V. Cousin
Dimanche.
Cette lettre clôt ce que nous avons pu appendre des relations de Cousin avec son Inconnue.
Félix Chambon.
De Victor Hugo (1)
On a beau avoir fait dans la vie d'un grand homme une abondante moisson de documents nouveaux et inédits, on laisse toujours derrière soi un peu de neuf à glaner. C'est ce qui est arrivé au biographe le plus minutieux et, malgré tout, le mieux averti de Victor Hugo. Je m'étonne même que M. Edmond Biré qui habite Nantes ait été si peu et si mal informé, quand il écrivit son Victor Hugo avant 1830^ sur les origines maternelles du grand poète. Sans avoir un flair exceptionnel, après uneenquête sérieuse et bien conduite, il lui eût été facile de mettre la main sur les documents originaux qui servent de base à cet article. Cela lui eût procuré le plaisir de relever quelques erreurs de plus dans le Victor Hugo raconté^ et cela lui eût évité du même couple désagrément d'en commettre lui-même quelques-unes — ce qui est toujours fâcheux sous la plume d'un redresseur de torts et d'un coupeur de fils en quatre.
On a dit, et c'est mon opinion, que la plupart des grands poètes sont avant tout les fils de leurs mères. Etant donné le rôle immense joué par Victor Hugo dans la littérature du xix* siècle, il me parut intéressant de rechercher la part des dons qu'il avait reçus en naissant du côté maternel, et c'est pourquoi je me mis en quête des origines de Sophie Trebuchet, sa mère.
(1) On s'occupe beaucoup en ce moment des origines paternelles de Victor Hugo, et M Gaston Des<'hamps s'est fait l'écho des derniers bruits qui s'y rapportent l'.ans sa <« Vie littéraire » du Temps. Mais des origines maternelles du gi*and poète, personne n'en dit mot et ne paraît en avoir cure. Il me «semble pourtant qu'elles ont leur intérêt comme les autres En ce qui concerne Victor Hugo, elles en ont même davantage à mon avis; c'est pour cela que je reproduis ici l'article que j'ai publié dans la Rf'rw Bloui* du 15 février 1902, à propos du centenaire du poète.
Sur Sophie Trebuchet on ne savait rien jusqu'ici ou pas grand' chose. On savait seulement qu'elle était fille d'un « armateur nantais » nommé Jean-François Trebuchet et d'une demoiselle Renée-Louise Le Normand. Encore ignorait-on leur lieu d'origine et la qualité de leurs pères et mères.
Des actes de baptême et de mariage que m'a très obligeamment commuaiqués M. Paul Bellamy, greffier en chef du tribunal civil de Nantes, il appert que ni l'un ni l'autre n'étaient originaires de cette ville.
Jean-François Trebuchet était natif d'Auverné, petit bourg de l'arrondissement de Chàteaubriant ; Renée-Louise Le Normand était native de Saint- Fiacre, petite commune sise à trois lieues de Nantes sur un coteau qui domine le cours de la Sèvre ei delà Moine, et dont le vin blanc n'a d'égal, au pays nantais, que le muscadet de Vertou et de Château-Thébaud, L'église de Saint-Fiacre, qu'on vient justement de rebâtir et dont le clocher de granit a la forme d'une tiare, fut fondée par les seigneurs de Goulaine qui avaient en cette paroisse leur juridiction des Cl.éons, laquelle dépendait du marquisat de Goulaine. C'est même à cette circonstance que Mlle René-Louise Le Normand dut d'y naître le 28 août 1878 (1), son pèro René-Pierre Le Normand, sieur du Buissoiï^ étant procureur fiscal du marquisat de Goulaine, en même temps que sénéchal de juridiction en Château-Thébaud, alloué de la juridiction de Bougon en Couë-
(1) Paroisse Saint-Fiacre.
