CHAPITRE III
Comme toutes les femmes qui ont un salon très-recherché, madame Mohl était exposée à recevoir des fâcheux, des importuns; mais elle avait le courage de s'en débarrasser. Sa formule familière : « Je ne puis pas souffrir les gens ennuyeux ! » rendait chacun attentif à être aussi aimable que possible en sa compagnie. Elle redoutait l'ennui, et le fuyait comme d'autres fuient le vice ou la peste, et le rendait responsable de beaucoup de crimes qui se commettent dans le monde. Il y a quelque chose de vrai dans cette exagération : bon nombre d'actions mauvaises peuvent être,
sans aucun doute, attribuées à l'ennui ; on commence par tuer le temps parce qu'on ne sait qu'en faire, et, après ce premier meurtre, on tue beaucoup d'autres choses. Mais le principe de défense de madame Mohl contre l'ennui et les ennuyeux l'entraînait à une certaine aspérité de manières, à un degré de brusquerie qui dégénérait parfois en impolitesse. Un ami lui fit remarquer un jour que madame X... n'était plus revenue rue du Bac après une première visite, parce qu'elle s'imaginait que madame Mohl l'avait mal reçue: «C'est vrai, dit-elle; je n'ai pas été aimable, et je ne voulais pas l'être; cette femme est ennuyeuse et sotte, je ne veux pas de cette espèce dans mon salon. » Mais, en même temps, elle évitait avec le plus grand soin les relations qui l'auraient amenée à l'extrémité désagréable d'agir comme une personne dure ou capricieuse. Quand on demandait à lui être présenté, une femme surtout, elle prenait une
peine infinie pour s'informer s'il n'y avait rien à dire contre elle. La lettre suivante, écrite à madame Schérer, est intéressante comme preuve de ce système de prudence préventive, et est en même temps une révélation de quelques-unes des opinions de madame Mohl :
« Dites-moi si madame A... est une femme convenable, et non une future madame Du Devant. Car le premier roman de celle-ci [Indiana) était dans le même genre, et elle me plut beaucoup. Heureusement j'étais trop jeune alors pour faire des connaissances de mon chef, sans cela j'aurais eu le désagrément de briser avec elle. Dites-moi donc si vous connaissez cette dame, et ce que vous en pensez. Cependant, je crois qu'il n'est pas bon, en écrivant, de trop approfondir la question des caractères ; mais je dis que George Sand et cette dame ont été malheureuses dans le choix des hommes qu'elles ont rencontrés, car j'en
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connais beaucoup de meilleurs, et je pense que si quelques-uns sont aussi mauvais qu'elles les font, les exceptions sont nombreuses pour les hommes aussi bien que pour la race sotte, vaine, malveillante, qu'on nous présente perpétuellement sous le nom de femmes.
« Quant à George Sand, pauvre femme !
je doute qu'elle ait jamais connu un homme avec lequel j'aurais consenti à causer pendant une heure ; il est douloureux de penser qu'une femme si distinguée a eu assez peu de tact pour vivre avec de pareils bohèmes.
« Vous rappelez-vous le caractère de Doriforth dans Simple Story? Je suis sûre qu'il est pris sur le vif. Je connais des hommes comme lui, et je ne doute pas que mistress Inchbald l'ait peint d'après nature ; c'est si beau, si personnel, si vécu, qu'elle le connaissait certainement, et je crois quelle s'est dépeinte elle-même dans miss Milner. Je l'ai lu cinq ou six fois, j'en parle en con-
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naissance de cause. J'ai connu une dame qui était vieille quand j'étais jeune ; quand elle était jeune, elle a connu mistress Inchbald qui était vieille, et ainsi j'ai recueilli quelques traditions sur elle. Mais si vous n'adorez pas le génie qui a écrit Simple Story, je me tais. Mais de quel bavardage vais-je vous régaler là ! »
Elle était souvent brusque avec ceux qu'elle aimait le mieux, et tout ce qui lui tenait au cœur, elle ne pouvait s'empêcher de le dire ; mais elle était pleine de loyauté ; elle parlait en face, jamais en arrière. Ce sentiment de sécurité qu'elle inspirait à tous ceux qui la connaissaient, lui permettait de dire les choses les plus vives sans blesser ; les hommes lui pardonnaient parce que c'était une femme, et les femmes parce que c'était une originale. Ses amis, et ils étaient nombreux, regardaient comme une marque d'estime ses contradictions les plus virulentes, car elle n'aimait discuter
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qu'avec les hommes les plus intelligents; les quereller, c'était sa manière à elle de les flatter.
