‹ Un saintChapitre 11 sur 52 · JULES BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

JULES BARBEY D'AUREVILLY

M. Eugène Grêlé vient à la foii» de renouveler les étudeB sur Bttrbey d'Aurevilly, et de Irftiter la question d'une façon définitive. Il ne se contente pas d'être l*homme de France qui connaît le mieux Técrivain bas-normand : il nous le fait connaître à fond dans trois livres qui constituent ses thèses de doctorat à r Université de Gaen (1).

La bibliographie de Barbey, déjà tentée par M. Henri Danay puis améliorée par M . Georges Vicaire, est à peu pro» parfaite telle que M. Grêlé nous la présente. Tout au plus pourraiton souhaiter qu'il la complétât en indiquant les éditions fictives publiées par les éditeurs à Taide d*un simple changement de couverture- Pour tout le reste elle est complète : M. Grêlé a pu dresser la liste des nombreux articles de Barbey, même de ceux qui figurent dans des revues introuvables, dans des journaux mort-nés. II est parvenu h les déterminer grâce à la correpondance inédite de Barbey d'Aurevilly que Mlle Louise Read exécutrice testamentaire de l'écrivain, a bien voulu lui confier.

C'est également à l'aide de ces centaines de lettres que M. Grelé a écrit La Vie de son héros : cette partie de son étude est un travail achevé. Qn'a-t-il voulu faire dans cette enquête si bien informée, qui repose à la fois sur des documents manuscrits et sur les témoignages oraux de ceux qui ont connu personnellement d'Aurevilly ? « La meilleure part de mon ambition dans ce livre, a consisté, dit-il, à démolir les légendes qui menacent de romantiser encore la physionomie, bien assez romantique déjà, de Y dLXxiQxxv AqV Ensorcelée Qi du Chevalier des Touches ». Quelle meilleure preuve pourrait-on donner du succès

(1) Jules Bavbetj d'Aiireoiili/j sa me. et son a^urre d'après sa correspond dance inédite et autres documents nouveaux. — I. La vie. — II. L'œuvre. — III. Essai d*une bibliographie générale.

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de cette ambition que la solution ii élégante d6 ce petit prô« blême d'histoire littéraire î le» Quarante Médaillons de lAtti^ demie ftont-iUde Bafbey d'Aurevilly ott de Théophile Silvedtre? C'est évidemment Silvestre qui les a apportés au directeur dU Nain Jaune^ M. Auréllen Soholl : B. d'Aurevilly le» a simplement revus et corrigés^ moyennant finance. Mais attendons la fin : Silvestre n'avait été que le sténographe de Barbey, et avait écrit presque sous sa dictée ses causeries étittcelantes sur chaque académicien : si bien que d'Aui'evilly, en corrigeant le livre de SilVesire, ne faisait que renti'er dans son bien. L'étude de M. Grelé abonde en trouvailles de cette sorte î c'est un bon travail) bien fait, d'une critique très sûre. On set^alt tenté pour^ tant d'adresser un reproche à l'auteur ; pourquoi avoit* raconté d'abord la vie de Barbey séparément^ pour étudiet* ensuite son œuvre, alors que, dans cette seconde partie, M. Grelé proclame Tunité parfaite de l'homme et de Tartiste : t< Sa vie... ne peut se séparer de son œuvre. Toutes deux sont liées intimemetit et s'associent en une étroite union. L'histoire de la vie de Barbey d'Aurevilly c'est un peu l'histoire de ses ouvrages;... pareillement, en sens inverse, l'histoire de son œuvre, c'est aussi l'histoire de sa vie, ou plutôt de son âme d, Et pourtant, au fond, M. Grelé a eu raison d'étudier séparément la vie et l'œuvre de l'écrivain normand, parce que, quoi qu'il en dise, il y a une divergence profonde entre la vie personnelle et l'œuvre artistique de B. d'Aurevilly. îl est facile de s'en convaincre en lisant le second volume de M* Grelé : l'Œuvre,

Nous ne nous attarderons pas à discuter les assertions de détail, à protester par exemple contre la sévérité avec laquelle M. Grelé définit Casimir Delavigne « un mauvais poète lyrique ». C'est oublier que Delavigne est l'auteur des Limbeê, c'est-àdire d'un pur chef d'œuvrci Il.n'est pas plus Juste de dire que Bernardin de Saint*Pierre a inventé le cosmopolitisme, et (c Insufflé àTesprlt français Tivresse des voyages », alors que nul écrivain au xviii" siècle n'a été plus Français, plus Normand, plus attaché au sol. Pareillement je ne puis admettre avec M. Grelé que les romantiques aient été de mauvais critiques, et que, en général, les bons créateurs ne puissent ôtrc de bons théoriciens . Gomment récuser , comme juges littéraires,

Aristote, Horace, Descartes, Pascal, Corneille, Boileau, Molière, Racine, Voltaire, A. Chénier, Goethe, ou, parmi les romantiques, Chateaubriand, Mme de Saël, Lamartine^ Vigny, Hugo, Musset ?

