GUTTINGUER ET SES COHKESPONDANTS
A-t-on dit. Les rédacteurs s'intitulent Lutin, Trilby, Follet, Astaroth, etc., etc. Il a répondu :
Prenez de jolis noms ou des noms effroyables, Vous avez beau signer, écrivains de rebut, Trilby, Lutin, Follet, Astaroth, Belzébuth, On dit toujours de vous : ce sont de pauvres diables î
En voici un autre :
Ne vous étonnez pas que le petit journal
Trouve à tous ses bons mots les auteurs peu sensibles ;
Il offre sur son titre un cortège infernal,
£t dans ses rédacteurs des esprits invisibles !
Enfin un nouveau journal intitulé le Rhône^ s'étant amusé à ses dépens, voici ce qu'il leur a lôché :
Le Rhône est un grand fleuve ! eh non, c'est un journal ! • Mais comme l'abonné n'arrive pas en foule, Grâce à ce titre original, On peut dire aujourd'hui : C'est un journal qui coule I
Certes, tout cela n'est pas d'un imbécile, mais c'est trop vieux de quarante ans. Il n*en fallait pas plus autrefois pour se faire une réputation. Pindare-Lebrun, Baour-Lorraian, oùétes-vous?
Arvers part demain matin pour Tltalie. Voilà un homme heureux I
Adieu, très cher ami, des lettres, des lettres, encore des lettres !... A vous.
Alfred T.
La suite de ces lettres ayant paru dans le Sainte Beuce, de M. Léon Séché, nous en suspendons la publication.
bibliographih:
Librairie de Rhdeval. — La Philosophie de Victor Hugo, par H. Pellier, 1 vol. in-18.
Peut-on dire de Victor Hugo qu'il fut un philosophe ? Grave problème qui a fait l'objet des disputes de pas mal de gens. Jusqu'à sa mort, il demeura convenu, entendu que le poète des Contemplations et de la Légende des siècles n'était qu'un rhéteur de génie. Chacun s'extasiait devant la puissance de son verbe, mais dès qu'un esprit indépendant émettait cette idée que sous les fleurs de rhétorique, sous les images, les métaphores et les antithèses, se cachait souvent une grande pensée, on se mettait à rire. Victor Hugo penseur ! Allons donc I Cependant Renouvier eut le courage de l'étudier, il y a quelques années, exclusivement sous ce jour. £t ce ne fut pas une mince surprise, quand on vit s'étaler à la devanture des libraires, sous la signature de ce penseur éminent, ce titre audacieux et nouveau : Victor Hugo philosophe. Cette fois, on fut bien obligé de s'arrêter, d'écouter et de réfléchir. Et comme il suffit qu'une grande voix s'élève dans le désert pour que de divers côtés les échos lui répondent, depuis lors on a cessé de rire de Victor Hugo philosophe, et quand vous avez l'air de douter de la chose, on vous renvoie au beau livre de Renouvier. En voici un autre qui n'est pas signé d'un nom connu, mais qu'on fera bien de lire tout de même, parce qu'il apporte à l'appui de la thèse magistrale de RenoQvier des arguments nouveaux^ des observations nouvelles. M. Pellier a divisé son livre en deux parties : la Philosophie générale et \^ Philosophie sociale de Victor Hugo. La philosophie générale du poète est à peu près celle de tout le monde, mais l'autre, quand il la formule dans ses écrits, en prose et en vers, elle apparaît à beaucoup comme l'œuvre d^nn utopiste et d*un fou. Le progrès humain, la fraternité, la liberté et la justice, c'étaient là des mots qui sonnaient creux sous TEm* pire. Mais il en est des mots comme de la graine que le vent disperse dans l'espace : ils ne sont jamais entièrement perdus, ils lèvent tôt ou tard dans les âmes de ceux qui les lisent ou les entendent. Victor Hugo, pour être venu après Lamartine et Lamennais, n'en aura pas moins exercé une très grande influence sur son temps au point de vue politique et social.
