LÉON SÈCHE
P. S. — Cet article était écrit, quand l'idée me vint de consulter les archives de la marine à Nantes. Voici les renseignements que j'y ai trouvés sur le grand-père maternel de Victor- Hugo, grâce à la complaisance de M. Louis Bronkhorst, chef du secrétariat, lequel est apparenté par sa mère aux Irehuche t.
Jean-François Trebuchet, né en 1730, débuta comme matelot, à l'âge de dix-huit ans, chez M. de Seigne, à Nantes.
Du 10 avril 1749 au 27 mars 1750, il fit trois voyages comme pilotin sur le Philibert et le Thiercelin, appartenant à la Compagnie des Indes.
En 1765, nommé lieutenant de la Nouvelle-Société,
Le l\ janvier 1767, reçu capitaine à l'Amirauté de Nantes, avec dispense d'un voyage.
Il commanda alors la Sèvre et la Duchesse-de-Duras, appartenant à M. Louis Droûin, armateur à Nantes.
Ce dernier navire, qui faisait le commerce de Guinée, fut pris par les rmglais en 1779. Mais Jean-François Trebuchet ne le commandait plus depuis 1776, époque à laquelle, faute d'un registre-matricule disparu des archives de la marine de Nantes on perd sa trace. Cependant, il n'est pas douteux qu'il ait été capitaine de navire jusqu'en 1780, puisqu'il est encore désigné comme tel sur l'acte de décès de sa femme. Mais à partir de 1785, il ne figure plus sur la liste des capitaines de l'Amirauté de Nantes, ce qui me laisse croire qu'il cessa de voyager peu de temps après son veuvage.
(Lettres inédites)
L'homme politique : diplomatie ; folies d'amour ; ami ; ennemi ; vengeance ; la catastrophe ; les responsabilités ; repentir.
On reconnaît assez généralement que l'auteur des Mémoires d Outre-Tombe se rappelle bien les faits et les consigne avec exactitude dans ses récits. Quant aux impressions lointaines, Sainte-Beuve remarque qu'il leur substitue, sans le vouloir, des impressions de fraîche date. Et, en guise de preuve, le critique ajoute : « ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, datées de ces temps anciens et dans lesquelles il racontait ce qu'il sentait alors, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses mémoires ; rien ne se ressemble moins. Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. » Suivent deux lignes détachées d'une lettre qui porte la date du 6 novembre 1802.
list-il étonnant que, rédigés en 1837, les souvenirs de 1802 se soient libérés du mouvement d'humeur causé par une chute faite en escaladant la fontaine de Vaucluse ?
Le genre des Mémoires permet certes, mais ne promet pas invariablement une telle précision.
Seule, la correspondance se nourrit de tels détails, et, seule, elle en garantit Tauthenticité. Confidentes des sensations actuelles, il est clair que les lettres de Chateaubriand seraient, au récit plus distant et plus composé des Mémoires, un complément, un commentaire, un contrôle, et parfois, bien rarement, un correctif et une contrepartie du plus vif intérêt. D'autant qu'il y a de longues périodes pendant lesquelles disparait « l'histoire de ses sentiments intimes et de sa vie privée. » Quand cette histoire reparaît, minutieusement racontée,
(1) Reproduction interdite.
c'est grâce tantôt aux correspondances qui lui furent rendues, et tantôt aux notes de voyage prises en vue des Mémoires.
« Il n'y a pas de biographie plus exacte que le journal d'un voyageur qui décrit jour par jour ce qu'il lui arrive de voir ou d'imaginer en route. »
C'est Villemain qui le dit, à propos de V Itinéraire^ et il ajoute aussitôt (( qu'on ne saurait, après cette première façon de la main du maître, rien hasarder sur un tel sujet. » On n'oserait non plus rien hasarder pour remplir certaines lacunes de la vie privée dans les Mémoires d' Outre-Tombe^ si ce n'est avec les textes mêmes que regrettait Sainte-Beuve, textes « de première façon » et « de la main du maître > , c'est-à-dire avec les lettres du grand écrivain.
Grâce donc aces pages « actuelles », familières,, confidentielles, la suite delà vie privée sera rétablie d'une manière très agréable ! l'homme reparaîtra sous la politique ; et ce sera tout profit pour lui comme pour nous ; car le secret du charme non évanoui, dans son œuvre, c'est ce qu'il y a mis de lui-même, c'est sa personnalité perpétuellement mêlée à ses écrits, c'est l'homme avec sa nature frémissante et sa vie contrastée, lui, avec sa noblesse de caractère et ses bizarreries d'humeur, lui, avec ses rêveries, ses désirs, ses mobilités, ses colères et ses passions.
Ses lettres le montreront dans la poésie de ces mélanges et de ces contrastes ; elle nous révéleront quelque chose de ses. soins et de ses soucis journaliers : attitude politique, échanges de politesse, embarras d'argent, causes de ses dettes principales, rapports de parfait galant homme avec ses créanciers, sacrifices en faveur de l'hospice fondé par Mme de Chataubriand, admiration témoignée avec délicatesse aux vraies artistes, amitiés anciennes et nouvelles, part des uns et des autres à mesure que passent les années,
Le savant éditeur des Mémoires (T Oiitre^Tombe (édition Garnier), m'écrivait un jour, à propos de Chateaubriand, de Joubert etde Fontanes : c( Je préfère les mémoires à l'histoire et les lettres aux mémoires. » Sainte-Beuve aurait contresigné cette déclaration d'un émule en érudition littéraire, lui qui reprochait à Chateaubriand de n'avoir pas redemandé à ses let-
très de vieille date, ses impressions originales. Les lettres auxquelles pensait le critique sont celles que Chateaubriand écrivit à Fontanes, de 1798 à 1804, et que la fille du poète avait confiées à Sainte-Beuve, en même temps que les œuvres dont il s'était constitué a l'éditeur empressé ». Elles furent publiées il y a quelques années (1), dans leur intégrité et leur suite ; et je ne crois pas qu'on puisse se faire une idée plus exacte de Fauteur du Génie du Christianisme qu'en lisant cette correspondance de jeunesse. La partie des Mémoires qui ressuscite ces mêmes années n'est pas plus intéressante ; peut-être même Test-elle moins que ces simples missives griffonnées à Londres, à Paris, à Rome, par Témigré, par l'apologiste, par le secrétaire d'ambassade, et restées telles qu'elles, sans une seule retouche.