On demande souvent maintenant, comme on le demandait de son vivant, quel grand charme avait attiré et retenu auprès de madame Mohl, de sa jeunesse à sa vieillesse, tant d'hommes distingués dans une intimité étroite et durable. Peut-être son premier et plus irrésistible charme fut-il l'éclat. Cet éclat était le scintillement d'un esprit brillant comme une étoile, toujours en mouvement comme une source minérale dont les eaux jaillissent en étincelles d'argent. Ensuite, elle était d'un naturel parfait, elle était vraie. Il semble que ce soit peu de chose de dire d'une femme intelligente et raisonnable qu'elle était naturelle, qu'elle était vraie, et cependant de combien peu a-t-on le droit de l'affirmer? Madame de Sévigné (si je ne me trompe) disait : « Rien n'est beau, mais rien n'est difficile comme le
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simple.» Peut-être, dans notre siècle positif, est-il plus facile d'être simple, d'être naturel, que dans le grand siècle, où tout le monde marchait sur des échasses; pourtant, même à présent, il est très-rare de rencontrer des natures parfaitement sincères.
Comme on en jouit quand on les trouve! Madame Mohl fut une de ces privilégiées. Elle avait de plus un caractère heureux, un goût vif pour la société, beaucoup de tact et une simplicité d'enfant. Toutes ces qualités constituaient une personnalité originale et attachante. Ceux qui la jugeaient sur son excentricité étaient disposés à expliquer la présence de tant d'hommes remarquables dans son salon par l'attrait de la société d'élite qui s'y rencontrait. Mais pourquoi les premiers y étaient-ils venus?
Un savant distingué, Allemand et fidèle admirateur de madame Mohl qu'il n'avait connue que tard, questionné sur ce charme
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dont elle était douée, répondit : « Son charme, c'est de ne pas en avoir. Je n'ai jamais connu de femme aussi dépourvue de charme, dans le sens ordinaire du mot, et cependant aussi séduisante ; aucun de nous ne la regardait comme une femme, nous étions avec elle sur un pied d'égalité, comme si elle eût été un homme. Son esprit était essentiellement masculin; il avait une aptitude particulière, très-rare chez les femmes, à envisager tous les côtés d'un sujet. Madame Mohi n'attendait jamais de compliments. Cela nous mettait très à l'aise avec elle ; nous lui parlions sans faire de frais pour nous rendre agréables. »
Peut-être cette appréciation sur madame Mohi suffit-elle seule à expliquer l'attrait qu'elle exerçait. On a dit que son salon présentait une exception unique dans l'histoire des prééminences sociales. Des femmes d'intelligence médiocre ont fondé des salons et groupé autour d'elles, par le
prestige de la beauté, du luxe ou de la fortune, des hommes d'une haute valeur.
Mais madame Mohl ne possédait aucun de ces avantages secondaires, quoique réels ; son unique moyen d'action était la fascination intellectuelle. « Sa pénétration, dit notre Allemand, était si perçante, qu'elle se lançait comme une flèche dans votre esprit, s'emparait de vos idées, de vos vues, les tournait et les retournait avant que vous y ayez pris garde, vous en révélant souvent des conséquences auxquelles vous n'aviez jamais songé. »
Elle aimait de prédilection un très-petit nombre de livres, les relisait sans cesse et en saturait son esprit. Les autres, elle les dévorait par un procédé trop rapide pour être appelé une lecture, et ne cherchait pas à se les assimiler; encore esquivait-elle ce travail pour recourir à une méthode plus expéditive lorsque l'occasion s'en présentait. Si elle désirait connaître un livre
nouveau sans se donner la peine de le parcourir, elle amenait deux ou trois hommes compétents à en parler devant elle ; ils l'analysaient, le discutaient, et, quand ils avaient fini, elle en savait autant qu'eux. Mais elle ne se parait pas de cette science empruntée ; elle disait loyalement : « Que savez-vous sur ce livre ? Je n'ai pas le temps de le lire. » Sa mémoire était si fidèle que cette lecture par procuration lui servait comme si elle l'eût faite de ses propres yeux. Elle n'avait pas d'érudition, à proprement parler, mais elle était remarquablement au courant de tout, et son instinct subtil lui permettait de pénétrer d'un seul jet au cœur d'une question dont elle n'avait qu'une teinte légère. Les littérateurs et les savants aimaient à lui parler de leurs livres et de leurs travaux, parce qu'elle avait la faculté de s'attacher à tout ce qui est intéressant, mais ils ne cherchaient ni ses conseils ni son appréciation, comme ils
le font quelquefois auprès de femmes qui, loin d'être aussi spirituelles que madame Mohl, sont pourtant douées d'un sens critique plus fin.