Le vingt-neuvième jour d'août 1748, a été baptisé Renée- Louise, fille de M. René-Pierre Le Normand, sieur du Ruissou, procureur fiscal du marquisat de Goulaine, la demoiselle Renée-Pélagie Rrevet, son épouse. L'enfant née du jour d'hier. Ont été parrain M' Louis Mourain, sieur de Montmartre, procureur au présidial de Nantes, et marraine, demoiselle Jeanne Vilaine, femme du sieur Mathurin Chedron, oncle et tante de l'enfant. Baptisée par Messire Charles Brevet, prêtre, vicaire chapelain de l'églisp cathédrale de Nantes, cousin de l'enfant. Lesquels parrain et marraine ont signé les présentes. Signé au registre. Mourain, Jeanne Vilaine, Louise Le Normand, la Mignaut, Jacquette Démon, Anne Bahuau, J. Guillot recteur de Saint- Fiacre, Le Normand, Massé, Merlet, Garreau, T. Brevet prêtre, vicaire chapelain de l'église de Nantes.
ron, procureur fiscal de plusieurs autres juridictions et procureur au siège présidial et comté de Nantes.
Ce Le Normand était, comme on voit, un gros personnage. Cependant il n'était pas de noblesse et il n'avait pris le titre de sieur du Buisson que pour se distinguer de ses frères qui signaient Le Normand de la Noë et Le Normand du Pâti.
Marié deux fois, il avait eu d'un premier lit trois garçons et une fille que nous retrouverons plus loin, et du second Renée- Louise Le Normand et René-Pierre Le Normand qui devint procureur au Parlement de Bretagne et épousa, comme tel, le 19 novembre 1779, Marie-Thérèse Rousseau, fille d'un notaire et procureur au marquisat de la Galissonnière. Ce n'étaient pas du reste, les seuls hommes de loi de la famille. Le procureur fiscal du marquisat de Gouiaine avait pour beaux-frères M® Pouponneau et M® Mourain ses collègues au présidial de Nantes (1), et pour cousin germain Etienne-Joseph Carreau, avocat au Parlement. J'ajoute qu'il était lié avec M* Louis- Maurice Trebuchet, avocat à Nantes, et que ce fut par le canal de ce dernier que Jean-François Trebuchet, son frère, épousa Renée-Louise Le Normand du Buisson.
Ce mariage fut célébré en l'église paroissiale de Saint-Fiacre le 22 septembre 1767 (2). Aussitôt après, les nouveaux époux
(1) Le présidial de Nantes était composée d'un sénéchal ou président présidial, d'un alloûé-lieutenant-général, d'un juge criminel, d'un lieutetenant civil et criminel, de dix conseils, de deux avocats du roi, de deux greffiers civils et d*un greffier criminel, d'un premier et d'un second huissier. Il y avait à Nantes, en 1770. 51 procureurs au présidial. Cette charge correspondait à celle des avoués d'aujourd'hui.
(2) Paroisse Saint-Fiacre.
L'an 1767 le 22 septembre par nous Louis-François Leloup. prestre, seigneur de Chateau-Thébaud, la Pommeraie-sur-Sèvre, ont été admis à la bénédiction nuptiale :
Jean-François-Trebuchet, capitaine de navire, majeur, fils de feu sieur Jean Trebuchet et de demoiselle Françoise Louvigné, natif de la paroisse d'Auverné, en ce diocèse (1).
Et demoiselle Renée Louise Le Normand, native de cette paroisse et domiciliée depuis nombre d'années en celle de Saint-Laurent, de Nantes, fille mineure de M* René-Pierre Le Normand, sénéchal de juridiction en Château-Thébaud, alloué de la juridiction de Bougon-en Couëron, procureur fiscal de plusieurs autres juridictions et procureur au siège présidial et comté de Nantes, et de feue demoiselle Henée-Pélagie Brevet ; aux fins
(1) Jean Trebuchet et François Louvigné s'étaient mariés à Auverné le 16 octobre 1708.
s'établirent à Nantes où ils habitèrent tour à tour la rue des Carmélites, la rue Saint-Laurent, la place Saint-Pierre et la Haute-GrandVue, proche la cathédrale, et sur la paroisse de Saint-Laurent dont l'église, aujourd'hui disparue s'élevait au bout de rimpasse de ce nom.
