‹ Un saintChapitre 10 sur 52 · V. Cousin · texte numérisé non relu

V. Cousin

Lundi matin.

En 1849, Mme Récamier mourut : ce fut une perte que Mme Colet ressentit vivement. Béranger récrivait à Cousin :

« Notre pauvre amie vient d'éprouver encore une grande douleur. En vérité, cette excelltmte femme est bien persécutée du sort. Mme Récamier est aussi une perte pour elle. Ileureuseuiuut vous êtes là, et elle le sent bien vivement. » (l)

(1) Lettre du 21 mai 18 19.

II ne se doutait pas de ce qui allait arriver. Mme Récaraier avait eu avec Benjamin Constant une correspondance assez intime : Louise Colet la publia et, aussitôt, la famille Lenormant lui intenta un procès. Cousin et Béranger prirent, bien entendu, l'affaire en mains. Béranger, quoique ses lettres à Cousin le montrent peu convaincu du bon droit de La Muse^ s'en occupa chaleureusement.

Les quatre lettres suivantes nous instruisent des différentes phases de l'affaire :

J'ai été fâché de n'avoir pas lu, hier, la lettre de M. Langlais avant que vous m'eussiez quitté. Je vous l'envoie. Remettez-la à Mme Colet.

. D'après les dernières lignes de cette lettre, et sur ce que m'a dit un de mes amis, plus que nous au courant des lois, je crains bien que l'affaire de notre amie ne soit perdue quant au fond. Je ne puis, moi, certifier en conscience que Mme R. pût lire la moindre chose. Mais je ne sais point la date de l'acte, qui peut avoir été écrit lorsqu'elle voyait encore assez pour lire.

Il serait possible que les juges, écartant les accusations ridicules dont les Le N. la poursuivent, se bornassent à décider que l'acte est nul par cela seul que Mme R. étant aveugle, ne pouvait prendre aucun engagement sans que ce fût par devant notaire.

Voilà, mon cher ami, ce qu'il y a à redouter, ainsi M. de Girardin voudra rentrer dans son argent. Mais celte affaire n'en sera pas plus honorable pour Mme Le N., elle qui, m'a-t-on dit, a refusé de restituer à M. de Broglie les lettres de Mme de Staël que sa tante avait promis de remettre à sa mort, voulant, jusque-là, les garder comme des reliques. Je viens d'apprendre bien des choses sur ces gens-là.

Quant à moi, je suis toujours disposé à jurer de la sincérité de l'acte attaqué et de la haute bonne foi de notre amie. A vous vrai dire, pourtant, j'aurais bien voulu être exempté de cette corvée. Mais il faut avant tout ne pas laisser accabler Tinnocence.

J'ai été voir Génin : il n*a entendu parler de rien ; je lui ai même appris l'existence des fameux vers qu'il ne connaît pas plus que moi. En cas d'aventure de ce côté, il doit me prévenir. Laissez-moi donc votre adresse. Je pense, au reste, qu'il suffirait de mettre à Neris Allier,

J'ai conté à G. toute l'histoire du procès, afin qu'il pût éclairer

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M. Fal., si celui-ci en parlait. Déplus, je Tai autorisé à mettre mou nom en avant, s'il le jugeait nécessaire et sans inconvénient pour Mme Colet.

J'ai aussi vu Lebrun, ce matin. II est prévenu, contre les Le N. comme plusieurs autres. Sur la proposition qu'il m'a faite de ses services, je lui ai dit qu'il pourrait voir M. MoIé, qui, m'avez-vous dit, a tout crédit sur M. de Belleyme. 11 ne faut rien négliger. Aussi voyez- vous que je n'ai pas perdu mon tems.

Bon voyage si je ne vous revois pas.

Tout à vous.

DÉRANGER

Passy, 14 au soir.

Mme La Coste prétend, mon cher Cousin, qu'il serait bon que j'écrivisse à M. Troplong pour rectifier la note de Mme Le N.

Je vous envoyé donc une lettre, que vous ferez parvenir, si vous la jugez convenable et nécessaire.