Société française d'imprimerie et de librairie. — Bernardin de Saint-Pierre y d'après ses manuscrits, par Maurice Souriau, 1 vol. in-18.
Librairie Hachette. — Amour de philosophe, Bernardin de Saint- Pierre et Félicité Didoty par Jean Ruinât de Gournier, 1 vol. in48.
Voici deux auteurs qui, sans 8*ôtre fait le mot, nous ont apporté en même temps, on pourrait dire le môme jour, deux volumes qui se ressem^ blent par plus d'un côté ; c'est au point que ceux qui auraient lu M. Mau* rice Souriau pourraient se passer du livre de M. de Gournier. Je n'en dirai pas autant de celui-ci, car au fond il ne contient guère qu'un épisode de la vie de Bernardin de Saint-Pierre, tandis que l'ouvrage de M. Souriau embrasse toute la vie du grand écrivain. Il y a longtemps que les érudits savaient à quoi s'en tenir sur les « méfaits littéraires » d'Aimé Martin à l'égard de l'auteur de Paul et Virginie ; mais personne n'avait encore eu la curiosité d'examiner minutieusement les manuscrits de Bernardin de Saint-Pierre pour y relever les corrections du pion irrespec* tueux que fut Aimé Martin. M. Maurice Souriau a eu cette curiosité, et rhistoire littéraire lui en saura un gré énorme, parce qu il établit d'une façon certaine que les œuvres posthumes, la correspondance et surtout les Harniontes de la Natare, de Bernardin, ont été tripatouillées et travesties par Aimé Manin, du consentement ou non de la veuve de son maître qu'il avait épousée. C'est grâce à l'obligeance de l'ancien maire du Havre, M. Marais, que M. Souriau a pu dépouiller méthodiquement l'immense collection des manuscrits de Bernardin de. Saint-Pierre qui figure à la bibliothèque de cette ville. Il serait à désirer que tous les travailleurs fussent assurés de trouver le même accueil et les mômes facilités auprès des municipalités qui possèdent des archives précieuses. D'abord, elles rendraient de grands services au monde savant, ensuite elles y gagne^ raient de savoir au juste ce qu'elles possèdent. M. Souriau nous dit qu'il a mis cinq ans à dépouiller les manuscrits de Bernardin de Saint-Pierre et qu'il n'aurait jamais pu arriver à la fin de son travail s'il avait été obligé de le faire sur place, au Havre. Certes le maire de cette ville lui a donné une belle marque de confiance en lui permettant de faire ce dépouillement en dehors de la bibliothèque du Havre, et je comprends que M. Souriau lui en ait beaucoup de remerciements, mais, dans l'espèce, je suis d'avis que celui qui a obligé l'autre n'est pas celui qu'on croit. Qu'importe, d'ailleurs, comment M. Souriau est arrivé k bAtir son livre. La grande affaire, sinon l'unique, est qu'il ait fait une œuvre intéressante, et je n'en connais pas qui se lise avec plus de plaisir et qui nous renseigne plus consciencieusement sur la vie singulièrement aventureuse du romancier de Paul et Virginie. Ce n'est pas le tout de découvrir des documents, il faut encore savoir les mettre en œuvre. M. Maurice Souriau vient de nous doter d'un livre sur Bernardin de Saint- Pierre qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques.
J. DE LA ROUXIÈRB.
Librairie Fontbmoing. — Le liore d'amour de Sainte-Beuve^ par G. Michaut, professeur à l'Université de Lille.