C'est dans la Haute-Grand'rue que, le 19 juin 1772, naquit Sophie-Françoise Trebuchet, mère de Victor Hugo, dont voici Tacte de baptême :
Le 19 juin 1772 a été baptihée dans l'église paroissiale de Saint- Laurent de Nantes par nous recteur soussigné : Sophie Françoise née de ce matin à cinq heures en cette paroisse, Haute Grande Rue, fille de noble homme Jean-François Trebuchet, capitaine de navire, et de dame Renée-Louise Le Normand, son épouse. Ont été parrain noble homme René Le Normand, fils, oncle maternel de Tenfant, et marraine demoiselle Renée Françoise Robin, cousine germaine de Tenfant du côté paternel, lesquels signent avec nous, le père absent...
Le père absent ! Notre capitaine de navire était donc en mer quand sa iille vint au monde. Cela lui arriva trois ou quatre fois dans Tespace de douze ans durant lesquels sa femme lui donna trois filles et quatre garçons (1). La dernière fois qu'il revint à Nantes, ce fut pour assister coup sur coup à la nais-
de dispenses, d*ailliances accordées par M. l'abbé de la TuUaye, vicaire général de ce diocèse, le 31 août dernier, aux paroisses d'Auverné le 15 du courant, signées Lemetayer vicaire, et de Saint-Laurent de Nantes, le 20,. signées Gallouin, recteur, qui permet au recteur de cette paroisse ou à tous autres de procéder au dit mariage, qui a été célébré en présence et du consentement dudit sieur Le Normand du Buisson, frère de l'épousée, du sieur Louis-Moriee Trebuchet. frère de l'époux, Louis-Morice Trebuchet de la Boulais, son neveu. M* Pierre Pouponneau. procureur au présidial de Nantes, oncle de la mariée à cause de demoiselle Louise Le Normand, son épouse, et autres parents et amis soussignés. .
(1) Savoir : Renée-Rose, née le 7 juillet 1768 ;
Madeleine- Françoise, née le 16 novembre 1769 ;
Sophie-Françoise, née le 19 juin 1772 ;
Jean-Louis, né le 30 octobre 1773 ;
Auguste, né le 7 mai l'775 ;
Charles-Marie, né le 5 juillet 1777,
et Etienne-Constant, né le 21 juillet 1780.
M. Edmond Bi ré. contrairement au Victor Hugo raronlè, prétend que la mère du poète eut trois sœurs et non deux. Malgré toutes nos recherches sur les registres de la paroissn de Saint-Laurent, nous n'avons pu trouver trace de la naissance do Marguerite Trebuchet qui n'aurait pu venir au monde qu'entre Madeleine et Sophie ou entre Charles-Marie et Etienne Constant.
sancc de son septième enfant et à la mort de sa femme que ses couches successives avaient épuisée. Etienne-Constant Trebuchet était né le 21 juillet 1780 ; le 13 août suivant, sa mère mourait dans la trente-deuxième année de son âge.
J'aurais voulu découvrir le dossier maritime du grand-père maternel de Victor Hugo, mais il ne figure même pas sur les tables de la Chambre de commerce de Nantes, en sorte que pour parler de lui nous sommes réduits aux conjectures (1). Cependant il est à peu près certain qu'il n'était pas armateur et qu^l faisait pour le compte d' autrui le commerce de Guinée, comme on disait alors pour désigner la traite des nègres, car à la fin du xviii^ siècle les armements de la place de Nantes pour la Guinée étaient aussi considérables que ceux de toutes les autres places du royaume, et Ton estime à deux cents le nombre des armateurs nantais qui faisaient ce honteux commerce. C'est de là que datent les fortunes scandaleuses dont témoignent encore les maisons magnifiques qui bordent la Fosse et les deux rives de nie Feydeau. Il ne faudrait pas croire pourtant que le commerce de « bois d'ébène » fût aussi lucratif qu'il le paraissait. D'abord le prix des esclaves était parfois assez élevé ; les nègres qui étaient dans toute la vigueur la force et de l'âge — de seize à trente ans — étaient vendus aux îles françaises de l'Amérique depuis 100 pistoles jusqu'à 1.500 livres. Ensuite il était rare qu'il ne mourût pas quelques nègres pendant la route de Guinée à l'Amérique, et il suffisait d'une petite épidémie pour perdre le bénéfice de toute une cargaison.
