé Témé, bien que pareille mésa-
venture ne leur fût jamais arrivée, ne témoignaient aucun désir de faire plus ample connaissance. D'ailleurs à cette heure de la journée, presque tous étaient aux champs. Les chiens aboyaient dans les cours, et les femmes et les filles se cachaient le visa(je derrière les pots de géranium et d' œillet. Aussi les grands garçons s'attardaient peu dans ce village où rien ne pouvait les distraire, pas même un cabaret; et vite ils s'en allaient rejoindre, sur l'autre rive de la mare, leurs camarades attablés chez Isrolik — lequel pour la première fois de sa vie rempUssait jusqu'au bord le verre de ses clients, sans leur faire payer un kopeck !
Chassés des bois par la faim, les chiens qui avaient échappé au harpon des forçats recommençaient de se montrer, plus silencieux, plus effacés, plus humbles en-
core que d'habitude. Les soldats s'approchaient d'eux, les flattaient de la main, leur adressaient de petits mots d'amitié comme on en dit à des chiens ordinaires. Et sans doute, entre chiens errants, parle-t-on encore dans les bois de cet extraordinaire aventure, car si les malheureuses bêtes savaient bien qu'à Schwarzé Témé il y avait, chaque année, un jour fatal où beaucoup ne revenaient pas du village, aucun d'eux ne se souvenait d'y avoir reçu des caresses.
A cinq heures la trompette sonna l'appel dans la cour du Rabbin Miraculeux.
La petite ville juive reprit son aspect accoutumé. Les femmes, sur le pas des portes, échang^eaient leurs impressions et trouvaient que ces démons, ces descendants de Chmelnicki, n'étaient pas aussi
terribles qu'on aurait pu le redouter, Leïbélé, à la synagogue, s'abandonnait avec délices au flot de ses souvenirs militaires, et tout le monde l'écoutait maintenant à Tégal d'un prophète. Il les connaissait bien, ces Cosaques, pour avoir passé trente et un mois avec eux du temps où il était dans l'infanterie montée! Des bandits, des gens féroces, cela était certain ! Mais quels charmants garçons, quand ils n'étalent pas de service ! Ils dansaient, c'était un rêve ! De véritables chérubins! Et quels cavaliers. Dieu juste! Et quels buveurs incomparables ! x^vant qu'un Cosaque se saoule, il faut une mer d'eau-de-vie. Mais quand il est saoul, par exemple, vingt Juifs, que dis-je! cinquante Juifs n'en viendraient pas à bout!
La voix du Chantre qui entonnait ma-
rew interrompit les propos du Soldat, et ramena la synagogue à des pensées moins frivoles. Dans la cour du Zadik quelques accordéons commençaient de gémir, et les Cosaques, excités par l'excellent repas et tout le vin et l'eau-de-vie qu'ils avaient bus dans la journée, s'étaient remis à chanter :
Sur les eaux du largue fleuve, Ont apparu les barques peintes, Les barques peintes des Cosaques Avec leur proue en fer de lance...
D'une façon bien insolite, le chant guerrier se mêlait au vieux cantique de David :
L'homme est semblable au néant.
Ses jours passent comme l'ombre fugitive...
Dehors, les cent Cosaques groupés autour de leurs accordéons faisaient avec
leurs voix puissantes un chœur qui remplissait la nuit :
Sur la barque qui s'avance en tête, Stenka Razine se tient debout, Enlaçant sa Persane.
Il fête ses nouvelles noces, il est (jai, il est ivre!
Autour de lui ses compagnons murmurent : Il nous oublie pour une femme.
Une seule nuit passée avec elle
L'a rendu au matin pareil lui-même à une femme.
En vain le ministre officiant, en vain toute la synagogue s'efforcent de dominer la chanson. La chanson des cent Cosaques couvre tout de sa clameur! On dirait que l'accordéon est là dans le Saint Lieu et que cent démons avinés rugissent sur l'almé-
mor :
Murmures et railleries Viennent jusqu'aux oreilles de TAtaman farouche.
Alors lui, de son bras puissant
Il enlace la belle Persane.
Ses yeux se sont remplis de sang, Ses noirs sourcils se sont froncés, Voici l'orage qui approche. .