2()4 LES ANNALES IIOMANTIQUES
En 1852, quelque temps après le Coup d^Etat, Sainte-Beuve écrivait à M. Fortoul, ministre de Tlnstruction publique, qui lui avait offert une chaire au Collège de France : a J*ai beaucoup réfléchi à la proposition que votre amitié m'a faite, la dernière fois que je vous ai vu ; j'y ai réfléchi comme si je n'avais pas eu tout d'abord une réponse intime instinctive... Le professorat au nom de l'Etat demande un passé sans aucune légèreté, môme politique, une certaine gravité habituelle et actuelle que je n*ai jamais songé à secouer, mais qu'aussi je ne suis pas accoutumé à revôtir...i> Peut-être M. Michaut eût-il bien fait de suivre la leçon contenue dans ces lignes si judicieuses de Sainte-Beuve et de laisser à quelqu'un n'ayant pas charge d'âmes comme tout professeur de l'Université, le soin d'étudier dans ses détails les plus risqués le roman passablement scabreux de Sainte- Beuve avec Mme Victor Hugo. Mais cette observation faite, je m*empresse de . reconnaître qu'il a analysé, commenté le Liere (Tamour de Sainte- Beuve avec le souci de l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études. Le seul reproche qu'on pourrait lui faire, c*est d'avoir été trop long, d'avoir écrit 335 pages sur un volume de poésies qui n'en a que 110, et aussi d'avoir trop emprunté au chapitre que M. Léon Séché a consacré au même sujet dans le tome II de son Sainte-Beuve, car en fait de documents nouveaux M.. Michaut ne nous apporte que des fragments de lettres de Guttinguer qui confirment l'opinion de M. Léon Séché sur le rôle étrange joué par l'auteur d'Arthur dans cette lamentable histoire d'amour.
J'estime donc qu'il aurait pu se borner à écrire sur le Liore d^amour un nouveau chapitre pour ses Etudes sur Sainte-Beuoe qui sont vraiment remarquables.
Octace Firmes^ par Maurice Wilmotte, dans V Anthologie det- écrivains belges de langue française, Bruxelles, Dechenne, 1904.
Les recueils de pages choisies ont quelquefois du bon, surtout quand il s'agit d'écrivains étrangers peu connus, que nous risquerions fort de ne connaître jamais, si nous n'avions que leurs œuvres complètes.
M. Maurice Wilmotte, le romaniste bien connu de TUniversité de Liège, vient de rendre un service signalé à la mémoire de Pirmez, mort il y a une vingtaine d'années, en nous permettant de faire une connaissance rapide avec cette àme exquise, cet esprit de talent
Pirmez intéresse les lecteurs des Annales Romantiques par sa formation intellectuelle qui procède en général de la littérature française, et plus particulièrement de notre romantisme.
Ce catholique très convaincu s'est formé beaucoup, ce semble, à l'école de Pascal, qu'il admire et qu'il aime, malgré quelques réserves.
Très éclectique dans ses choix, Firmez ne témoigne pas moins d'admiration à Jean-Jacques ; charmé, dit-il, par les génies solitaires, il arrive, par l'auteur d'Obermann, au pur romantisme.
Pirmez est né au milieu de la splendeur du cénacle de 1830, mais ses convictions religieuses, inséparables de ses admirations littéraires, le rat-
tachent plus étroitement aa romantisme de 1802 : « les chefs-d'œuvre de l'humanité, dit-il, sont comme des passerelles jetées sur un abîme de nuit, et qui nous relient à la divinité. » Il a besoin de sa foi pour ne pas trembler devant l'idée de la mort, devant la certitude que son domaine, son parc, ses bois, ses vieux tilleuls, deviendront après lui la proie de propriétaires indifférents à son souvenir, devant la pensée qu'un jour il s'arrêtera « ce cœur de chair et de sang qui bat dans son sein, et qui fait le bruit d'un écheveau qui se dévide ».
C'est par le cœur qu'il comprend nos grand romantiques, Ch&teaubriand, sur lequel il a écrit une page superbe, Hugo, dont les vers, pleins de pensées lo jettent dans une rêverie active et philosophique.
Tout en préférant les romantiques, Pirmez n'est pas injuste pour les classiques ni pour les naturaliste^'. II n'aime pas beaucoup, du reste, ces classifications, toujours fausses pour les grands talents : « le principal est de se rapprocher de la vérité essentielle. » G*est là son critérium pour juger de la valeur des écrivains les plus opposés, et cela fait la force de sa critique : il y a dans ce petit livre d'excellents jugements littéraires.