Nous voyons, par son propre témoignage, avec quelle application elle lisait lorsqu'elle s'y mettait sérieusement. Quand M. Ampère lui envoya son Histoire romaine à Rome, elle lui écrivit : « J'ai reçu vos beaux grands volumes. J'ai lu l'introduction qui m'a beaucoup plu, et je suis en train de lire le livre ; mais c'est un de ces livres que j'étudie, ce qui est tout autre que lire. J'ai ma carte de Rome moderne (que j'ai vue), je compare avec les vôtres et je relis le texte deux fois. Je ne jouis parfaitement d'aucun livre que comme cela. J'ai l'esprit lent, et j'ai besoin de me pénétrer du sujet; parcourir un livre m'est insupportable, excepté en vue de recommencer. J'ai l'habitude de copier des morceaux, de voir les livres cités. Aussi, quoique je sois toujours
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au milieu de livres, je lis peu tout en lisant beaucoup. Enfin, en fait de livres, j'ai des amis et peu de connaissances; mais je déteste les livres courts, car ayant fait tout cela pour être bien avec ces amis, je n'aime pas qu'ils partent tout de suite. »
Madame Mohl n'avait pas de talent, et encore moins de goût, pour écrire. C'est en partie à cela que je dois d'avoir un si petit nombre de lettres d'elle ; elle écrivait peu. Elle n'entretenait de correspondance régulière avec personne, et n'écrivait à ses amis que pour une chose urgente, ou pour avoir de leurs nouvelles. L'intéressante lettre qui suit, adressée à Ampère pendant un de ses séjours à Rome, est sans date, comme presque toutes celles qui nous restent :
« Je vous prie de mettre toute votre amabilité en avant pour la dame qui vous donnera ce billet, ladv William Russell. C'est une belle-sœur de lord John. Elle a
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de l'esprit et parle le français parfaitement. Elle est venue, comme moi, à l'âge de trois ans en France ; ensuite elle a été en Autriche, de façon qu'elle a une éducation tout européenne. Le mari était ambassadeur à Berlin, et avant cela à Stuttgard. Les fils ont été élevés à Berlin ; elle a vu jouer la comédie de madame de Staël étant petite fille. Elle a été extrêmement jolie, et il y paraît encore, de façon que les rois lui faisaient force cour, et, en somme, elle a eu un peu le genre de vie de notre chère madame Récamier. Elle a connu tous les gens distingués. Je suis sûre que vous en serez enchanté.
« Son fils, Odo Russell, est attaché du ministère anglais1 à Florence, détaché à Rome ; c'est, à ce qu'il paraît, une fiction diplomatique pour permettre une communication furtive entre notre nation évan-
1 Madame Mohl voulait dire attaché à la légation d'Angleterre. Je laisse ses expressions, quelquefois incorrectes, telles qu'elles se trouvent dans ses lettres.
gélique et votre — Babylone, et qui empêche le scandale d'envoyer un ministre chez des idolâtres.
« Si, par accident, lady William n'y allait pas, ce billet vous sera remis ou par ledit fonctionnaire, qui est jeune, gentil et spirituel, ou par son frère Arthur, quia des qualités du même genre. Mais j'espère bien que vous verrez la dame, dont la conversation vous rappellera nos anciennes causeries.