Sur des questions plus graves, et qui touchent au fond même de la thèse, puisque B. d* Aurevilly a prétendu être avant tout un catholique, on pourrait discuter Térudition religieuse de M. Grêlé : son histoire résumée de TEglise, ses théories sur les conséquences de la lutte entre Jansénistes et Molinistes, sa vue d'ensemble sur le xix*" siècle, qui serait, d'après lui, « un siècle d'incrédulité scientifique. Cela me paraît d'autant plus contestable qu'on a appelé notre époque « le siècle de Pasteur » ; or, Pasteur n'était pas un savant incrédule.

Cela nous amène à Barbey lui-même, que M. Grêlé déclare un homme du passé, parce qu'il était aristocrate et catholique. Pour compléter cette [caractéristique, M. Grêlé ajoute que Barbey a été foncièrement Normand. Ce sont bien là les trois éléments essentiels de la personnalité morale de B. d'Aurevilly. Reste à savoir si ce sont là également les trois éléments constitutifs de son talent d'artiste. Cherchons-les, non pas dans toute son œuvre, qui est peu connue, mais dans son livre le plus lu, dans son chef-d'œuvre, V Ensorcelée.

Barbey, malgré sa noblesse récente, et sa conversion tardive, était, dans sa vie privée, un fougueux aristocrate et un catholique combatif; mais on ne le devinerait guère à lire ce roman, car la noblesse et l'Eglise y jouent un piètre rôle. M. Grêlé croyant trop facilement aux professions de foi de la préface de VEnsorcelée^ voit dans ce livre un roman catholique, « un hymne à la grandeur incomparable du sacerdoce », et, dans son auteur, un catholique d'intention tout au moins. Tout au plus pourrais-je admettre que l'auteur de VEnsorceléc étnit pavé de bonnes intentions, car il y a du louche dans la conduite du héros principal, l'abbé de la Croix Jugan ; la légende populaire en fait même un damné.

On ne peut donc concéder à M. Grêlé que l'aristocratie et le catholicisme de l'homme apparaissent bien nettement dans l'œuvre de l'auteur : on est même obligé d'élever certains doutes sur la nécessité, la pureté du catholicisme de l'homme qui a écrit VEnsorceléc.

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En revanche on est pleinement d'accord avec M. Grêlé sur le côté normand de l'œuvre de Barbey d'Aurevilly : il adorait son pays et sa race : il en proclamait l'excellence ; il leur a chanté des hymnes pleins d'enthousiasme et de sincérité, d'une vérité saisissante : en voici la preuve : un jour, un naturaliste qui voulait étudier la flore de la lande de Lessay, arriva sur les confins de ce pays qu'il n'avait jamais visité, et eut la surprise d'éprouver la sensation du déjà-vu : où donc avait-il contemplé ce spectacle ? Et tout à coup il se rappela que trente ans auparavant, un de ses amis lui avait prêté r Ensorcelée : la description de la lande de Lessay, qui ouvre ce poème épique en prose Tavait frappé pour jamais : il n'avait plus eu l'occasion d'y penser, et soudainement il la retrouvait dans la réalité, tçUe qu'il l'avait vue dans le livre.

Nulle part peut-être, le prestigieux écrivain n'a obtenu un tel rendu. On aurait voulu que M. Grêlé insistât davantage sur le style de B. d'Aurevilly ; qu'il étudiât, dans un chapitre spécial, cette langue, superbe malgré quelques exagérations ou quelques fautes de goût : Paul de Saint-Victor en admirait « le fier paroxysme. C'est quelque chose de brutal et d'exquis, de violent et de délicat, d'amer et de raffiné. Cela ressemble à ces breuvages de la sorcellerie où il entrait des fleurs et des serpents, du sang de vigre et du miel ». Qu'on relise U Ensorcelée: on sera charmé, littéralement, par cet art à la fois si simple et si profond ; on se sentira pris, ému, troublé: on tressaillira aux neuf coups de la cloche maudite, annonçant aux voyageurs, égarés dans les brouillards de la lande par les maléfices des bergers-sorciers, que Tabbé de la Croix Jugan sort encore une fois de sa tombe, et tente d'achever la messe interrompue par le coup de fusil qui l'a tué.

Des souvenirs de Walter-Scott, de Hugo, de Petrus Borel, nous montekit à la mémoire. C'est qu'en elTet B. d'Aurevilly a été le dernier des romantiques, le dernier en date bien entendu, car il a été un grand écrivain : il méritait bien les honneurs du doctorat, les excellentes thèses que lui a consacrées M. Grêlé.

Maurice Souriau.

Professeur à la Faculté des lettres de Caen.

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