Lorsque Pirmez s'effraye à composer lui-même, on retrouve souvent dans ses œuvres les influences que je viens de signaler: son i?6mo, par exemple, semble daté de 1830. J'aime mieux Pirmez dans ses œuvres originales, surtout dans sa correspondance, où il y a des choses exquises, comme Tidylle du petit berger et de la jeune chevrière. Son style est pur ; les idiotismes y sont très rares : à peine ai -je relevé dans tout ce livre deux mots qui peuvent choquer.
C'est une figure bien attachante, que celle de cet écrivain belge, élève des romantiques français, et son portrait a été fait de main de maître par M. Wilmotte.
Maurice Souriau.
Librairie Louis JouAN,àCaen. — Bernardin de Saint-Pierre :Empsael et Zoraïde, drame publié pour la première fois par M. Maurice Souriau, 1 vol. in-18, 3 fr. 50.
A vrai dire ce drame avait déjà paru dans les Œuvres posthumes de Bernardin de Saint-Pierre, publiées par Aimé Martin. Mais celui-ci, on ne sait trop pourquoi, ou, plutôt par pédantisme, par pruderiejet peut-être aussi par esprit critique (?) en avait complètement altéré le sens et la beauté par des suppressions de mots, de phrases, de scènes entières, ou par des déformations ou par des interprétations volontairement mauvaises et contradictoires.
M. Maurice Souriau a rétabli le texte authentique d'tnipsaelet Zoraïde en se servant des différents manuscrits de la Bibliothèque du Havre — et c'est ce qui lui permet, avec raison, de mettre en tête de l'édition qu'il nous donne : « drame publié pour la première fois. »
On connaît la philosophie ainsi que les idées politiques de Bernardin de Saint Pierre, nous retrouvons ces idées et cette philosophie à la Jean- Jacques dans ce drame qui ne manque pas de poésie, d'ailleurs.
Quant à assurer, comme le fait M. Souriau, qu'/ùnpsaci et Zoraïdc serait facilement représentable nous n'en ferons rien. A la lecture le manque d*action et la longueur de certains passages ne nous choquent pas mais, à la scène, il en irait tout autrement.
Ce que nous remarquerons volontiers, c'est la quasi actualité du drame de Bernardin de Saint-Pierre; le théâtre de VŒui^re.la. saison dernière, représenta même une pièce de M. Jean Julien qui u'était pas sans rapport avec Empsael et Zoraïde. Le fait ne prouve rien, mais il est au moins curieux à signaler.
Enfin, nous approuvons pleinement M. Maurice Souriau de nous avoir rendu le texte intégral de l'auteur des Harmonies de la Nature et d'avoir^ par la même occasion, émis quelques dures vérités à Tadresse d'Aimé Martin, cet ami et cet exécuteur testamentaire peu scrupuleux.
Lbttrbs db Prospbr MéRiM^B AUX Lagrbn^. Paris, 1904, in-8* de LXIV. 149 p. et 10 pi.
Mérimée, on le sait, a eu de nombreux correspondants : l'un d'eux, M. de Lagrené, est mentionné dans une lettre à Panizzi, et c'est à lui et à sa famille que sont adressées les quatre-vingt-neuf lettres inédites réunies dans ce volume.
M. Th. de Lagrené est un diplomate que sa mission en Chine, en 1844. a rendu célèbre. Auparavant, il était en Grèce, et c'est là que Mérimée Ta connu, pendant son voyage avec Lenormant et de Wittc. C'est d'ailleurs de Grèce, de Lamia, qu'e-st datée la première lettre de Mérimée. Le voyage ep Chine interrompit les rapports, qui reprirent en 1846. Mme dé Lagrené voulut faire connaître la Russie à l'ami de son mari, et elle s'institua son professeur. Mérimée se mit à l'étude du russe avec ardeur (quelques lettres écrites entièrement en russe le prouvent), et il s'intéressa à Thistoire et à la littérature du pays. Avec 1848, la politique fait son entrée dans ses lettres, la Révolution de février, l'Empire y figurent, et, après le récit des émeutes de juin et la réception académique d'Ampère, arrivent le coupd*Etat et l'affaire Libri.