Aujourd'hui je voudrais suppléer aux oublis ou aux raccourcis des Mémoires, pour la période qui s'ouvre à la fin de la guerre d'Espagne. La narration « d'Outre-Tombe » ne va pas sans des lacunes assez notables ; et, par une excessive lassitude de soi, comme aussi par un progressif sentiment du néant terrestre, l'auteur s'arrête brusquement en 1833. Il avait encore à vivre « le long espace de quinze ans. »
A la suppression des dernières années « ce quelque chose d'unique qu'est le livre des Mémoires » gagne en régularité des proportions, péripéties des événements et vivacité des tableaux. Tout y est vivant, rapide, enlevé. C'esl un « poème » : rien n'y devait traîner. Et, en effet, l'intérêt s'y soutient et s'y renouvelle à chacune des scènes et des crises qui marquent les diverses parties de l'ouvrage — alors que, nécessairement, il eût langui avec la fin monotone d'une vieillesse qui s'acheminait péniblement au terme.
Poème à part, il y aura charme et grand charme à suivre comme dans l'intimité et à écouter, parlant à voix basse, l'homme que fut Chateaubriand : triste et ennuyé toujours, mais, au soir de sa vie, progressivement apaisé, docile enfin à la religion et chrétien pratiquant, sensible et fidèle à l'amitié comme dans sa jeunesse.
(1) Chauiauhriand, sa femme et ses amis, chez Garnier.
L'amitié fut une des lois de sa nature ; elle lui tint secourable et douce compagnie jusqu'à la mort, jusqu'à la tombe du Grand-Bé. Et, de se voir lentement dépérir, se courber et tomber, la religion le consola en relevant et appliquant son regard aux perspectives infinies — la religion, unique espérance, seule adoration de son âme que tout lassait ici-bas.
 ses lettres familières seront mêlées celles de Mme de Chateaubriand : le plaisir que ces dernières feront au lecteur pourra différer beaucoup ; mais dans la variété de Tun et de l'autre genre, ce plaisir ne sera pas moindre, et pas moindre non plus la valeur documentaire ; car ces lettres émanent du témoin le plus intime et le plus sincère, comme le plus éveillé et le plus pénétrant.
Chateaubriand venait d'expédier aux rois et aux ministres la nouvelle de l'heureuse fin de la guerre Avec quel sentiment de iierté patriotique et de légitime orgueil il dut apposer sa signature au bas de ces communications qui constataient le triomphe de « sa » politique ! 11 était donc l'homme des réalités aussi bien que l'homme des rêves, et, pour avoir été retardée par les événements, la réponse de l'écrivain à l'éternelle raillerie des gens d'affaires « buses diplomatiques », contre les gens de lettres, n'en était pas moins péremptoire.
Son bonheur ne fut pas sans mélange, et il devait être de courte durée.
A la réception de la dépêche datée, du l*'' octobre, il avait couru au Château et il avait été accueilli avec une froideur marquée. Ni le Roi, ni Monsieur, ni la duchesse d'Angoulême n'avaient daigné lui accorder la faveur d'un sourire, et pas même l'honneur d'un regard.
Le dimanche, 5 octobre, il retourna avec le conseil faire la cour à la faniille royale. La fille de Louis XVI dit un mot gracieux à chacun des ministres ; elle affecta de n'adresser pas la parole au ministre des affaires étrangères ; et c'était celui-là précisément qui avait droit à de particulières félicitations. L'injustice, on pourrait dire l'injure d'une pareille exception n'a pas besoin d'être soulignée. Ce dédommagement lui vint que les
diverses cours, sauf les cours ennemies d'Angleterre et d'Autriche, lui accordèrent, avec des félicitations solennelles, les plus hautes distinctions, Tordre de Saint-André, Tordre de TAigle-Noir, Tordre de la Toison-d'Or, Tordre de TAnnonciade, etc. Villèlc, moins bien partagé, s'en montra froissé à Texcès, et Louis XVIII épousa la querelle du Président avec une vivacité qui n'était pas dans ses habitudes. Ce fut toute une affaire, dite des « ordres », ou des « cordons >, ou des < rubans » ; elle faillit devenir grave.
Et Chateaubriand, à propos de ces « lacets de cour », de ces « bandeaux de soie », « zone bleue sur la poitrine », rappelait, non sans ironie, TafTaire du tabouret qui donna lieu à la Fronde.
Le texte de ses lettres aux rois et aux ministres n'a pas été inâéré dans le Congrès de Vérone, Voici Tune de ces dépêches, adressée à M. le comte de Monlezun :
Paris, le 8 octobre 1823.
Monsieur le comte, je m'empresse de vous annoncer que le gouvernement vient de recevoir une dépêche télégraphique de Mgr. le duc d'Angoulême, datée du port Ste-Marie, le 1«' octobre. Cette dépêche annonce que le roi et la famille royale d'Espagne sont arrivés le même jour, à onze heures et demie du matin, à Port Ste-Marie ».
Cet heureux événement couronne d'une manière glorieuse une expédition, dont le premier but était de rendre au roi la liberté. Il doit terminer la guerre ; il épargne à l'humanité de nouveaux malheurs ; il prépare à TEspagne de plus heureuses destinées ; et les vœux de Sa Majesté pour la gloire de nos armes sont dignement remplis.
Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
Chateaubriand (1).
Le croirait-on si les autographes n'en faisaient foi ? Pendant la phase décisive de la guerre d'Espagne (septembre et octobre 1823), alors que l'importance des événements et la précision de ses dépêches feraient supposer qu'il était tout
(1) Signature autographe.
absorbé par les sollicitudes et les responsabilités de sa direction, je le surprends, traçant sur le papier même du ministère, aux tranches dorées, des déclarations d'amour, les plus tendres et les plus vives qui soient.