Je ne sais pas l'adresse du l^^" Président.

Tout à vous.

BÉRANGER

18 au soir.

Ce que je vous avais dit est arrivé, comme vous l'avez vu mon cher Cousin ; vos visites et ma lettre n'ont point arrêté Ch. d'Et. Votre pauvre amie a été bien désolée, bien furieuse. Tout ce qu'elle me demande de faire, je le fais, et j'ai recueilli dans ma mémoire tout ce qui pouvait lui être favorable. Mais ce n'est pas moi qui la pourrai sauver du bourbier où elle s'est jetée. Je ne domine pas le beau monde ; et j'ai assez de peine à défendre Mme Col. contre mes connaissances, qui ne cessent de lui reprocher une publication trop hâtée et faite sans avoir été annoncée à la famille intéressée. Le reproche, ici, tombe juste et. comme toujours, elle l'eût évité en consultant un peu. Mais elle a en tout une hâte qui lui sera fatale dans cette affaire.

M. de Belleyme avait promis de faire finir les plaidoiries en une seule séance. Il n'a pu ou pas voulu le faire. M. Langlais promet merveille. Nous verrons bien. Ce que je souhaite, c'est qu'en prononçant l'arrêt, le Président donne des considérans qui reconnaissent la sincérité de l'acte et la bonne foi de la pauvre accusée. Je

voudrais bien aussi qu'il fit rendre les lettres aux Constant, car de penser que Tacte sera validé, je ne puis l'espérer.

Quant à empêcher la Muse de faire des folies, je n'y puis rien et il y a longtemps que j'ai renoncé à l'entreprendre. Seulement, pour que les illusions n'augmentent pas le découragement, j'ai eu soin de lui faire entrevoir la fin que ce procès doit avoir selon moi.

Hier, je lui ai envoyé des lettres de Constantque je ne croyais plus avoir, pour les confronter avec la lettre que Mme R. lui a donnée comme originale, pour en faire un fac-similé,

Savez-vous qu'on dit ici que la loi Falloux sera repoussée ? Ce sera partie remise.

Vous avez bien raison de penser h faire retraite, mais c'est une force que vous n'aurez pas. Il y aurait pourtant avantage pour vous, pour votre admirable talent et pour la pauvre philosophie.

En attendant, tout à vous de cœur.

Géranger.

Passy, 30 juillet 49.

Mon cher Cousin, il était trop tard hier pour vous répondre quand j'ai reçu votre lettre. D'ailleurs Mme G., qui sortait d'ici, a dû vous écrire. Les journaux vous auront déjà dit qu'elle a dû être sa satisfaction de la tournure qu'a prise l'affaire. Son avocat Va remerciée de lui avoir fourni l'occasion d'un beau triomphe. D^Estange paraît avoir balbutié sa réplique, et M. de Belleyme a montré les meilleures dispositions.

Voilà les bruits du palais que notre amie s'est empressée de m'apporter dès 9 heures du matin et que je comptais aller chercher, mais sans trop d'empressement, m'étant figuré qu'il n'y aurait que la plaidoirie de Langlois, suivie d'une remise à huit jours. Comme M. de B. n'a pas laissé cet avocat réfuter la faible réplique de d'Estange, il y a presque engagement d'un jugement favorable à Mme C.

On va faire passer toutes les pièces sous les yeux des juges, et quel que soit le jugement à intervenir, elle est dès aujourd'hui lavée de toute odieuse accusation. Aussi l'ai-je trouvée fort raisonnable et je me suis contenté de la sermonner quelque peu. Mais, bon Dieu ! rienn'y fait. Oui, elle m'écoute plus patiemment qu'un autre, mais c'est quand le mal est fait qu'elle arrive. Il n'y a plus que l'enfant à baptiser, et je lui donne les plus vilains noms, mais que je la quitte, elle ne le trouve pas moins charmant. Si elle eût suivi mon conseil, elle n'eut pas conclu de marché sans en prévenir Mme Le Normand, Croyez-vous qu'aujourd'hui elle ne so donno pas raison de ne m'avoir

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pas écouté? Tout le bruit lui paraît peut-être de la gloire. Je le souhaite moi-même pour la payer de tout le mal que les prémices de laffaire lui ont causé.