Une des jeunes filles de la maison, Mlle Olga, devint la favorite de Fauteur de Colomba, et il aimait k lui écrire des lettres charmantes, agrémentées de croquis . Ces relations furent rompues d'abord par la mort de M. de Lagrené, en 1862, puis parcelle de Mérimée, en 1870 ; Mlle de Lagrené n'est morte qu'en 1897, et sa mère en 1901 .
Le fils de M. de Lagrené, notre consul général à Moscou, a tenu à honneur de faire connaître au public lettré cette correspondance, dont le ton est un peu différent de celles déjà publiées du même auteur, mais il « voulu en faire une édition de luxe. Elle n'a été tirée qu'à 85 exemplaires sur papier du Japon.
Notre collaborateur, M. Félix Chambon, chargé d'annoter cette correspondance, l'a fait sobrement, mais avec précision. Il lui a semblé que l'introduction que M. de Lagrené lui avait demandé de faire devait surtout
faire connaître les rapports de Mérimée avec la Russie, et il 8*y est attaché. Son travail a le mérite d'ôtre neuf et bourré de documents inédits. Il est accompagné d'une Bibliographie raisonnée des tracaux de Mérimée sur la Russie (p. XXXV-LXIV), qui n*avait jamais été tentée, et qui contient bien des détails peu connus.
Le choix des planches a été délicat : il y a, en héliogravure, les portraits de Mm Mme et Mlle de Lagrené, puis la reproduction d'un buste inédit de Mérimée, par Iselin, d*un dessin (inédit aussi) du prince GabrieUi, et du chat de Mérimée. Enfin, quatre fac-similés de lettres (dont une de V Inconnue) complètent l'illustration de ce volume, appelé à devenir rarissime.
Librairie Champion. Itinéraire de Paris à férusalem. par Julien, domestique de M. de Chateaubriand, publié d'après le manuscrit original appartenant à M. Le Souêf, avec introduction et notes, par Edouard Champion. 1 vol. in-12 carré.
« Il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de matière méprisable », disait M. Rémy de Gourmont (1), exposant cette philosophie de M. de Valette, qui prétend à l'indifférence de la chose en soi, pourvu que l'acte nous fasse oublier la vie. M. Edouard Champion pratique cette philosophie et sans doute aussi cette maxime de M. de Ré~ gnier : a Je n'ai jamais, en écrivant, cherché quoi que ce soit d'autre que que le plaisir délicieux et toujours nouveau d'une occupation inutile (2). d
N'allez donc pas attribuer une grande importance aux critiques que nous élèverons contre cette tendance de l'érudition moderne dont la publication de M. Champion est une résultante.
Le journal qu'il nous présente est, comme le titre vous le fait prévoir, un moyen facile de contrôler l'exactitude de V Itinéraire de Chateaubriand (et on sait que Chateaubriand nous a dit dans son livre : « Rien ne le recommande au public que son exactitude, c'est le livre de postes des ruines (3) »). M. Champion s'est livré très scrupuleusement à cette besogne, et c'est avec une joie Sainte Beuvienne qu'il note tous les petits agrandissements du pèlerin. C'est satisfaire un désir de M. Gaston Deschamps, qui. rendant compte du travail de M. Bédier, sur le Voyage en Amérique (4), demandait que l'on étudiât (( selon les mômes règles de précision et d'impartialité la recherche de Vltinéraiee de Paris à Jérusalem (5) ». Mais, en somme, qu'y a-t-il de réellement voluptueux en cette constatation à Chateaubriant voyait double en voyage ; comparez-le si vous voulez à une manière de Bacchus ivre de ses avatars, il n'en restera pas moins un de ces' héros qui portèrent plus loin la Beauté violentée
(1) Le deuxième livre des Masques.
(2) Les rencontres de M. Bréot.
(3) Préface de V Itinéraire dans r édition de 1»27.
