‹ Un royaume de DieuChapitre 31 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Cosaques avaient fait savoir par Tentremise de Leibélé qu'ils feraient, cet après midi, des exercices à cheval, et qne pour remercier les Juifs de leur hospitalité ils les conviaient à ce spectacle.

Grand émoi à la synagogue ! Enflammés par les récits du Soldat, tous les Juifs de Schv^arzé Témé brûlaient d'aller dans la prairie pour voir les tours des Cosaques. Mais qui donc eût osé avouer une curiosité si profane?... Cette fois encore Beb Mosché, qui Usait à livre ouvert dans le cœur de ses coreUgionnaires et qui de

plus était possédé, comme on sait, d'une passion immodérée pour tout ce qui touchait aux chevaux, prit hardiment la parole : « Sans doute, dit-il en s' adressant d'une façon plus particulière aux Instruments de Sainteté, ces courses de chevaux ne sont un plaisir pour personne. Mais en eux-mêmes de pareils exercices, s'ils n'ont rien que de barbare, ne sont cependant pas indécents. Allons-nous contrarier des gens qui font preuve à notre égard de dispositions excellentes? Comprendraientils que nous n'ayons que du mépris pour des jeux dont ils tirent, eux, tant d'orgueil?... »

Et voici comment, si étrange que cela puisse paraître, hommes, femmes, enfants (le méiamed (1) avait donné congé à ses

(1) Maitre d'école.

élèves), tous les fidèles de la Communauté Sainte quittant maison, boutique et synague, se trouvaient à cette heure rassemblés dans le grand pré qui borde l'enclos du Zadik.

Pour la première fois de sa vie Leïbélé n'avait pas menti. Ces sauvages enfants de la steppe étaient vraiment des diables prodigieux! Sans bride ni selle, montés à cru sur leurs petits chevaux à la crinière ébouriffée, l'un après l'autre ils s'élançaient du fond de la prairie, n'ayant pour guider leurs montures que la voix et les jambes. Puis arrivés à la hauteur des Juifs, ils se laissaient ghsser sous le ventre du cheval, se retenant d'une main à l'encolure, on ne sait par quel prodige, et toujours ventre à terre, la tête rasant presque le sol, ils ramassaient de leur main libre un rouble déposé dans l'herbe.

Dès que le cavalier s'était redressé sur sa bête par un étonnant tour de reins, tous les Juifs se précipitaient pour aller voir si le rouble était encore sur le pré. Et chaque fois, se bousculant et criant, ils devaient bien constater que la pièce avait disparu! Beaucoup n'étaient pas loin de croire à quelque tour diabolique. D'autres, dans une vision rapide se reportant aux jours d'autrefois, songeaient avec un frisson que les malheureux ancêtres avaient dû en voir de dures avec de pareils démons ! Et à la place de la monnaie d'argent, ils se représentaient un pauvre Juif étendu dans la prairie, et le farouche cavalier penché sur son cheval lui faisant sauter un œil du bout de la lance ou du sabre... D'autres dénigraient à plaisir le mérite de ces barbares qui, au heu de passer une studieuse jeunesse à l'école,

n'avaient jamais vécu qu'en compagnie de leurs chevaux avec lesquels en vérité ils ne faisaient plus qu'une bête. Mais au fond tout le monde était émerveillé. Depuis deux heures bientôt les Juifs ne se lassaient pas plus de poser des pièces dans l'herbe que les Cosaques de les rafler au galop. A lui seul Reb Mosché avait bien mis dans la prairie ou fait porter par ses enfants plus de cinquante roubles, et certes à cette minute il ne songeait guère aux ancêtres massacrés par Chmelnicki, ni au pauvre rabbin Éliézer rendant le dernier soupir sur les Thora profanées ! . . . Pas un Juif, si pauvre qu'il fût, qui n'y allât de sa pièce d'argent pour le plaisir de la voir s'évaporer sous le ventre du cheval, comme la goutte d'eau sur une pelle brûlante. Même Rabbi Hayem, le petit usurier, qui mangeait dans sa cour, les soirs de lune,

pour écoQoniiser les frais d'une bougie, ne put résister au désir de faire comme les autres Or justement cette fois-là, le cavalier manqua son coup. Rabbi Hayem s'élança, revit avec bonlieur son rouble qu'il avait bien cru perdu, le ramassa, le fit sauter dans sa main, et sans vergogne le remit dans sa pocbe au milieu des quolibets.

La fin du jour arriva vite. Juifs et Cosaques regagnèrent le village, fort satisfaits de leur journée. Les fidèles de la Communauté Sainte se rendirent à la synagogue pour leurs pieux exercices. Et sur les neuf beures du soir, après la prière de marew, non sans surprise les Cosaques les virent arriver dans la cour du Rabbin Miraculeux, tenant tous à la main une bougie allumée.