Dieu, pourtant, la préserve de semblables aventures I Quant à Targant, je ne la crois pas gênée, mais cela ne tardera sans doute pas, car elle se réjouit que Crirardin ait dit qu'il ne voulait pas rentrer dans ces 1.000 francs, si on lui défendait la publication des lettres. Or, il eut mieu.\ valu pour elle que les 1,000 francs mis de côté, comme je le lui avais qonseillé, fussent remboursés dans ce cas. Il lui a été dit aussi que Girardin désirait qu'elle travaillât à la Preêêe. Gare à la pension !

Adieu, mon cher Cousin, reposez votre santé où vous êtes, et revenez-nous frais et dispos.

A vous de cœur,

BÉRANGER

3 août 49,

L'on sait que Mme Golet fut condamnée.

Nous ne savons rien sur ce qui se passa entre Cousin et elle de 1849 à 1852 ; la liaison devait être moins vive. Louise Colet était toute à Flaubert. En 1852, cependant, elle obtint un nou-r veau prix à TAcadémie française pour son poème sur la Colonie de Mettrai/, Il arriva môme un incident amusant lors de la proclamation des prix. Gustave Flaubert nous Tapprend. « Le philosophe s'esquivant au moment où Ton va lire ton nom est un comique de haut goût (1). »

D*ailleurs, dans la môme lettre, il est encore question de Cousin : « Je suis bien de Tavis du philosophe relativement aux vers de Gautier ; ils sont très faibles et l'ignorance des gens de lettres est monstrueuse.,. C'était pourtant un homme né que ce bon Gautier et fait pour être un artiste, mais le journalisme, le courant commun, Tout abaissé souvent au niveau de ses confrères, Ah ! que je serais content si une plume grave comme celle du Philosophe, qui est un homme sévère (do style), leur donnait un jour une bonne fessée à tous ces charmants messieurs ! »

Cousin, cependant, se rendait compte que cette situation ne pouvait se prolonger ; il s(î décida, en 1854 (2) non à une rup-

(1) Lettre à Louise Colet du mois d'août 185'-^. (Corrosponduncr, II, 90.)

(2) Louise Colet venait d'avoir un nouveau prix à l'Académie française, pour V Acropole d'Athènes.

ture, mais à un éloignement momentané^ et Déranger fut chargé des négociations :

Mon cher Cousin,

Ce n'est pas un projet d'acte que vous me donnez là. C'est le résumé sans doute de vos conversations avec Mme Colet; il y manque pourtant les objections de la partie. Oh ! Platon, vous négligez trop Aristote.

En affaires, je reprends tous mes souvenirs d'affaires, sauf quand il s'agit de mes intérêts, comme on a pu le voir.

Je ne puis donc approuver vos projets, comme vous les formulez.

Rien dans ce projet n'est formulé nettement. Si je vais trouver Mme Colet avec ce papier dans ma mémoire, il me faudra discuter et je serai battu, et je ne veux pas être battu.

Toutefois, je vous répète que c'est la forme projetée pour les arrangemens qui soulève seule mes objections:

Quand vous viendrez me voir, je vous expliquerai plus nettement ma pensée. Seulement, rappelez-vous qu'en fait d'acte, il faut une autre précision que dans les œuvres littéraires ; sinon, pas d'acte, et tenez-vous en aux engagemens verbaux, jusqu'à l'époque où vous vous déterminerez à en prendre de notariés.

Tout à vous,

BÉRANGER

14 septembre 1854.

Ces négociations furent laborieuses, et Déranger tenait régulièrement Cousin au courant des incidents. On remarquera que, néanmoins^ Cousin continuait, à cette époque, à voir Louise Colet.

Je n'ai pu de la journée, mon cher Cousin, vous aller rendre compte de la conversation avec Mme C Je croyais aussi que vous pourriez venir savoir les suites de notre pourparler d'hier.