(4) Revue d'Histoire littéraire oi Etudes critiques. ')) Ia» Tcmits, décembre 1903.
un jour de Bonheur. Et, dans les charmantes divagations de M. de Régnier sur Julien et son Maître (1), je retiendrai ceci : « Toutes proportions gardées, il y a entre eux la même espèce de différence qu'entre Sancho- Pança et Don Quichotte. » J'admire trop profondément « la misère universelle de l'humanité s'épuisant vers le mieux » (2) pour ne pas préférer aux Sancho-Panças, reluisants et sages, aux Juliens imbéciles et sabotiers ès-l&ngues françaises, les Don Quichottes un peu fols, les Chateaubriands princes des rêves. Je dirai même qu'à M. Jean Rameau, lequel, j'en suis certain, respecte le public/ je préfère M. de Régnier, qui le dédaigne et le plaisante presque ouvertement, et M. Champion, qui place sans doute Jullien après Villiers de TIsle-Adam.
Louis Thomas.
Librairie Hachette. — Chateaubriand, études littéraires, par Victor Giraud, 1 vol. in-18.
M. Giraud.réunit en volume des études déjà remarquées par tous ceux que Chateaubriand intéresse. Ces essais critiques seront d*un grand secours à quiconque voudra étudier Chateaubriand, son œuvre et son influence. Dans cette division du travail, nécessaire en histoire et peutêtre plus encore en histoire littéraire, une édition critique des œuvres et de la correspondance et une monographie, surtout pour Chateaubriand, ne seront possibles qu'après une suite de semblables publications. Et les travaux de M. Giraud sont établis si solidement que nous pouvons tous travailler sur eux ; pour chacun des points étudiés la besogne est faite, et définitivement.
La lettre que M. Giraud publie (p. 280) d'après M. Richemond, et dont il ne donne pas le destinataire, est adressée à Mme Hamelin (d'après un catalogue d'autographes).
Chaque étude de M. Giraud est à lire, mais il est quelques-unes de ses trouvailles qu'il me faut particulièrement signaler : la lettre à la jeune a occitanienne » (pp. 13-23) les plans successifs du Génie du Christianisme et toutes les variantes des Mémoires, du Génie et des Martyrs.
Il me semble que M. Giraud, qui a découvert la lettre à l'occitanienne, M. Biré, qui l'a reproduite dans son édition des Mémoires, ne se placent pas, pour juger cette lettre, à un point de vue digne du grand homme qu'ils commentent. Je ne ris point des rapports de Sainte-Beuve avec une vendeuse des galeries de l'Odéon. j*admire cet homme si laid qui sut, par par son esprit, charmer la femme d'un grand poète, pourtant bel homme et solide au déduit, mais là où il est parfaitement ridicule, avec ses airs de puritain qui voudrait ne pas l'être, et sa manie bourgeoise de dissimulation sexuelle, c'est quand il essaie d'assommer Chateaubriand sous des reproches d'immoralité. Et j'estime que ses critiques ne sont point une raison suffisante pour passer son temps à couvrir Chateaubriand
(\) Le Gaulois, 2(3 octobre r.M)4.
(2) Maurice Barrés, Le Jardin de Bérénice,
avec de petites excuses pour cagots et universitaires rangés. Il est dans la littérature deux sortes de tempéraments : les mâles et les autres. Ceux-ci sont des hommes charmants qui vivent parmi nous, et à qui nous serrons la main avec plaisir. Les autres, d'Eschyle à Elémir Bourges et de Michel Ange à Rodin, quand un d'eux passe, saluons-les de nos gestes les plus nobles. Chateaubriand était une de ces âmes : pourquoi ne pas admirer franchement une des tempêtes de cet « inexplicable cœur » traversé de tant d'orages, alors que « vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de ses rêves, de ses folies, de ses vagues tristesses, cherchant toujours ce qu'il ne peut trouver et joignant à ses maux les désenchantements de l'expérience, la solitude des désirs, l'ennui du cœur et la disgrâce des années » il voyait se « réveiller le génie qui l'avait tourmenté dans sa jeunesi^e », l'âme de René et le souvenir des amours passées qui lui rendait plus âpre ce refus de se laisser aimer, parce que a la vieillesse enlaidit jusqu'au bonheur v, parce que « la gloire ne rajeunit que notre nom », parce que « les passions ne rendent point ce que le temps efface ». Jamais ne fut mieux exprimée cette chaude désespérance qui emplit nos poitrines aux heures où nous ne pouvons avoir celle que nous voulons ; double tourment ici : aimer et ne pas posséder, être aimé et refuser le jeune amour offert.