Quelle fortune réalisa Jean-François Trebuchet comme capitaine au long cours ? Je ne saurais le dire au juste, mais il devait être dans une belle situation quand il épousa Renée-Louise Le Normand, car le procureur au présidial de Nantes n'aurait pas donné sa fille à un vulgaire capitaine de cabotage, et nous savons que tous les enfants Trebuchet furent bien dotés.
Cependant la Révolution était venue, qui avait ébranlé le crédit général et ruiné une foule de gens à Nantes.
(1) Voir à ce sujet le post-scriptum de cet article.
S'il faut en croire. le témoin de Victor Hugo, sa mèrn, qui avait vingt et un ans en 1793 et non seize, comme il le dit, aurait épousé la cause des Vendéens du Bocage et se serait faite brigands^ comme Mme de Bonchamps et Mme de La Rochejaquelein. Je ne voudrais pas, à défaut de documents contradictoires, donner un démenti formel au témoin de Victor Hugo, mais j'ai quelques raisons de douter de l'exactitude de son récit. Il nous dit pour commencer que Sophie n'était qu'à moitié dans les idées de son père, ce qui signifie qu'elle n'était pas aussi royaliste et aussi catholique que lui, et pour finir, quand elle se marie quelques punées après, pour justifier son mariage purement civil, il ajoute que « la mariée tenait médiocrement à la bénédiction du curé. »
Drôle de Vendéenne, n'est-il pas vrai ?
Eh bien, moi, j*ai comme idée que Sophie Trebuchet ne quitta pas Nantes pendant la Révolution ou que, si elle le quitta, ce fut pour vivre tranquillement avec ses frères et sœurs et sa demi-tante maternelle. Rose Le Normand du Buisson, dans une maison de campagne que son père avait achetée en Saint-Herblain, près de la Hérissière.
Qui sait même si ce ne fut pas à Saint-Herblain qu'elle fit la connaissance du capitaine Hugo? Léopold-Sigisbert Hugo, qui, pour mieux prouver son républicanisme, avait remplacé ses noms de baptême par le prénom révolutionnaire de Brutus, avait été envoyé dans TOuest, en 1793, et remplissait en 1794 et 1795, les fonctions de greffier dans une commission militaire qui siégeait au château d'Aux, nommé aussi la Hibaudière, et était présidée par Simon, second chef du bataillon de l'Union, dont Hugo était adjudant-major. Cette commission militaire n'était pas tendre aux royalistes : en quelques mois, elle jugea, condamna et fit passer par les armes un certain nombre de paysans de Bouguenais, sans parler des femmes suspectes qu'elle renvoya pour une raison ou pour une autre devant le tribunal révolutionnaire de Carrier.
Du château d'Aux à Saint-Herblain, il n'y a guère que la traversée de la Loire. Les pouvoirs do la commission militaire dont Hugo faisait partie s'étcndaient-ils aux deux rives du fleuve? Je n'oserais l'affirmer, mais il est possible que les Tre-
Imchet aient été dénoncés comme royalistes par quelque bon patriote et que Tadjudant-major soit entré à cette occasion en rapports avec eux. Il est possible encore qu'il ait fait la rencontre de Sophie Trebuchet sur la route de Saint-Herblain à Nantes, quand les affaires criminelles de sa commission rappelaient dans cette ville. Toujours est-il qu'il fut pris à ses charmes.
« Elle était petite, mignonne, des mains et des pieds d'enfant, dit Victor Hugo ; elle avait quelques traces de petite vérole, mais qui disparaissaient dans Textrême finesse de sa physionomie et dans son regard intelligent. » Voilà pour le physique ; au moral, « elle avait cette indépendance d'esprit et cette personnalité décidée des filles sans mère, obligées d'être femmes plus tôt que les autres (1) ».