Demain commence, ou doit commencer notre déménagement. Il faut donc que je vous rendre compte de ce que j'ai pu faire.

Mme C. a compris que les formes de l'acte en question lui importaient peu, mais quant à la somme, elle m'a paru vouloir s'en tenir à ridée que j'avais émise le premier, du payement des deux mille francs en quatre termes. Vous sentez que j'étais en mauvaise position pour soutenir votre désir : car, je vous le répète, malgré tout ce que vous mavez dit, et d'après ma manière de voir et de sentir, je tiens à ce que vous consentiez, dès à présent, au payement des deux mille francs, en quatre payements.

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J'ai donc mal plaidé votre cause, mais comme un avocat qui est sur que vous gagnerez plus k suivre mon idée que la vôtre.

Voilà où j'ai laissé l'affaire

Puisque vous voyez Mme C, vous pouvez plaider la cause auprès d'elle. Quanta moi, mon rôle est fini et je vous renverrai les pièces à la première occasion.

Je vais être tout à mon déménagement, ce qui va me rendre inabordable. Si gueux qu'on soit, c'est là toujours un triste moment.

Je regrette ne ne pouvoir plus vous servir d'avocat ou d'avoué. Tout à vous,

BÉRANGER

Jeudi soir.

Il semble que peu après, Cousin ait renoncé à son projet. Béranger lui renvoie toutes les pièces.

Voici, je crois, mon cher Cousin, toutes les pièces relatives à celle affaire. Si j'en retrouvais d'autres dans mes paperasses, comptez que je vous les ferais tenir.

Aussitôt mon déménagement terminé, j'irai chez vous apprendre la fin et vous porter mon adresse.

BÉRANGER

30 septembre 54.

Cette velléité de retour ne dura pas longtemps. Moins d'un mois après, le philosophe avait retrouvé Vataraxie qu'il n'avait pas toujours su garder :

Mon cher Cousin, j'ai vu hier soir votre adversaire. Je l'ai trouvée raisonnable. Elle accepte les conditions posées par moi, suivant votre volonté ; elle admet la nécessité de ne se voir que rarement, tout en vous consultant sur ce qu'il y aura de mieux à faire...

Si vous tenez à cette idée d'un éloignement momentané, je suis disposé à croire que vous n'avez plus qu'à faire dresser l'acte par un notaire.

Décidez donc.

Tout à vous,

Béranger. 19 0(.-tobre 1854.

Il ne semble pas que Cousin, après cette date, ait revu son ancienne passion. Il n'est pas question d'elle dans son testament, mais il est admis que le philosophe lui ayant offert une rente, avant sa mort, elle refusa avec beaucoup de dignité.

Cependant il ne voulait pas, il ne pouvait pas se désintéresser de la fille de Louise Colet qui semble avoir eu de grandes qualités (1). Mme Colet avait une belle-sœur, veuve de son beaufrère, oflicier de marine, qui prenait le plus vif intérêt à sa nièce.

J'aime comme une sœur cette enfant (H...), écrivait-elle à Cousin, mais je ne peux le lui témoigner. Sa mère m'en veut assurément et m'accuse de lui avoir enlevé le cœur de sa fille. Que faire alors?... Une vie comme celle qui lui est faite ne peut durer toujours, mais je suis trop édifiée sur les véritables sentiments de sa mère à l'égard de ma famille et de moi, pour ne pas reconnaître avec regret que toute intervention étrangère entr'elles deux ne ferait que l'irriter violemment, sans rien changer à la situation d'Henriette. Elle remplit admirablement le rôle difficile que Dieu lui a fait, en évitant les scènes et en supportant sa triste vie...

Et une autre fois :

Je suis très heureuse de son voyage en Bretagne qu'elle m'a annoncé comme éta^t certain pour le 30 juillet. La distraction et le grand air lui feront le plus grand bien. Quant à son ignorance, elle cessera dès qu'elle le voudra ; je le lui ai dit bien souvent. Elle a un esprit fin et charmant et un tact infini, et jamais elle ne commettra de bévue dans le monde. C'est beaucoup, Monsieur, en attendant qu'elle se décide à se servir de son intelligence pour apprendre ce qu'elle paraît savoir, mais il faut qu'elle le veuille (2).