Librairie Fontêmoing. — Vies intimes, par Henry Bordeaux, 1 vol. in-18.
En ouvrant ce volume, je n'espérais le lire entièrement : il est en effet, bien rare qu'un recueil d'articles de revue ne nous étonne de sa pauvreté, car, poussés par le désir de nous tenir au courant, nous supportons dans un périodique les pires choses, si elles nous apportent du neuf, tandis que, peu après, n'ayant plus cette raison pour nous leurrer, nous voyons toutes les tares. Ce n'était pas le cas : M. Bordeaux n'est pas de ces gens qui. sur chaque nouveauté, écrivent sans soin des pages vides. Une pensée directrice, franchement accusée, fait lossature de ce recueil, une psychologie pénétrante étaye cette thèse, et tout le long du volume il est bon nombre de pages empreintes de la plus âne sensibilité.
Je signalerai particulièrement, pour ce qui rentre dans le cadre de cette revue, certaines études : la Vie de George Sand est une parfaite biographie critique (il y a là un petit éreintement de M. Albert Le Roy qui satisfera les gens de goût). Vous apprécierez l'ironie équitable de Michelet amoureux et toute la finesse psychologique du Victor Hugo fiancé.
Peut-être le lecteur remarquera-t-il dans ces vies intimes une certaine prédilection pour ceux de nos personnages qui n'ont pas mesuré leurs forces et n'ont pas craint de s'essouffler dans la course. Il arrive qu'on en meurt, mais on ne vit qu'en courant. Je ne m'essayerai pas à combattre en quelques lignes un volume (et toute l'œuvre de M. Bordeaux). Mais je ne suis pas convaincu : il y a tant de distinguo à faire entre cette position et celle que MM. Maurras {Les Amants de Venise) et Rebell {Les Inspi-
ratrices de Stendhal, Balzac, Mérimée) ont établie ainsi : que dans la vie passionnelle l'ordre est plus nécessaire que Tintensité.
Librairie Fontemoing. — Etudes sur Sainte- Beuoe, par G. Michaut, 1 vol. în-18.
On peut tirer de quelques-uns de ces essais un trait du caractère de Sainte-Beuve :
L*histoire des rapports entre Sainte-Beuve et Michiels nous montre un des défauts de sa méthode, de son esprit : à l'apparition des Etudes sur l'Allemagne de Michiels, Sainte-Beuve, parce que sans doute il n*aime pas les généralisations philosophiques au point qu'elles l'engagent à un compte rendu encourageant pour cet adolescent à l'esprit confus mais bien vivant, Sainte-Beuve s'attire la haine du bouillant jeune homme et prouve l'étroitesse de sa méthode exclusivement biographique.
L'abbé Bertrin ayant reproché un faux imaginaire, un faux impérial à Sainte-Beuve, ennemi de Chateaubriand, M. Michaut prouve par une série de déductions (légitimées depuis par un aveu de M. Bertrin qui a découvert après coup dans les Mémoires d'outrctomhe le passage soi-disant inventé par Sainte-Beuve) que le critique n'avait rien inventé. Et c'est conforme à la prudence de notre homme, il ne lâchait ses pétards qu'à couvert.
Etudiant les variantes des quatre textes du Tableau de la poésie française au XVI* siècle, M. Michaut nous dit toutes les variations de Sainte- Beuve sur le XVI* sièclei variations se rattachant aux alternatives si diverses de ses rapports avec les romantiques, et c'est bien le trait d'hédonisme dont je féliciterai le plus volontiers Sainte-Beuve, car je ne sais point de besogne plus agréable pour un homme de goût que d'accorder ses principes à ses actes.