Il n'est donc pas étonnant que, malgré son royalisme, elle ait plu au capitaine Hugo et que celui-ci, au bout de quelque temps, ait demandé sa main. Mais le père de Sophie ne se montrait pas favorable à ce mariage, et Victor Hugo nous apprend que notre adjudant-major eut recours à Pierre Foucher, autre Nantais qu'il avait rencontré en 1796 à Paris, au conseil de guerre dont lui-même était rapporteur, pour vaincre la résistance du capitaine de navire.
« Pendant qu'il rapportait à Paris les procès «les autres, son procès à lui se jugeait à Nantes. L'armateur hésitait fort adonner sa fille à un militaire obligé de courir le monde et de laisser sa femme seule ou de la traîner sur les routes. Il objectait encore les opinions du major qui seraient une contradictioR dans la famille et qui pourraient devenir une brouille dans le ménage. Mais il n'y a pas de meilleur avocat que l'amour, et Sophie plaida si bien que le mariage fui arrêté (2). »
Victor Hugo aurait mieux fait de dire que le meilleur avocat de son père dans la circonstance fut la mort de Jean-François Trebuchet. Car, bien que je n'aie pu découvrir son acte de décès, il est certain que le capitaine do navire avait quitté ce monde quand eut lieu le mariage de sn fille. Cela résulte des alHches mêmes do ce mariage dont la teneur suit :
(1) Victor Hngo racon c, t. I,
(2) Victor Huyo raconté, t. I.
Du 13 brumaire an VI de la République française.
Il y a promesse de mariage
Entre Joseph- Léopold-Sigisbert Hugo, adjudant-major du 1*^' bataillon de la 20^ demi-brigade, âgé de vingt-quatre ans^ fils de Joseph Hugot (sic) et de Jeanne-Marguerite Michaud. natif de la ci-devant paroisse Saint Evre-Ville- Vieille, de la commune de Nancy, département de la Meurthe et domicilié en celle de Paris, département de la Seine, IX^ arrondissement, d'une part,
Et Sophie- Françoise Trebuchet. rentière, âgée de vingt cinq ans, fille de feu Jean-François Trebuchet et Renée-Louise Le Normand, native de la ci-devant paroisse Saint-Laurent de cette commune et y domiciliée, section de l'Humanité, rue Maupertuis (1), d'autre part,
Publié et affiché les dits jours et an (2).
Cet acte que je donne ici pour la première fois rectifie de lui-môme trois erreurs plus ou moins graves que M. Edmond Biré a commises en acceptant comme exacte la version du témoin de Victor Hugo. Il établit : 1® que le mariage de Sophie Trebuchet eut lieu non pas en 1796, mais à la fin de 1797 ; 2^ que son père était mort lors de la publication de ses bans ; .> que, lorsqu'elle se rendit à Paris pour la célébration de son mariage, s'il Taccompagna, comme le dit Tauteur du Victor Hugo raconté, ce ne fut que du haut du ciel.
A part cela, comme dit l'autre, le reste est peut-être vrai !...
N'ayant pas entrepris l'histoire des jeunes époux, je ne les suivrai pas dans leurs pérégrinations militaires à travers la France et l'Espagne, pas plus que je ne raconterai les causes de leur brouille et de leur séparation. On sait que la mère de Victor-Hugo mourut à Paris le 27 juin 1821 (3), et que son père
(1) Ancienne rue des Carmélites, débaptisée à la Révolution.
(2) Extrait des registres des publications de mariages de Tan VI, conservés au greffe de Nantes.
(3) Voici la teneur de son acte de décès :
27 juin 1821. XI" arrondissement.
Décès de Sophie-Françoise Trebuchet, âgé de 45 ans (elle en avait 49), née à Nantes, décédé dans sa demeure, rue de Mézières : n* 10, femme de Joseph-Léonard-Sigisbert Hugo, maréchal de camp.