Ces Juifs voulaient-ils à leur tour leur

offrir quelque divertissement? Ils le crurent quand, sur un ordre d'un petit vieux rabougri qui semblait être leur cbef (c'était le vénéjable Hazèn), tous les Juifs, levant les yeux vers la lune, se mirent à entonner une sorte de chanson sur un air assez lugubre et à sautiller drôlement sur la pointe de leurs pieds. Était-ce là chanter et danser? Que racontaient-ils à la lune? Qu'avaient-ils à la regarder avec ces regards amoureux, tandis que le suif des bougies dégouttait sur leurs caftans et leurs doigts?... Après un moment de stupeur les soldats s'étaient mis à rire, et sans y mettre de malice ni soupçonner un instant que ces Juifs se livraient là sous leurs yeux à l'un des rites religieux les plus antiques du monde, ils trépignaient, frappaient des mains et faisaient de leur mieux pour encourager les danseurs.

Cela dura environ vingt minutes. Puis, toujours sur un ordre du petit vieillard rabougri, ils soufflèrent sur leurs bougies, et sans plus s'occuper des Cosaques que s'ils n'existaient pas, ils s'engouffrèrent dans la maison du Zadik, où de plus belle ils se remirent à chanter.

C'est un vieux chant magnifique qu'en ces soirs de nouvelle lune les Juifs d'Ukraine et de Pologne s'en vont ainsi chanter chez leur Rabbin Miraculeux, en buvant des verres d'eau-de-vie accompagnés de friandises et de petits gâteaux secs. Mais les Cosaques étaient trop occupés à bavarder entre eux de cette bizarre aventure pour faire attention à ce chant, malgré leur goût de la musique. Pourquoi, diable, ces Juifs étaient-ils partis brusquement, sans dire bonsoir à personne, pour s*en aller chanter ailleurs? Les aurait- on

fâcbés par hasard? Certes ils chantaient fort mal et dansaient plus mal encore!

Pourtant on les avait applaudis. . . Et ils en étaient là de leur étonnement, quand Leïbélé apparut sur le perron du Zadik. Aussitôt on Tentoura. Mais il aurait fallu être Reb Alter lui-même et posséder ses trésors d'érudition théologique, pour expliquer à de tels ignorants l'antique usage de la Prière à la Lune! Le Soldat leur dit bien que chez les Juifs, les jours, les mois et les années se réglaient non sur le soleil mais sur l'astre des nuits, et que c'était en son honneur qu'on chantait et qu'on dansait. Cette explication trop simple ne satisfit point les Cosaques. Ils accablaient le malheureux de questions saugrenues, l'accusant de vouloir leur cacher la vérité, et lui tiraient sans bienveillance la barbe et les- papillotes.

Dans les propos de Leïbélé, une seule chose leur paraissait claire : ces Juifs adoraient la lune ! Et aussitôt revenait à leurs esprits tout ce qu'on raconte dans la campagne russe sur les maléfices des Juifs, leur commerce avec le diable et les génies malfaisants de la nuit, et ces meurtres d'enfants chrétiens qu'ils font, au moment de leur Pâque, pour préparer le pain maudit! Alors, à ces pensées se réveillait en eux la sourde haine séculaire contre ces dangereux magiciens; et oubliant, les ingrats! les roubles, les canards, le vin et l'eau-de-vie et l'énorme ripaille qu'ils faisaient depuis deux jours, ils se disaient l'un à l'autre que ce serait pain béni de purger la sainte Russie de tous ces sorciers de la lune !

Fort heureusement pour Leïbélé, la soirée étant finie, on vit st^rtir par pe-tits

groupes les invités du Zadik. Mettant à profit le moment où la curiosité des Cosaques se détournait de lui, le Soldat s'empressa de déguerpir, moins satisfait de ses nouveaux amis qu'il ne l'était d'habitude. Quant aux Cosaques ils auraient vu les Juifs sortir de la maison du Rabbin Miracideux par les fenêtres ou par les cheminées, à la manière des sorciers et des sorcières, qu'ils n'auraient pas été étonnés. Même, ce qui les surprenait le plus, c*était justement de les voir s'en aller si paisiblement à travers la grand'rue comme si rien n'était arrivé, et qu'ils n'eussent pas invoqué tout à l'heure devant eux toutes les puissances de l'enfer !

Le lendemain tout était oublié. La journée se passa pour les Cosaques le plus agréablement du monde à festoyer et à

courir sur le pré pour faire la cueillette des roubles. Puis, sur les buit beures du soir, cuivres, flûtes, tambours, accordéons et balalaïka se décbaînèrent tout à coup sur la campagne endormie, avec la fureur imprévue d'un orage de printemps. C'étaient les Cosaques qui dansaient, autant pour leur plaisir que pour montrer à ces Juifs que danser ne consiste pas à sautiller d'un pied sur l'autre comme ils faisaient bier au soir.