Le jour même où il annonçait à tous les rois de l'Europe la délivrance de leur € frère », le roi d'Espagne, et au milieu de l'agitation qu'avait provoqué Theureuse nouvelle, « Thomme de tous les rêves » échappait comme d'un coup d'aile aux étroites réalités de la politique ; il se passait la fantaisie d'écrire une lettre de folle passion ; la grande affaire pour lui, ce n'était pas de sonner la victoire au monde entier, la première des armes françaises après les désastres de l'Empire, mais plutôt, oubliant guerre et paix, diplomatie, gloire, le monde, c'était de brûler son encens le plus capiteux aux pieds d'une femme. Ainsi se délassait-il de la contrainte qu'il avait dû s'imposer en reparaissant devant une cour hostile ; ainsi prenait-il sa revanche des froideurs officielles. Le voilà qui s'abandonne aux brûlantes effusions d'un cœur enivré,
Ces lettres inédites viennent éclairer et commenter, de la manière la plus piquante, un passage du Congrès de Vérone qui, pour tout lecteur, si pénétrant fût-il, ne semblait contenir qu'une allusion à l'affaire des « rubans » et une réflexion d'ordre général. Désormais, il y faudra voir tout autre chose, je veux dire un souvenir absolument personnel, un épisode de la vie intime, une confession publique bien qu'à demi voilée, l'aveu tout spontané (Vune faiblesse secrète,.
« Souvent on est plus agité d'une faiblesse secrète que du destin d'un empire. L'affaire légère est, au fond de l'âme, l'affaire sérieuse. Si l'on voyait les puérilités qui traversent le cerveau du plus grand génie au moment où il accomplit sa plus grande action, on serait saisi d'étonnement. En fin de compte, on aurait tort. Rien n'a d'importance réelle, un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu'un plaisir. »
L'obscurité calculée de cette dernière phrase, et d'ailleurs de tout le morceau, va se dissiper, pour la première fois, à la lumière des lettres qui suivent; et, du même coup, sera comme démontrée et illuslroe la vérité des remarques que Chateaubriand fit à maintes reprises sur lui-même : « Il y a, dans ma personne,
GHATKAUBRIAMD 167
deux êtres distincts, et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre. Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans Texistence extérieure et pratique, je suis l'homme des réalités... Il n'y a jamais eu d'être plus chimérique et plus positif. »
C'est la traduction, à son usage, de Vhomo duplex : rêves et réalités, sagesse et folie, froid calcul et passion emportée, coexistent en lui sans se nuire, je n'oserais répéter, sans se mêler, car, chez lui, les réalités tiennent du rêve, la sagesse et la folie fusionnent, le calcul même procède de la passion. Mystère psychologique, le fait est là, facile à vérifier, sinon à expliquer.
12 septembre 1823.
Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t*aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie ; j'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds.
Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, bien loin du monde. J'ai enfin saisi le rôve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie ; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi (1)... Prends ici tout ce que j'y mets pour toi. Demain, à deux heures, j'irai te les redemander. Que le ciel ne m'ôte pas mon bonheur. A toi pour la vie.
Vendredi matin.
20 septembre 1823.
Jamais je ne t'ai vue aussi belle et aussi jolie à la fois que tu l'étais hier au soir. J'aurais donné ma vie pour pouvoir te presser dans mes bras,
Dis, était-ce ton amour pour moi qui t'embellissait?
Etait-ce la passion dont je brûle pour toi qui te rendait à mes yeux si séduisante ? Tu Tas vu : je ne pouvais cesser de te regarder, de baiser ta petite chaîne d'or. Quand tu es sortie, j'aurais voulu me prosterner à tes pieds et t'adorer comme une divinité. Âh I Si tu m'aimais la moitié de ce que je t'aime ! Ma pauve tête est tournée.
(1) Les trois premiers livres des Mf^moires cl Outre- Tombe, alors intitulés Mémnirea de ma cie, tels qu'on les peut voir dans une copie de 1826, publiée en 1874 par Mme Lenormant sous le titre : Esquisse d'un maître : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de A/, de Chateaubriand,
Repare en m'aimant le mal que tu as fait. A huit heures, je t'attendrai le cœur palpitant.
.^^arnedi matin.
Le 22 septembre 1823.
Une pièce de quarante vers : En voici quelques-uns qui ne sont pas dans la poésie publiée plus tard par Chateaubriand, sous le titre « A Lydie w :
Irais-je me flattant dans mes tendres folies, Quand tout me fuit, que tu me resteras ;
Vénus échappe aux mains par le temps affaiblies ; Pour l'enchaîner il faut de jeunes bras.
Dédaigne, ô ma beauté, cette gloire trompeuse.
Il n'est qu'un bien : c'est le tendre plaisir. Quelle immortalité vaut une nuit heureuse?
Pour tes baisers je vendrais l'avenir.
5 octobre 1823.
On t'a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu'on est venu prendre chez moi. Tu sais tout ; tu vois mon malheur. Je suis forcé de t'obéir et de rester ici pour cet immense événement. J'envoie Hyacinthe te porter cette lettre... Ah ! je puis l'écrire sans c(*ntrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant... Au lieu de cela, je suis à attendre un événement qui ne m'apporte aucun bonheur. Que m'importe le monde sans toi ? Tu es venue me ravir jusqu'au plaisir du succès de cette guerre que j'avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible.
Aujourd'hui, tout a disparu à mes yeux^ hors toi. C'est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire, qui tournerait la tête à tout autre, ne peut pas même me distraire un seul moment de mon amour.
Mais reviens vite ; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre ; j'irai partout te retrouver. Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas k Fécamp. an bord de la mer, je ne sais où. Oh ! oui, dédommage-moi. viens, pardonne-moi cette délivrance de ce malheureux roi d'Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t'écris après avoir écrit à tous les rois et tous les ministres de l'Europe.
Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne Test pas. Il t'aime avec toute Tardeur, toute la passion de la jeunesse.
Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins, ceux-ci, ils sont avec moi, et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur.
A toi.
Dimanche soir, 5 (1).
 ces quatre grandes pages in-quarto, Chateaubriand en ajouta deux autres de même format, et ces pages supplémentaires , il les écrivit « à minuit » :
Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille.
Une seconde dépêche télégraphique, en date du 29, annonce que les négociations sont rompues et que Ton va se battre le 30. Sur cette seconde dépêche, j'allais, plein de joie, partir pour aller à toi lorsque le roi m*a fait dire qu'il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que son ordre pour me retenir. La peur de gâter une vie qui est à toi, à qui je dois de la gloire pour me faire aimer, peut seule m'empêcher de jeter tout là et de t'emmener au bout de la terre. Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, tu me dédommageras en arrivant de mon sacrifice ; alors peut-être auras-tu eu raison de m'arrêter. Mais que j'ai besoin de te voir ! que j'ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m'aimes encore...
Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d'amour.
J'ai reçu ta lettre de Montgermont. Elle était triste comme celle que je t'ai écrite ce même jour.
« Jeter tout là, etc., » « je donnerais le monde pour une de tes caresses », c'est bien à peu près ce que prétendait ce diable de Sainte-Beuve :
« Quand il voulait plaire, sa galanterie ne connaissait pas de mesure : ambassadeur ou ministre... il eût fondu toutes les perles de l'Océan, toutes les étoiles du ciel pour un sourire de Cléopatre. II avait un cœur de roi, ou plutôt une fantaisie de poète. »
8 heures (du soir, vendredi 24 octobre 1823.) Pars, bonheur, charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour
(1) Original autographe, non signé. — De la main de la destinataire : « apportée à Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge et reçue lundy, 6 octobre à quatre heures. I^a même main a complété la date 5 (octobre 1823).
m'enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds (1) ; je te presserai sur mon coeur ; tu seras seule et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer l'air que tu respires, et vivre de ta vie. Tu as vu comme je t*ai aimée aujourd'hui. Tu verras comme je t'aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses et souviens-toi que tu es ma maitreaae adorée.
Je baise tes pieds et tes cheveux (â).
Paris, le 11 décembre, 1823.
J'ai reçu ta longae lettre, je t'en remercie. Je l'ai portée toute la journée sur mon cœur. Aujourd'hui, je ne puis t'ecrire qu'un mot. C'est mon jour d'audience, et j'ai de plus de longues dépèches «ur les bras. C'est aussi le dernier mot que je t'écrirai à Reuil. Il t'arrivera demain vendredi, et tu partiras samedi . Comme je sais que tu es matinale, et que tu aimes à voyager de bonne heure, je craindrais que la lettre que je t'écrirais demain n'arrivât à Reuil après ton départ. Tu me feras dire, quand tu seras à Paris, le moment où je pourrai aller baiser tes beaux pieds. Â toi, à toi.
Je reçois ta lettre du 10. Tu as tout prévu comme moi ; mais je n'aime point ce préfet qui devine si juste. Aujourd'hui, point de poudre..
Samedi, 24 avril 1824. (En me levant.)
J'ai trouvé ton billet en rentrant à onze heures et demie. Il m'a fait un grand bien, mais il ne m'a pas complètement rassuré. S'il t'arrivait un accident, je ne me le pardonnerais de ma vie. Comment es'tu ce matin ? Cette tempête m'a bien fait faire des souhaits cette nuit. Si nous avions été au bord de la mer I
Je serai chez toi à une heure et demie.
Si c'est le plus beau moment de l'homme public, je puis dire que c'est aussi le plus mauî^ais moment de Thomme privé. Les défauts qu'on lui avait connus dans sa jeunesse, mêlés à tant de qualités séduisantes qui le faisaient appeler: « ce bon garçon », maintenant se sont fortement accentués et restent en saillie.
(1) L'histoire du voyajçe entrepris pour aller la rejoindre, voyaç^e interrompu et manqué, ne laissera pas d'être intéressant, avec ses accidents et ses suites.
(2) De la même main do femme : « veille de mon départ pour Dieppe. »
Ils ne laissent guère plus paraître de l'enchanteur que les nobles et fiers côtés de l'homme d'action
Docile autrefois aux avis de ses conseillers littéraires, l'auteur de génie supprimait de confiance, corrigeait, changeait, bouleversait au moindre mot d'une critique amie, avec une fécondité qui n'était pas moins admirable que sa docilité.
En politique, s'il admet et appelle les concours, il repousse le secours des observations et des avertissements. Les dissidences l'exaspèrent, si Ton est de son parti. II veut avoir raison toujours ; quiconque voit autrement n'est pas dans le vrai et fait fausse route. II se détourne avec impatience ou colère.
Ses meilleurs amitiés s'éloignent, même Mme Récamier, même la douce et poétique Charlotte Ives, froissées qu'elles sont ou de ses négligences, ou de ses exigences, et de ses distractions, et de ses folies. J'ai préparé un chapitre où la complexité douloureuse de cette situation est étudiée avec l'intérêt des noms propres.
Comment conciliait-il l'écart etTécIat de ses passions successives avec le christianisme dont il préconisait hautement les dogmes et la morale ?
Dans l'intimité du commerce ôpistolaire, il écrivait étant encore jeune : « Voilà ce que vous avez gagné à raconter cela à un père de l'Eglise, très indigne, sans doute, mais toujours de bonne foi, faisant d'énormes fautes, mais sachant qu'il fait mal et se repentant éternellement. » Et, bien plus tard, dans un de ses ouvrages historiques, il disait, non sans un secret retour sur lui-même : « il serait inutile de taire ce que la mort chrétienne et héroïque du prince a révélé. Le duc de Berry faillit, comme François V^ et Bayard, Henri IV et Crillon, Louis XIV et Turenne. Le roi Jean vint reprendre en Angleterre des 1ers qu'il préférait à la liberté. Il y a deux espèces de fautes qui, toutes graves qu'elles doivent être aux yeux de la religion, sont traitées avec indulgence dans la patrie d'Agnès et de Gabrielle. Eu condamnant trop sévèrement dans ses rois les faiblesses de l'amour et le penchant à la gloire, la France craindrait de se condamner elleniôme. » Et encore: « on a déjà raconté que monseigneur le duc de Berry avait eu une de ces
liaisons que la Religion réprouve, et que la fragilité humaine excuse.