En terminant ce compte rendu trop bref d'un ouvrage qui contient un travail définitif : l'étude sur le Tableau de la poésie française au XVI' siècle, je ne puis m'empécher de remercier M. Michaut de tant de solidité (cela se sent), et l'on sait que trop souvent on remplace par un esprit facile la méthode et les soins.
Librairie du « Mercure de France ». — Promenades littéraires, par Rémy de Gourmont, 1 vol. in-18.
Il est rare de trouver un homme qui pense. Les réflexions de M. de Gourmont sur quelques livres nous intéressent souvent bien plus que les livres eux-mêmes, car M. de Gourmont a cette habitude singulière en ces temps, de n'écrire que s'il a quelque chose à dire et nous pouvons trouver sur des sujets gui sont de notre domaine les constatations d'un homme qui, ayant beaucoup lu, réfléchit sur chacune de ses acquisitions. Ce n'est ni de l'histoire littéraire, ni de la philosophie, ni de la psychologie, c'est de la réalité vivante et qui comprend toutes ces choses conservées par les spécialistes en des bocaux historiés et de forme grotesque sous des étiquettes fanées. L, T.
VA RFA
Victor Cousin et Louisb Colbt
M. Félix Chambon a publié dans les Annales romantiques (fascicule I, juin-juillet), un article très documenté sur la passion qui unît si longtemps le Philosophe à la Muse.
Ce récit piquant des amours de Victor Cousin, reproduit une légende, qu'il faut détruire. Il dit en effet que l'édition luxueuse des œuvres de Louise Colet, publiée en 1842 par un bibliophile anonyme, était due aux soins et à l'argent de Vibtor Cousin. Or il n'en est rien.
Naturellement, le mystère s'éclaircit pour Louise Colet; mais flattée dans son amour-propre par Tattribution que l'on ât de cette édition à la galanterie de Victor Cousin, elle ne s'empressa pas de la démentir. Pourtant, en 1857, publiant quarante-cinq lettres de Béranger, elle expliqua dans une note ce qu'était le chef-d'œuere typographique de son éditeur inconnu, auquel Béranger faisait allusion : « Il s'agit ici, dit-elle, d'une singulière et magnifique édition d^ mes poésies, qui fut faite pour le docteur Q..., en 1842, et tirée seulement à vingt-cinq exemplaires » (p. 41, note 1).
Cette initiale désigne le docteur Quesneville, pharmacien et directeur du journal la Reouc scientifique, La lettre ci -jointe du docteur lui-même le prouve péremptoirement.
Elle a été adressée par Quesneville à Jules-Joseph Arnoux, ancien rédacteur du Globe ^i à^V Epoque, pour la partie des Beaux-Arts et du Théâtre. — (Le 19 mars dont il est question est le jour de la fête d* Arnoux, Saint- Joseph) :
« J'ai réfléchi qu'attendre au 19 mars pour vous envoyer cela serait profondément absurde, car vous ne devez pas vous dissimuler que vous seriez le dernier auquel je la souheterais (sic). Je crois que Mercredi des Cendres est plus poétique ; j'ai d'ailleurs des remerciements à vous faire, pour votre zèle et votre bonne amitié. Et que ce livre dont il ne me reste plus que quelques exemplaires, les vingt autres étant dispersés dans des mains royales ou dans de grandes bibliothèques, soit par vous gardé comme un double témoignage d'amitié et de profonde curiosité. Car c'est on ne peut plus curieux que cette histoire mystérieuse. Vous comprenez combien une odeur de rhubarbe et de séné dépoétiserait la dédicace, et tout ce qu'il y a de profondément sensé à garder l'anonymat. Il y a d'ailleurs des chiffres à la fin pour indiquer le nom !
« L'auteur. Timprimeur et Téditeur sont seuls jusqu'à ce jour dans la confidence, plus le mari, il a bien fallu. »
Ajouterai-je qu'au dire d'Arnoux, Quesneville était d'une laideur repoussante ?
C Latreille.