LE GRENIER DE BÉRANGER
On lit dans /'Eclair du 1" octobre 1904 :
Le grenier od l'on est bien à vingt ans, le grenier de Lisette, le fameux grenier où Béranger chanta ses premières chansons, existe toujours.
Lorsque vous passez sur le boulevard Saint-Martin, arrivé au terreplein qui s'étend au-devant du perron de TAmbigu, regardez dans la direction de la rue de Bondy ; au numéro 50 de cette môme rue et à l'angle de la rue de Lancry, sur la maison qu'un restaurant célèbre dans le quartier occupe, une mansarde bâille au soleil ; type de la mansarde classique, avec son cadre en avancée sur le toit, sa petite fenêtre et son balcon.
Lé grenier, c'est ça.
Le souvenir, dans la maison môme, en est totalement perdu. Ni le concierge, ni les locataires, ni le concierge voisin, aujourd'hui commissionnaire, un brave homme qui, depuis quarante an?, est le témoin intéressé des métamorphoses du quartier, ne savent que ce modeste logis est celui dont on parlera sous le chaume et ailleurs bien longtemps. Et nous l'aurions ignoré de môme, si Eugène Baillet, qui a vécu dans l'intimité du poète, ne nous avait tiré par la manche, hier, comme nous passions là :
— Souvent, alors, j'allais chez Béranger: il demeurait à quelques mètres d'ici, dans la rue de Vendôme, maintenant baptisée de son nom. Dans ses promenades habituelles, il ne s'écartait guère. J'avais parfois le plaisir de l'accompagner. Un jour, il m'arrôta devant cette maison et me dit : «Tenez, cette fenêtre là-haut^ c'est celle du grenier ». Ce souvenir lui tenait au cœur : peu d'amis sont venus avec lui de ce c6té, sans recevoir cette confidence. Il me la fit même deux fois...
Comme M. Eugène Baillet, le vieux chansonnier Ssvinien Lapointe avait reçu cette confidence, car il écrit dans ses Souoenirs :
Tous les jours du chansonnier n'ont pas été bons ; il a eu ses jours de pluie et de soleil^ l'habit râpé : depuis dix ans Je le brossa moi-même ; il a eu ses jours où il vivait de pommes de terre et de panade qu'il faisait le plus souvent lui-même dans sun grenier de la rue de Bondy, qu'il chanta a vingt ans de distance ; il passe un jour avec un ami devant cette demeure dont la fenêtre donnait sur le boulevard : « Oh ! dit-il, c'est là ; nous étions heureux alors ». Et voilà la chanson du Grenier ({ui naît d'un souvenir.
Il convient, toutefois, de faire une remarque : la maison que nous désigne M. Eugène Baillet, et à qui Béranger la désigna, porte le numéro 50 et dépend de la rue de Lancry. Or, Paul Boisteau, biographe, dit dans son dénombrement des demeures du chansonnier : a Rue de Bondy et boulevard Saint-Martin, 78 (le fameux grenier) ». Le numéro 50 n'a jamais été, croyons-novs, le 78. Mais, d'autre part, le 78 ne se voyait pas du boulevard, et c'est du boulevard, qu'à ses amis, en passant, Béranger désignait sa demeure. Aux topographes parisiens d'expliquer ce mystère.
Le père de Déranger avait un cabinet de lecture rue Saint-Nicaise, près des Tuileries ; il avait fait venir de Péronne, pour tenir le comptoir, l'un de ses neveux, Florimond, et, plus tard, une de ses nièces, Adélaïde Paron, de trois ans plus âgée que son cousin. Réranger dirigeait pour son père, avec Florimond, ce cabinet de lecture assez fréquenté. Il ne couchait pas dans la boutique ; il avait son logement de garçon en ville : c'était le grenier de la rue de Bondy, qu'il occupa pendant les années 1800 et 1801.