Cependant, la situation se tendait de plus en plus. Il fallait aviser à séparer, au moins pour quelque temps, la mère de la fille. Cousin chargea Mme Sidonie Colet de chercher un couvent à Nîmes, où elle habitait. Il en reçtft la réponse suivante ;

Monsieur, A la réception de votre lettre, qui m*a douloureusement émue en m'apprenant l'imminence d'une catastrophe, prévue depuis longtemps cependant, car elle était inévitable, je me suis hâtée d'aller prendre des renseignements sur les deux seuls couvents de Nîmes qui pourraient recevoir H..., l'Assomption et St-Maur. N'ayant pu rencontrer M. de Cabrières, j'ai vu le Père d'Alzon, qui est le supérieur

(1) Rappelons ici deux vers adressés à sa fille dans la pièce Maicrnité. Op. cit., 485 :

... Ce rayon d'en haut qu'on nomme intelligence Fut versé dans ton sein au jour de ta naissance.

(2) Bibl. Cousin, Correspondance .

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des deux maisons, et par conséquent le plus puissant à me seconder dans cette circonstance. Je lui ai expliqué la position d'H... elle besoin urgent de la faire entrer comme pensionnaire libre dans un couvent de Nîmes. Voilà mot pour mot ce qu il m'a répondu :

(( L'Assomption ne reçoit point de pensionnaires, faute de bâtinients pour les loger : elle pouvait en avoir il y a deux ans, elle ne le peut plus aujourd'hui à cause du nombre croissant des élèves. Une dame que j'ai fait entrer il y a un mois, avec des difficultés inouies et qui n'occupait qu'une seule petite chambre, est obligée d'en sortir, sa chambre devenant indispensable au pensionnat. Quant à Sc-Maur ce n'est pas dans le règlement de ses maisons de province de prendre des pensionnaires ; il n'y a pas de bâtiments affectés pour cela. J'ai voulu y placer deux dames de mes parentes ; la supérieure eut fait pour moi ce qu'elle ne peut faire pour personne, et elle me les a refusées. Ces succursales de couvents n*ont pas les ressources en bâtiments qu'ont les maisons-mères qui sont à Paris, et qui prennent sans difficultés des pensionnaires, parce qu'elles le peuvent, comme le couvent des Oiseaux, celui du Sacré-Cœur, etc. w

Je regretterais, Monsieur, de vous faire connaître le résultat affligeant de mes démarches sans la perspective que mon père nous donne depuis son retour, d'aller bientôt à Paris; une grande affaire l'y rappellera probablement dans peu de temps, et nous le suivrons, car ce serait pour y rester quelques mois ; H... eut été bien tristement, à Nîmes, si nous n'y étions pas, surtout avec la présence de la famille de sa mère, qui n'a pas pour elle la moindre sympathie, mais, je n'ai pas à y réfléchir, puisque c'est impossible, hélas !

Vous savez, Monsieur, que vous pouvez avoir en moi la conâance la plus entière, comme je l'ai eu en vous du resle, pour tout ce qui touche ma pauvre II... Il faut, Monsieur, lui épargner le chagrin do se désespérer de son malheur et de celui de sa mère, en lui ouvrant de suite un asile dans un couvent, à Paris, dans celui de St Maur, où elle a été élevée, ou dans tout autre, où elle aura une position digne et à l'abri des aventures que sa malheureuse mère va peut-être subir. Je vous plains, Monsieur, d'être en face d'une situation pareille, pour laquelle la meilleure volonté du monde ne peut rien; il n'y a qu'à sauver H... de ce désastre. Pauvre H... Dieu m'ôfe tous les moyens de lui être utile; je voudrais qu'elle prolongeât son séjour chez M. de S... pour vous donner le temps de lui chercher un asile convenable, où elle aura, avec de la considération, sa liberté et son indépendance, et pourra vivre jusqu'au moment de son mariage, avec ses revenus." Il me tarde. Monsieur,

de lui trouver un mari convenable, pour Hssurer son avenir, et la voir heureuse enfin, car son existence n'en est pas une. J attends impatiemment la fin des vacances pour connaître le professeur de philosophie qui doit arriver. Je vous en parlerai dès que je l'aurai vu.