« On peut dire de lui ce qu'un historien a dit d'Henri IV: « // était souvent faible^ mais toujours fidèle, et ion ne s aperçut jamais que ses passions eussent affaibli sa religion. »
Quand les pensées de la foi reprenaient sur lui leur empire, il soupirait de telles invocations : « ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-Christ. Votre fils a besoin d'être racheté plus qu'un autre homme. » — « Un livre suffit-il à Dieu ? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme ?
« Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins brillante de la religion, si mes passions jettent Une ombre sur ma foi ? ))
Avant d'aller plus loin, dans l'analyse de l'homme public, il importe d'étudier les relations des deux chefs que la politique avait rapprochés et qu'elle allait désunir à jamais.
Est-ce qu'il y eut, à un moment quelconque, entre Chateaubriand et Villèle, réciprocité de sympathies ?
Les premiers gages d'amitié, par qui furent-ils donnés ? d'où vinrent les premiers torts ? d'où, les suprêmes infidélités ? Et, s'il y eut trahison — car ce gros mot fut prononcé par Louis XVIII — de quel côté se trouverait-elle ?
Ces questions ne pouvaient être éludées au cours d'une étude sur Je Chateaubriand de la politique. Et, d'autre part, elles ne pouvaient être élucidées avant la publication des mémoires de Villèle (1). Les pièces rassemblées par l'un et par Tautre adversaire, nous les avons maintenant sous les yeux, avec cet avantage, du côté de Villèle, qu'il survécut à Chateaubriand, connut les Mémoires d'Outre Tombe et s'appliqua de son mieux à y répondre, sans avoir à craindre la réplique du terrible jouteur.
Ce fut en 1816 qu'ils se rencontrèrent chez la duchesse de Lévis. Le 4 décembre, ils dînent ensemble, et Chateaubriand
(I) Mémoires rt correspondances du comte de Villèle,
confie à Villèle les difficultés qu'il éprouve à faire imprimer une brochure sur les élections. Le 20, Villèle écrit à Mme de Villèle : « Chateaubriand vient de faire paraître une nouvelle édition de ses œuvres politiques qu'il a fait précéder d'une préface assez piquante. > Et, le 17 février 1817: k On dit que Chateaubriand a fait un excellent discours à la Chambre des Pairs sur la liberté des journaux, que Decazes a été obligé de monter à la tribune et s'en est mal tiré. »
Ils continuent de se voir à la réunion Piel. On les trouve dînant ensemble tantôt chez celui-ci, tantôt chez celui-là. Au commencement de 1818, Chateaubriand est retenu chez lui par un accident.
Mme de Duras le va voir tous les jours ; elle le trouve entouré d'ultras. Les chefs lui agréent, et, parmi ces chefs, elle distingue Villèle. « Les soldats l'ennuient à la mort. »
Elle appartient à Topinion libérale.
Vers la fin de 1818, la campagne entreprise à l'aide du 6b^servateur donne aux royalistes le sentiment de leur force ; bientôt elle les rapproche du pouvoir (1). En 1820, l'opposition triomphe.
Le journal fondé par Chateaubriand peut disparaître, entraîné dans la catastrophe du duc de Barry. Il faut traiter avec l'illustre publiciste. Villèle et Corbière entreront au Conseil ; à cette condition seulement, lui-même consent à se taire et à s'éloigner, en acceptant l'ambassade de Berlin.
Les Mémoires d' Outre-tombe disent vrai. « C'est moi qui ai fait le premier ministère de Villèle et qui ai poussé le maire de Toulouse dans la carrière. »
Les billets signés Richelieu, Polignac, Montmorency, Pasquier ne laissent place à aucun doute.
D'un mot confidentiel, Villèle apprécie la campagne de presse qui avait relevé le sentiment royaliste dans les Chambres et dans le pays, et qui l'avait porté au pouvoir.
(1) On aura une idée de l'opposition violente que le Co/uercateur rencontra dans les rangs royalistes et qu'il eut sitôt fait de vaincre, en lisant les lettres échangées entre le marquis de Vérac (16 octobre 1810) et le duc de Richelieu (9 février 1819). — (Le marquis de Vérac ot ses arnis par le comte A. de Rougé. Pion et Nourrit, 1890).
«... La censure des journaux ayant passé à la Chambre des Pairs et devant passer chez nous, on va cesser de faire paraître le Conservateur, Je n'en ai pas le moindre regret : Si ces écrits soutiennent le royalisme, ils Tégarent bien souvent aussi. Toui bien pesé, je crois qu'en politique C action des écrivains est plus funeste qu'utile ; les meilleurs faiseurs de phrases ne sont pas les meilleurs hommes d'Etat, et la ligne qui donne le plus de vogue â un écrivain n'est pas ordinairement celle qui est la meilleure à suivre (1) ».