Témoin : Abel Hugo, officier en non-activité, 22 ans, môme demeure, fils.
qui s'était retiré à Blois, et remarié, mourut à son tour le 29 janvier 1828 (1) au domicile d'Abel Hugo, son fils, rue Monsieur, n^ 9. Mais, à présent que nous sommes fixés sur ses origines maternelles, je vais essayer, comme je l'ai dit au début de cet article, de déterminer la part des dons qu'il reçut en naissant du côté des Le Normand du Buisson.
Et d'abord, il faut que je tranche définitivement une question qui préoccupe depuis longtemps tous ceux qui étudient rhistoire des commencements de la Révolution en Bretagne.
Il y a quelques années, parlant du pamphlétaire d'occasion qu'avait été Volney en 1788, je m'élevais de toutes mes forces contre la légende que M. Barthélémy Pocquet avait accréditée de bonne foi dans un de ses livres (2) et qui représentait Tauteur de la Sentinelle du Peuple comme ayant joué à Rennes le rôle « d'agent supérieur et distingué » des ministres Necker et Brienne.
Je savais déjà que Volney était allié à la famille maternelle de Victor Hugo et qu'en cette qualité il avait offert à la mère du poète de lui léguer, sous la Restauration, son siège de pair de France. Mais j'étais à cent lieues de penser que Victor Hugo et Volney étaient cousins du deux au trois, comme on dit chez nous, par René-Pierre Le Normand du Buisson, procureur au présidial de Nantes et par son fils, le procureur au Parlement de Rennes.
Si je l'avais su, au lieu de m'évertuer à établir que Volney était trop fier de sa nature et trop indépendant de son caractère pour s'être vendu jamais à un ministre quelconque, j'aurais dit à M. Barthélémy Pocquet : Ne cherchons plus les raisons qui amenèrent Volney à Rennes en 1788 et ne nous étonnons
(l) Voici la teneur de l'acte mortuaire du général Hugo : 20 janvier 1828,
Décès de Joseph -Léonard -Sigisbert, comte Hugo, 54 ans, né à Nancy, lieutenant-général des armées do Hoi, chevalier de Saint- Louis, officier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre royal de Naples, demeurant à Blois, décédé rue Monsieur, u* 9, veuf en première noces de Sophie-Françoise Trebuchet, époux en deuxièmes noces de Marie-Catherine- Cécile Thomasis Sactonis.
Témoins : Abel. comte Hugo, 30 ans, 9, rue Monsieur, Victor-Marie, baron Hugo, 25 ans, tous deux fils. ' *
( 2) Les origines de la Récolution en Bretagne, t. IL
plus que la Sentinelle du peuple fût si documentée et frappa si juste. L'homme qui avait attiré Volney à Rennes au moment des troubles, celui qui lui mit à la main la plume de la Sentinelle du peuple ne fut autre, évidemment que le procureur au Parlement de Bretagne. Il n'y avait qu'un homme de loi qui pût le documenter de la sorte, et ce procureur était déjà d'opinion si libérale, qu'en 1796 il devint juge au tribunal civil de Nantes (1).
Voilà donc ce point d'histoire enfin éclairci. Quant aux origines de Victor-Hugo, pas n'est besoin de mettre des lunettes pour voir qu'il était moins Lorrain que Breton et plus Nantais que Bisontin. « On est, disait Vigny, du pays où Ton est né et où Ton a remué dans son premier berceau ». Sans doute, mais on est bien davantage encore du pays de son père et de sa mère, quan j on n'a fait que traverser le coin de terre où l'on a vu le jour. Eh bien, si Victor Hugo qui connaissait à peine Besançon, sa ville natale, avait hérité de son père le culte de Napoléon, l'amour de la gloire, le sens des choses épiques et ces mouvements généreux du cœur qui, à vingt ans, le faisaient s'apitoyer sur le Dernier jour (Pun condamné et toute sa vie le portèrent au-devant des proscrits et des vaincus, il tenait cer tainement des Trebuchet et des Le Normand, c'est-à-dire du sang maternel, les merveilleuses qualités d'esprit et d'imagination, sans parler du tempérament de plaideur et de l'entente des affaires, qui ont fait de lui le poète le plus grandiloquent de son siècle, en même temps que l'homme le plus pratique, le plus ordonné, disons le mot, le plus soigneux de ses intérêts.