Au bruit de la musique, Juifs et Juives accourant de la grand' rue envabirent l'enclos du Zadik. Sous les fenêtres du Rabbin Miraculeux l'orcbestre faisait rage. Un groupe de cbanteurs mêlait ses voix aux sons des instruments, tandis que les danseurs bondissaient, tournaient, pivotaient, s'élevaient dans les airs, ou bien presque accroupis sur le sol lançaient leurs jambes

en tous seas avec une vitesse incroyable. De fois à autre, un des soldats s'approchait d'une Juive pour l'entraîner avec lui. Mais vivement Esther, Racbel ou Hannélé se rejetait en arrière avec des cris d'effroi, et les Juifs, malgré leur terreur de faire la moindre offense à leurs hôtes, agitaient désespérément les bras pour faire comprendre aux ravisseurs que cela était défendu, et qu'il fallait laisser les filles et même les vieilles femmes tranquilles.

Pendant ce temps les airs de danse, passant au-dessus de la mare, entraient joyeusement par toutes les fenêtres dans les isbas des paysans. Orjamais fille d'Ukraine n'a entendu un air de danse sans être aussitôt transportée. Vite, la chemise des dimanches et la jupe d'indienne à fleurs et la ceinture brodée et le colher de verres

multicolores ! Dans les belles nattes noires les fleurs de la journée ne sont pas encore flétries Et les voilà parties en petits groupes qui se tiennent par la main, suivies de frères et de galants assez peu satisfaits de les voir quitter le village pour aller chez les Cosaques. Mais il n'y a plus ce soir de Cosaques ! Il y a des jeunes gens qui dansent et des filles qui veulent danser.

Hurrah ! hurrah ! crient les soldats en les voyant arriver dans la cour du Rabbin Miraculeux. Et aussitôt ils les saisissent, ils les enlèvent, ils les emportent. La musique redouble d'ardeur, et ces fous de garçons enivrés de sentir des femmes dans leurs bras semblent ne plus tenir à la terre. Au milieu du cercle noir des Juifs, c'est un tourbillon rapide de grands corps qui bondissent, d'épaules découvertes, de

jupes qui s'envolent, de jambes nues qui ne touchent plus le sol et de nattes qui tournoient. Devant ces Chrétiennes perdues qui montrent sans pudeur leurs jambes, leurs bras et leurs poitrines, où les Cosaques s'en vont effrontément chercher les graines de tournesol grillées dont elles ont toujours une ample provision entre leur chemise et leur peau, comment ne pas songer aux anathèmes qu'Ezéchiel lance à la femme prostituée! Rapidement toutes les Juives s'étaient retirées de la cour. Mais qu'importaient aux Cosaques ces vieilles perruques de satin, et toutes ces filles d'Israël enfermées dans leurs robes sombres et qu'on ne pouvait pas approcher! Quant aux Juifs, ce qui les retenait au bord de la danse impudique, ce n'était pas du tout la vue des belles paysannes ni le plaisir des mouvements

gracieux et des bondissements, mais la satisfaction amère d'être offensés par ces Chrétiens, en même temps que la joie intérieure de mépriser ces gens-là.

Sur les onze heures du soir, la lune ayant abandonné la fête, il fallut bien s'arrêter de jouer de la musique, de chanter et de danser. S'arrachant aux bras des garçons, les jeunes paysannes regagnèrent leur village, remplissant de leurs rires énervés la grand'rue, où les matrones d'Israël, depuis longtemps au lit, les écoutaient passer avec indignation et dégoût. Les Juifs avaient quitté la cour; les Cosaques étaient rentrés dans la bâtisse où ils passaient la nuit. Seul Reb Jossel le Lithuanien, attardé dans l'enclos, reniflait avec déhce cette odeur de scandale qui montait depuis deux jours de la Communauté Sainte. Tous ces fidèles du Zadik, si

fiers de leur vertu, se montraient-ils assez lâches devant ces bandits de Cosaques!

Ils se traînaient à leurs pieds. Le Rabbin leur donnait sa coui\ Il logeait leurs chevaux dans la sainte souka. On jetait sous les sabots de leurs bêtes l'argent de la Communauté! Qu'en pensaient là-haut, dans le ciel, les ancêtres martyrisés par les grands -pères de ces joyeux garnements?... Tout en ruminant ces pensées, il aperçut, par la fenêtre d'une chambre éclairée, une casquette et un caftan au milieu des Cosaques. Ce n'était que Leibélé. Mais que faisait-il à cette heure, ce héros, ce Bar-Cochebas, ce Judas Macchabée, parmi les soldats avinés? Ils'ivrognait avec eux! Et sans doute le vin qu'il buvait était du bon vin juif, foulé par les pieds d'Israël et fourni par le Zadik. Mais le meilleur vin devient impur dès

l'instant qu'un Chrétien a jeté sur lui les yeux, car dans la vieille pensée juive un païen ne peut voir une coupe de vin sans aussitôt, mentalement, la consacrer à ses dieux... Reb Jossel regarda son coreligionnaire porter la santé des Cosaques, choquer son verre avec le leur. Et riche de ce nouveau scandale, il regagna son logis.

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