Voilà tout le gré qu'il sait à Chateaubriand, fondateur et principal rédacteur du journal visé . Une opposition de caractère, on pourrait dire une antipathie de race, se trahit dans ce mot révélateur, en même temps que s'y découvre une instinctive opposition de talents et de moyens. Cela va jusqu'à la méconnaissance des services rendus, quelque éclatants qu'ils aient été. des amis politiques de Chateaubriand, bientôt il écrira : « Ces prétendus royalistes. »
Pour garder le pouvoir, il sera bien obligé de lier partie avec Chateaubriand. Il comprend et avoue l'impossibilité de gouverner sans lui. Mais, dès le principe, nous surprenons sous sa plume des expressions peu bienveillantes et qui laissent deviner un ferment d'hostilité. A cette date, et de longtemps, on ne découvrirait rien d'analogue dans la correspondance de Chateaubriand. Combien de passages, cités par Villèle, qui confirment la déclaration trop conoise des Mémoires d^ Outre Tombe: « Je lui étais sincèrement dévoué. » Ceux-ci, par exemple : « tout à vous, de cœur et de politique » ; — « je ne séparerai pas ma destinée de la vôtre; viennent jamais les revers, et vous verrez si je suis fidèle à mes amis » ; — « je suis déterminé à vous suivre dans la bonne et la mauvaise fortune. Si vous restez, je reste; je sors, si vous sortez ; tout à vous, et pour la vie. » Et tant d'autres déclarations semblables, les plus absolues du monde.
En 1820, Villèle et Corbière se retirent du ministère. Chateaubriand se démet de l'ambassade de Berlin. « Ces démissions ne tardent pas à produire la dissolution du ministère et à faire rentrer mes amis au conseil, comme je l'avais prévu...
(1) Lettre à Mme de Villèle, 29 février 1820.
J'exerçais une trop grande influence pour qu'on put me laisser de côté. Il fut résolu que je remplacerais M. Decazes à Londres. Louis XVIII consentait toujous à m'éloigner. » Trop de motifs venaient à l'appui de cette mesure pour qu'elle donnât lieu à quelque difficulté, a dit Villèle dans ses mémoires. Ce qu'il ne dit pas, c'est que M. de Montmorency insista vivement pour que Chateaubriand fit dès lors partie du ministère. Il y eut résistance. Par qui fut-elle opposée ? Par Villèle. Celui-ci ne put s'entendre longtemps avec M. de Montmorency; et comme il s'entendait très bien avec le roi et les princes, il lui fut facile de culbuter son collègue et de prendre la présidence. Louis XVI II n'aimait pas Montmorency, non plus que Richelieu ; « Il était fort las de M. le duc de Richelieu à cause de son penchant pour la Russie et de ses liaisons avec Tembassadeur de cette puissance. » — Quant à M. de Montmorency, « ce fut pas sans rire beaucoup que le roi nous entendit le lui proposer pour le ministère des affaires étrangères. Il nous demanda si nous ignorions que Montmorency était homme de coteries » (1).
En acceptant « l'exil » de Berlin, Chateaubriand avait demandé qu'on plaçât les plus influents des royalistes, et on le lui avait promis. Le 29 janvier 1821, il se plaint qu'on n'ait pas pas tenu une seule des paroles qu'on lui avait engagées. Il écrit « à M le marquis de Bouville : » « Mettez-vous bien dans la tête, vous et les amis, que je veux l'entier accomplissement des promesses au printemps. Vous voyez comme on a été loyal pour moi, et comme « on ne m'a pas trompé. » Tant mieux! Je ne désire pas même qu'on répare, cela me mettra plus à l'aise... Je n'ai cessé d'écrire pour la réparations de toutes les injustices » (2).
A cette date, l'excuse serait que les deux ministres royalistes étaient tolérés plutôt qu'acceptés dans le conseil. Mais pendant l'ambassade de Chateaubriand à Londres, et surtout après le Congrès de Vérone, sous la présidence même de Villèle, Chateaubriand ne cesse de rappeler ces promesses ; il invoque la nécessité d'une droite unie ; il prie d'abord; il gronde bientôt,
(1) Villèle.
(2) lettres inédites communiquées par M. le comte de Bouville.
puis, il menace. Villèle tait la sourde oreille et s'obstine dans ses refus. Les lettres de Chateaubriand, citées dans les mémoires de Villèle, contiennent de telles instances que celui-ci a cru devoir exposer les motifs de sa conduite. Il imprime à ses explications la forme de Tapologie, et ne prouve qu'une chose, d'ailleurs évidente et formellement avouée, le jiarti-pris de repousser les demandes de son collègue.
Enlever son chef à Textrème droite et la laisser dans le désarroi d'une troupe qui n'est plus commandée ; isoler Chateaubriand et peut-être le rendre suspect à son parti, odieux même, comme un égoïste qui désavoue, fortune faite, ou du moins abandonne à leur malheureux sort, parents, alliés, amis ; le condamner au silence des fonctions diplomatiques et le retenir comme prisonnier de son haut ministère ; puis, à la première occasion favorable, le renvoyer dépouillé de son ancien prestige et réduit à marcher seul : tel apparaît le plan trop bien concerté et suivi, ou, si ce mot semble excessif, telles auraient été les successives prévisions et résolutions du Président à l'égard de Chateaubriand.
On devine la situation embarrassée que cette politique infligeait au chef des ultras. Humilié de ne rien obtenir et pénétrant la déloyale manœuvre, celui-ci s'indignait tout haut de semblables procédés. Il a écrit plus tard à propos de ses amis déçus : « Je devais leur paraître un monstre d'ingratitude. )>
Et en elTet, — remarque essentielle, — le grand reproche d'égoïsme qu'on a élevé contre lui, et accrédité comme un axiome, date surtout de cette époque et de cette situation. Entendez une amie, la marquise de Custine, qui le harcelait de ses lettres : « Nous vous sommes indifférents ! » Elle voulait à toute force que son fils Astolphe fût pair et tout de suite. Or, dans le vrai, Chateaubriand avait demandé, redemandé, insisté pour lui comme pour plusieurs autres ; et, s'il n'avait pas obtenu, on n'y devait voir qu'une preuve de plus de son impuissance et du mauvais vouloir de Villèle. Un ami très sûr et très intime, le baron Ilyde de Neuville, murmurait quelcpie
chose des mêmes reproches, quand il écrivait dans ses mémoires : « l'ardeur de ses opinions et de ses rancunes, vis-à-vis de ses adversaires, était encore plus vive que son ambition d'amener le triomphe de ses amis. » C'est pourtant à Chateaubriand que « Tami » qui récrimine ainsi dut le portefeuille de la marine en 1828.