Du reste, un jour que je dînais chez lui, et Dieu sait si j'étais fier ce jour-là ! — il me dit, en apprenant que j'étais du pays de sa mère, que c'était sou pays de ' prédilection. Il se souvenait à ce moment, s'il Tavait jamais oublié, que la terre de Bretagne lui avait donné les trois créatures de Dieu qu'il avait le plus aimées en ce monde : sa mère, sa femme, et la belle Mme Drouet qui, après avoir été la muse de son âge mûr devint la bonne amie de sa verte vieillesse, Je laisse de côté
'1) Le Normand habitait, en 1878, place du Palais, à Rennes. C'est dire qu'il était aux premières loges du théâtre des événements. (Renseignement fourni par un almanach du temps imprimé chez Vatar.)
les deux hommes de génie qui eurent le plus d'influence sur son imagination et sur son Ame, à savoir Chateaubriand et Lamennais.
Peut-être se souvenait-il aussi, quand il me parlait de la sorte, des heures charmantes qu'il passa dans sa jeunesse, au bord de la Loire, dans la maison de campagne de son grandpère, à Saint-Herblain, et de son cousin germain, le poète Ad. Trebuchet, à qui il ne manqua pour arriver à la réputation que de vivre à Paris, et qui, de 1823 à 1825, publia dans une revue nantaise intitulée le Lycée amoricain deux fragments de Y Enéide, traduits en vers par Victor Hugo, que recueillit quarante ans après le témoin de sa vie (1)... Qui sait même, car nous portons toujoui s en nous les images dont fut amusée notre enfance — qui sait si, lorsque le poète des Trai^ailleurs de la me/'j s'établit à Guernesey, après le Deux-décembre, il n'avait pas dans les yeux les voiles des bateaux de son grand-père qui avait toute sa vie et même après sa mort, sillonné la « grande bleue » !
Quoi qu'il en soit, s'il avait gardé un tendre souvenir de Nantes, cette ville le lui a bien rendu depuis. Elle a donné son nom à une voie magnifique qui relie les bords de la Sèvre à ceux de la Loire. Il n'est pas jusqu'au nom de Trebuchet qui ne soit porté encore, comme pour perpétuer la mémoire de sa mère, par une maison de Saint-Fiacre, par des moulins à vent du cAté de Saint-Ileblain et à Nantes, même par deux bons vieux qui achèvent de mourir en pauvres honteux dans une
(1) La preuve, d'ailleurs, qu'il était parfaitement instruit de ses origines maternelles, c'est qu'il signa la version première de Bug-Jargal du pseudonyme de Victor dWucerney, pays natal de son grand-père.
Je ne sais pas s'il revint à Nantes avant l'année 1836, date où il visita cette ville avec Mme Drouet, au retour d'un voyage en Bretagne, mais je sais que Mme Victor Hugo y vint en 1835 avec son père, sa tille Léopoldineet... Sainte-Beuve, lors du mariage de Victor Pavie qui fut célébré à Angers à la lin de juillet. Pierre Foucher, dans une lettre à sa sœur, Mme Asseline, datée de Nantes du 3 août 1835, lui dit: « ... Mais le point le plus saillant pour Adèle de notre court séjour à Nantes a été la découverte qu'elle a faite de toutes une nichée de tantes et de cousines par les Hugo dans le couvent des Ursulines où je l'ai conduite. Elle a trouvé là la sœur et la tante de Mme Hugo (sa belle- mère) plus la fille et la petitefille du frère de la même... » (Cf. Victor Hugo intime par Alfred Asseline.)
mansarde de la place de la Bourse. La maison Trebuchet à Saint-Fiacre sert aujourd'hui d'école, les moulins à vent de Saint-Herblain tournent je ne sais pour qui ; quant aux deux vieillards en question, je sais, pour avoir vu leurs papiers de famille, qu'ils sont les arrière-cousins de Victor Hugo.