Mon père a été bien Heureux des moments qu'il a passés avec vous; vous lavez reçu avec tant de bienveillance, Monsieur, qu'il en conserve un excellent souvenir ; il. vous a trouvé en meilleure santé ce que nous avons appris avec le plus vif plaisir.

Adieu, Monsieur.

Recevez,... l'expression de leurs sentiments d'affection, avec celle que je vous ai vouée ; j'attends avec anxiété, ce que vous aurez décidé pour H... et je vous demande du courage pour elle.

Sidonie Colet*

Lundi matin, le 1*^"^ septembre 1862.

Mlle Colet fut mise au couvent bénédictin de Verneuil, où se trouvait religieuse, sous le nom de sœur Saint- Augustin, une parente de Mme Sidonie Colet. Non seulement Cousin allait l'y voir, mais il en avait encore fréquemment des nouvelles par la sœur Saint- Augustin ou l'aumônier du lycée de Saint'-Louis.

Voici la lettre qu'il en recevait un jour :

Monsieur,

Je pense que vous n'êtes pas sans nouvelles de Verneuil. Cependant je rie veux pas négliger de vous en donner moi-même. Depuis qu'il y a eu trêve entre la mère et la fille, on m'a écrit fort peu. On a eu des occupations, on a été souffrante, on a été fatiguée. Bref, on a gardé le silence. Hier j'ai reçu un billet où on m'annonce qu'on viendra à Paris à la fin du mois. Le départ de la mère paraît toujours ajourné ; je m'attends néanmoins à ce qu'on lève à cette époque le grand... Dans l'hypothèse d'une scène trop vive, j'ai ménagé à Mlle H... un asile dans une communauté à laquelle je rends quelques services. Elle viendra s'installer auprès de sa mère; 'mais si la position n'était pas tenable, elle est assurée d'un refuge, et cela m'a semblé important. Soyez persuadé que j'entretiendrai l'enfant dans les dispositions où elle est : celles d'une résistance respectueuse et tendre. La santé, d'ailleurs, autant que je le puis pressentir, rend la partie du voyage encore plus impossible. Il y a là une ruine ; je crois qu'on aurait tort de se le dissimuler. La pauvre enfant souffre toujours : elle m'a dit avoir été consolée et touchée par vos dernières lettres.

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Voilà toul ce que je sais. Je vous tiendrai au courant des événements lors de son expédition à Paris.

On me dit que M. Emile Saisset est très dangereusement malade, et une partie de sa famille, qui est chrétienne, a de graves préoccupations au sujet de sa fin. Le P. Gratry a déposé sa carte chez lui, et M. Saisset a été touché de cette démarche. Si vous pouviez me donner la commission d'aller prendre de votre part de ses nouvelles, ce serait m'ouvrir un accès auprès de son frère, qui seul résiste aux désirs des autres membres de la famille. Je ne pourrais rien évidemment moi-même, sinon peut-être plaider auprès du frère la cause de \a liberté de conscience. M. Emile Saisset a exprimé, sinon le désir, du moins Tintention devoir M. Buquet, avec qui il a eu précédemment des rapports. Pourquoi ferait- on violence à ses désirs plus ou moins accusés ? Suis-je assez naïf en ayant la prétention d^avoir votre concours dans cette affaire? J'espère que non.

Veuillez agréer tous mes respects.

E. Bernard.

Mlle Colet se maria bientôt dans d'excellentes conditions, et, peu après, sa tante suivit son exemple. Victor Cousin, qui s'était tant inquiété de sa jeunesse, ne vit pas son bonheur. L'on sait qu'il mourut le 14 janvier 1867.

FÉLIX Chambon.

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