En mars 1824, Chateaubriand se plaignit de Corbière à Villèle, et cette plainte, que je vais bientôt reproduire, en rappelle et en résume vingt autres où le Président était directement sollicité ; celles-ci par exemple: « Vérone, 3 décembre... Je ne serai pas à Paris pour prêcher le concorde et vous réunir des voix à la Chambre. Vous y aurez sans doute une grande majorité ; mais songez qu'une opinion royaliste, si faible qu'elle puisse être, est ce qu'il y a de plus déplorable et qu'à la longue elle réussira. Vous pouvez tout finir, tout aplanir en plaçant quelques hommes. Vous allez renommer votre Conseil d'Etat. Placez Bertin sur le tableau, mettez Delalot aux cultes, Bouville à Rouen, préfet. Faites quelques autres arrangements et vous êtes ministre pour la vie.
« Quand j'insiste tant, mon cher ami, qu'ai-je en vue ? Votre intérêt et celui de la France. »
(c Paris, 22 décembre 1822. Je perdrais à Tinstant toute mon influence sur eux, si j'entrais au ministère sans amener avec moi deux ou trois hommes de la droite, de ces hommes qu'il est si facile de désarmer, mais qui seront extrêmement dangereux si vous ne voulez pas vous arranger avec eux. »
Avec de légères variantes, c'est le refrain de toutes ses lettres à Villèle.
Voici donc celle où il se plaint de Corbière, et où le Président dut se sentir visé lui aussi ; car la menace des derniers mots était, à part égale, pour les deux inséparables :
Lundi matin, 29 (mars 1824.)
Il faut, mon cher ami, que je vous prévienne d'une chose. Corbière m'a manqué encore hier de parole. Je n*ai voulu rien dire au Consei! et je Tai laissé nommer tous ses préfets.
J'ai deux malheureux neveux sous-préfets depuis 1815 ; j'avais demandé pour Tun des deux, qui est fils de ma sœur, une préfecture
de troisième rang. Ce n'était pas grâce, c'était à peine justice. Il est bizarre qu'entre collègues j'en sois réduit à vous prier de solliciter les faveurs de Corbière.
Je suis, je penser assez bon camarade pour qu'on le soit avec moi. Je n'importune guère pour ma famille ; et je vous déclare que si ma sœur ne m'écrivait trois fois par semaine, je laisserais Corbière à sa désobligeance naturelle, sans lui demander une place de portier. Arrangez cela si vous le pouvez ; je le désire pour le bien de la paix ; car, vous le savez, les petites choses brouillent plus les hommes que les grandes.
Tout à vous, mon cher ami.
Ch.
Vilièle renouvela des promesses déjà faites à maintes reprises : « Dites à Chateaubriand que nous sommes tous ici aussi disposés que lui à utiliser tous nos royalistes, nos ennemis comme les siens, etc. » Or, ces promesses n'étaient que pour le calmer et l'endormir. On était très résolu à ne les point traduire en actes.
Du jour où s'affirma la supériorité de Chateaubriand dans les grandes affaires (conflit diplomatique avec l'Angleterre et l'Autriche, discours aux Chambres couverts d'applaudissements, guerre d'Espagne, faveur d'Alexandre), sa perte à bref délai fut résolue par l'habile calculateur qui ne pouvait souffrir à côté de lui ni supériorité de talent, ni partage d'influence, ni indépendance de caractère. Rien qu'à lire les mémoires de Vilièle, et bien avant le fait brutal du renvoi, on comprend qu'un mauvais coup se trame contre le ministre des affaires étrangères. Monsieur et Vilièle se font des confidences, guettent l'occasion, s'encouragent à la façon de conjurés. Les preuves ? Les voici, tirées des seuls mémoires de Vilièle :
Le comte de Vilièle à S. A. R. Mgr le duc d'Angoulème. Paris, le 16 mai 1823,
«... J'en étais là de ma lettre quand je reçois de Chateaubriand celiei ci-jointe, que je prie Mgr de garder pour lui seul. Je réponds à ce collègue eu lui demandant s'il est fou... »
S. A. R. Monsieur au comte de Villèle.
Mardi soir, 30 décembre 1823,
« J*ai reçu et brûlé votre petite lettre, mon cher Villèle. Je me doutais que Thomme (Chateaubriand) ferait le plongeon, après avoir voulu prendre la mouche. La situation assez critique des élections peut porter à la douceur et à un peu de longanimité. Mais souvenezvous que cet homme ne peut ni vous pardonner ni surtout croire que vous lui pardonniez. Il est et sera toujours votre ennemi per fas et nefas. . . .
(( Tout cela me tracasse beaucoup, je vous Tavoue, surtout par rapport à vous que je regarde comme notre cheville ouvrière. Répondezmoi un mot ce soir ou demain matin. »
S. A. R. au comte de Villèle.
Jeudi, 27 mai 1824,
« J*ai voulu vous laisser reposer aujourd'hui, mon cher Villèle ; mais j*ai besoin que vous me répondiez un mot aux questions suivantes :
1° Vous portez-vous bien ?
2o L'explication provoquée par Chateaubriand a-t-elle eu lieu? Et a-t-elle eu un résultat quelconque? J'en doute fort; mais je crois qu'il faut iiler de la corde jusqu'à la fin de la session... »
S. A. R. au comte de Villèle.
Samedi, 5 juin 1824,
(( J*ai reçu votre billet avant le dîner, cher Villèle, et le Roi ne m*a rien dit. J'avoue que Thésitation de notre bon Corbière me fait une vraie peine ; et cependant voilà encore un jour de perdu. J'espère que vous allez mieux, du moins vous allez bien vous reposer, et qu'enfin demain vous pourrez réussir à décider Corbière, Cette décision me paraît tout à fait nécessaire, et vous n'avez plus que lajour^ née de demain. Par bonheur, Chateaubriand n'a pas parlé à la Chambre ; mais il est hors de doule qu'il sent sa position, s'il ne la connaît pas entièrement, et, ne pouvant plus servir, il fera du mal.