Et à mesure que le chant se développe, il semble que sans cesse des voix nouvelles, accourues de partout, se mêlent à ce chant démoniaque, et que maintenant ils sont mille tant le fracas va grandissant ! . . . Alors accablé par la tempête, le malheureux Hazèn d'un geste de la main arrête la prière, ne voulant pas répandre plus longtemps les paroles divines dans un air profané par ces hurlements sauvages. Et dans la synagogue courbée sous une stupeur profonde, les Juifs écoutent en silence la chanson forcenée qui, s'ils avaient pu la comprendre, les aurait consternés d'horreur.
Déjà de son bras vigoureux Stenka Razine soulève la Persane,
Et dans le flot qui vient à lui Il la lance par-dessus le bord.
Et très loin, sur les deux rives, On entend sa voix qui résonne :
Volga, Volga, fleuve mère.
Reçois dans tes eaux la Belle !
Volga, Volga, mère chérie, Volga, Volga, fleuve mère, t'a-t-on jamais fait un
[cadeau , Un cadeau pareil à celui que te fait aujourd'hui
Le cosaque du Don?. . .
Et vous là-bas, les diables, pourquoi donc cet air
[abattu?
Danse donc, Filka le démon !
Et nous autres, mes frères, entonnons la chanson
En mémoire de son âme... [hardie.
Et comme la bourrasque d'hiver, poussant la porte mal fermée, jette le vent dans la maison, un ouragan de voix emplit tout le Saint Lieu :
Sur les eaux du large fleuve Ont apparu les barques peintes^
Les barques peintes des Cosaques Avec leurs proues en fer de lance !
Puis toutà*coup, silence. Rien que l'accordéon qui continue doucement de gémir.
Devant la sainte armoire le Hazèn tout tremblant reprend l'office interrompu, et avec lui tous les pieux Juifs entonnent de nouveau le vieux psaume que jadis le roi David accompagnait sur la harpe :
L'homme est semblable au néant,
Ses jours passent comme l'ombre fugitive...
A défaut de la harpe, l'accordéon geignard semble accompagner le cantique. Une fois de plus la victoire reste aux enfants d'Israël, une fois de plus la voix divine survit au chant des démons!
Abaisse tes cieux, ô Sei^jneur!
Que ta droite touche les montagnes
Et qu'elles s'évanouissent en fumée.
Que ta foudre retentisse
Et que nos ennemis se dispersent
A quels ennemis pensaienj:-ils, les Juifs de Schwarzé Témé, en récitant le psaume venu du fond des âges? Aux vieux adversaires de David, aux Philistins, aux Moabites, aux gens de l'Idumée? ou bien aux Poltavtsé, aux massacreurs de Smiara?
ou simplement à ces Cosaques qui dans la cour du Rabbin Miraculeux faisaient gémir l'accordéon?... Tant que dura la prière, cela pouvait rester obscur au fond de leurs esprits. Mais quand ils eurent regagné leurs logis et qu'ils se furent étendus dans leurs lits et qu'ils se dirent qu'enfin on allait pouvoir dormir, dormir sans cauchemars, sans risquer de s'éveiller sous le couteau des assassins, personne alors, personne dans la Communauté Sainte n*eut l'idée de confondre les Cosaques
sauveurs avec l'Amalécite ou bien le Poltavtsé...
Seul dans sa chambre, le vieux Zadik entendant le chant des soldats qui se réveillait de fois à autre comme un feu mal éteint, et le bruit des chevaux qui hennissaient, piaffaient et se mordaient dans la sainte souka, le vieux Zadik sentait son cœur se remplir d'une profonde amertume. Avait-il eu raison d'appeler ici ces païens? Avait-il obéi à une inspiration divine?
Dans sa bonté le Seigneur avait-il résolu de protéger la Communauté Sainte (non certes à cause de ses mérites, mais à cause des mérites des ancêtres)? Ou bien l'Éternel Zebaoth avait-il voulu éprouver son serviteur et voir s'il mettait plus de confiance dans un secours profane que dans la miséricorde divine?... Interrogations redoutables qui demeuraient, hélas ! sans
réponse. Et puis d'ailleurs pourquoi interroger sans fin? N'est-ce pas le plus grand des crimes de chercher à pénétrer les secrets de l' Eternel? Ohscurs sont les desseins de Dieu. Malheur à Timprudent qui tente de vouloir les connaître ! Et sur cette pensée rassurante, le Zadik souffla sa bougie et s'enfonça dans les ténèbres.