La vue donnait sur le boulevard ; il assistait, de son belvédère, aux spectacles héroïques et grandioses dont le Consulat offrait si souvent le spectacle. Plus tard, il se rappellera les belles espérances qu'il y conçut :
Un jour surtout, jour de grande richesse, De mes amis les voix brillaient en chœur.
Quand jusqu'à nous monte un cri d'allégresse : A Marengo, Bonaparte est vainqueur.
Il vibre d'enthousiasme et de foi patriotique, le jeune plébéien pauvre et orgueilleux ; mais des sentiments plus tendres l'animent aussi... Lisette a grimpé et lestement — Lisette est si légère — l'escalier qui mène à son logis étroit. Elle est entrée, parée et souriante, a dénoué les brides d'un chapeau seyant et lui a permis de chiffonner un joli et frais jupon.
J ai su depuis qui payait sa toilette :
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Ceux qui, plus tard, ont approché Judith Frère (pour le vulgaire, Mlle Lisette) n'ont pu se méprendre et reconnaître dans l'inconstante du grenier la fidèle amante du logis. Serait-ce donc que Mlle Judith n'est jamais allée dans la mansarde de la rue de Bondy, qu'elle ne l'a jamais emplie de son babil plus posé que joyeux ? Le contraire semble vrai.
Béranger avait entrevu Judith dès 1789 et fait sa connaissance en 1796. Il était lié avec elle depuis quatre ou cinq ans, lorsqu'il devint locataire du grenier. Mais si son cœur subissait une tyrannie, ce n'était point celle de Judith. Il aimait sa cousine Adélaïde^ Adélaïde Paron, de Péronne, qui était venue à Paris, dans l'espoir de faire une demoiselle de magasin. Elle était jolie et, lorsqu'elle y fut installée, le cabinet de lecture de la rue Saint-Nicaise ne chôma pas de galants. Mais le plus empressé était Béranger. Comme le grenier se prêtait à ravir au manège des deux amoureux, le cabinet fermé, fertile en ruses, la belle s'évadait et allait rejoindre le frôle et doux rêveur, qui commençait à balbutier ses refrains aux étoiles. S'il lui arriva de se tromper de route, c'est qu'elle n'était pas insensible aux impertinences flatteuses et que les colifichets sont les complices des séducteurs.
Mais voilà bien les effets de l'étourderie et de l'inexpérience ! Au commencement de l'année 1801, un jour de nivôse, elle mit au monde un gros garçon, qui fut appelé à l'état civil Furcy Paron et plus tard Lucien, quand Béranger connut Lucien Bonaparte. La maternité ne ramena point
h une conception plus sérieuse de la vie, Adélaïde, qui poursuivit le cours de ses frivolités et, peu à peu> négligea Tenfant du grenier.
Ce fut Judith qui recueillit l'orphelin et lui servit de mère.
Si Lisette, la Lisette du grenier, n'est pas seulement fille de Timagination, ce n'est point davantage la grave et sérieuse Judith, l'amie de toute une vie, la compagne très digne que les plus scrupuleux observateurs des lois du monde entourèrent d'une sympathie déférente. Elle a grimpé peutêtre jusqu'au logis de l'adolescent, mais ce n'était pas elle qu'il y attendait. L*heure de Télue n'avait pas sonné. Son cœur battait pour la jolie infidèle, cette Adélaïde, qui se garda bien d'oublier l'amant aux vingt ans candides, quand, à l'enfant qui s'annonçait, elle songea à donner un père au choix.
Le grenier n'a point changé ; il est tel qu'au temps où l'amour le fleurissait de ses délicieux mensonges : c'est une pièce à feu très lambrissée, et où la lumière entre en larges nappes. Une marchande de journaux, qui ne Thabite point, y remise de vieilles paperasses. Des couples s'y étaient succédé jusqu'ici qui ne se doutaient guère habiter le grenier où Béranger avait su, avant eux, qu'on était bien à vingt ans.