« Répondez-moi demain dans la matinée ; car, à cause de la grand'messe et de la fête, je ne pourrai pas vous voir. Je vous répète que si vous le jugez utile ou nécesraire, je verrai Corbière; mais, pour l'intérêt public, songez qu il faut en finir. »
180 LES ANNALES BOMANTIQUES
Pendant que Monsieur et Villèle échangent en grand mystère des lettres tellement confidentielles qu'ils se demandent l'un à l'autre de les déchirer aussitôt lues, que faisait Chateaubriand pour parer le coup dont il se savait menacé ? Il dédaignait de se mettre en garde et s'accordait la « douceur » de « songer. »
Aux rêves de gloire heureusement réalisés, aux folies romanesques qu'au moins le déclin de Tage aurait dû rabattre^ succèdent d'autres rêves de plus haut vqI :
— Ma collaboration offusque Villèle. On se chuchote qu'il travaille à m'écarter. Ce sera toujours facile. Peut-être ferais-je bien de le prévenir en me retirant. Je serais heureux de rendre le ministère des affaires étrangères à Mathieu. Couronné de succès, je descendrais du pouvoir de la manière la plus brillante, pour me livrer au repos le reste de mes jours.
— Ai-je le droit de me reposer tant que je puis être utile ? L'avenir s'ouvre en des perspectives si belles ! Grèce au prestige de la victoire, j'espère donner dans le nouveau monde de nouvelles couronnes au fils de saint Louis. Mais quel « cauchemar » que ces traités de Vienne! C'est le crime impardonnable de Talleyrandenvers la France! Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra les déchirer, ces traités, il faudra fouler aux pieds les lauriers de Waterloo.
— Tant que nous n'aurons pas reconquis nos frontières naturelles, et surtout la frontière du Rhin, il n'y aura pas, pour l'Europe, de paix durable, parce qu'il n'y aura, pour la France, ni vraie sécurité, ni vraie dignité.
Alexandre, au congrès de Vérone, m'écoutait volontiers sur ce sujet capital- Il m'a témoigné tant de confiance et tant de bon vouloir! Je crois qu'il nous aidera.
— L'alliance avec la Russie est la seule qui nous convienne, la seule qui ne soit pas décevante — la seule, hélas I à laquelle le Roi répugne, et Villèle 8ussi. Leur vue est courte. Ce que je pense de cette alliance, le czar ne l'ignore pas, et il m'en sait gré. Que disaitil l'autre jour à notre ambassadeur : « M. de Chateaubriand, depuis qu'il est au ministère, a montré une énergie et une habileté qui légitiment des droits à notre confiance et qui l'élèvent au premier rang des hommes d'Etat. Mais il n'est pas secondé. »
— Oh I si je pouvais déterminer ce grand et généreux monarque à délivrer la Grèce du joug musulman ! Que je voudrais m'employer à remplir ce Mevoir filial envers une Mère, attacher le nom de la France et mon propre nom à cette gloire sainte. Les temps sont mûrs Alexandre hésitait à Vérone, craignant d'exciter l'esprit révolutionnaire !
— Il inclinait davantage à la réunion des Eglises grecque et latine. Il désirait faire le voyage de Rome. Osera-t-il ! Ame forte; caractère faible.
Quel épilogue au Génie du Christianisme, aux Martyrs et à Vltinéraire, si cette réunion se réalisait, conseillée et négociée par moi. Et quel renouveau de la religion en Orient et en tous lieux ! Et quel coup porté au vieil ennemi, le philosophique.
— Des rêves ?
Qu^l esprit me bat la campagne
Qui ne fait châteaux en Espagne?...
Autant les sages que les fous...
Chacun songe en veillant. Est-il rien de plus doux?
Des Rêves ? Chacun les fait à la mesure de son esprit et de son cœur. Les miens, je les veux grands et beaux, dignes de la France. Illustre et belle patrie, je-n'aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne.
— Des rêves? Gouverner, c'est prévoir, prévoir, c'est rêver, tant l'avenir est fait d'imprévu ! tant il est fécond en surprises !
« Poursuivants de songes », les Rois, les Princes et les ministres, autant que le poète, autant que « Pyrrhus et la laitière ».
Villèle aussi est un rêveur. Le « sage » rêve finances, commerce, industrie, canaux, grandes routes. Il veut tout ramener au positif. Erreur des plus dangereuses.
— Avec un tel souci des chiffres, on n'élèverait aucun monument. On bannirait les arts et les lettres comme des superfluités dispendieuses. Frioolités utiles. Un peuple habitué k voir seulement le cours de la rente se trouve-t-il exposé à une commotion, il ne sera capable ni de l'énergie de la résistance ni de la générosité du sacrifice.
Repos engendre couardise ; au milieu des quenouilles, on s'épouvante des épées. Les sentiments généreux naissent du péril affronté: une foule de vertus tient aux armes.
— Désormais il faut bien que Villèle m'abandonne entièrement la conduite de la politique étrangère, et alors nous ne pourrons plus
avoir de rivalité. Notre union est indispensable au repos de la France.
Moi, je veux occuper les Français à la gloire ; essayer de les mener à la réalité par des songes ; c'est ce qu'ils aiment.
— L'avenir et le grand côté des choses, Villèle ne s'en soucie pas Habile financier, il lui manque, pour occuper la première place, les frivolités utiles et les qualités assorties. Il ne voit pas que je le complète en lui donnant ce qui lui manque.
Voulez-vous réussir dans le gouvernement des Etats ? étudiez le génie des peuples : pour toute science, facvorisez ce génie.
Ainsi rêvait le ministre des . affaires étrangères. Lequel voyait plus clair et plus loin, ou de Villèle ou de Chateaubriand ?
Après avoir relu et médité l'histoire des six dernières années de la Restauration et Thistoire contemporaine jusqu'à la fin du XIX® siècle, je n'hésite pas à répondre : le Poète, « Le grand rêveur. »
C'est lui qui était le Voyant.
{A suivre).