« M. Mohl médite toujours une énorme lettre pour vous; mais il a tant à faire, que, quand il a un moment de répit, il cause pour se reposer un peu. Il est sur un nombre illimité de commissions ; il enrage. Ah ! Monsieur Ampère, que vous êtes un homme sage! Mais nous sommes plus vertueux que vous; nous restons pour faire résistance aux flots de platitude qui semblent tout submerger. Je connais quelque peu de gens qui, étant employés autrefois, n'ont pas eu le pouvoir de vivre d'air, et sont restés dans leurs
emplois ; eh bien, personne n'est si indigné qu'eux, car ils voient tout ici de plus près que nous autres haineux qui nous tenons dans nos coins. Encore quelques années, et on ne saura plus distinguer le bien du mal. On écrit des romans qui ont de grands succès (à ce qu'on me dit), d'une bassesse de sentiment moral inconcevable. Un qui s'appelle Fanny... mais je n'en finirais pas.
« Nous voudrions bien que M. de Loménie fût de l'Institut. Il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, — et il n'a pas le temps, il dit — quelque morceau un peu plus littéraire. Je suis sûre qu'il passerait facilement ; on lui veut du bien ; c'est un honnête garçon. Il faudrait que vous fussiez ici lorsque cela se fera.
« Je n'ai pas le temps d'écrire plus long. Tâchez donc de nous écrire un peu, ne fûtce que pour nous montrer que vous n'avez pas oublié ce pays-ci.
« Adieu, mon cher monsieur Ampère. Je
vous embrasse, en signe de notre ancienne amitié, de tout cœur. »
Voici une autre lettre à Ampère qui exprime bien les sentiments de madame Mohl et sa manière emphatique de les énoncer :
« Vous ne savez pas comme j'abhorre les Hongrois ! C'est la plus indigne canaille que j'aie encore vue, et je les ai vus chez eux. Or, rien n'est impatientant comme d'entendre l'admiration et l'enthousiasme des Anglais pour ces gens-là. Parce que quelques grands seigneurs les reçoivent bien et les envoient de châteaux en châteaux dans des carrosses à quatre chevaux, dont les paysans fournissaient les chevaux, comme au moyen âge, ils disent : « Voyez « quel galant peuple ! » Dieu sait que la corruption moderne la plus entière est grefFée sur ces galanteries féodales. Mon Dieu,
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j'admire le moyen âge autant que qui que ce soit'; mais je le veux avec foi, et non uni au socialisme et à la fureur de monter des classes ignorantes et basses. Il faut voir cela pour en avoir une idée. Tout leur patriotisme est à avoir un costume. Il y en a un ou deux seigneurs héroïques, comme Szechenyi1, et il est devenu fou de chagrin de voir pour qui il s'était sacrifié. Les Autrichiens sont absurdes; c'est-à-dire le gouvernement est dégoûtant, car le peuple est bon; mais il n'y a aucun espoir, je crains,
1 Le comte Szechenyi était un homme des plus remarquables, et méritait pleinement la bonne opinion que madame Mohl avait de lui. Grand bienfaiteur de son pays, pionnier de la civilisation, il apprit à construire des ponts, à creuser des canaux, créa la navigation sur le Danube, régénéra la langue et détruisit certains restes du moyen âge que madame Mohl attaquait vivement. Patriote ardent, il était serviteur dévoué de la maison de Habsburg. Il aurait réussi à rétablir l'unité de la Hongrie, sans la laisser absorber par l'Autriche. Une preuve de sa sagacité politique et de sa prévoyance, c'est que le but auquel il tendait a été atteint depuis, à la grande satisfaction de tous ceux à qui il s'adressait. Quand les événements de 1848 semblèrent rendre impossible la réalisation de son rêve, que l'Autriche et la Hongrie se rencontrèrent sur un champ de bataille, Szechenyi perdit courage et devint fou. Il voyait sa patrie irrévocablement perdue et s'accusait lui-même d'avoir causé sa ruine. Pendant qu'on le conduisait dans une maison d'aliénés, il essaya de se suicider en se jetant dans le
à fonder sur ceux qui s'y opposent ; aussi, je finis par tâcher de ne m'occuper de rien, car ici aussi je suis au désespoir! Je lis des livres et traîne mes sentiments comme je peux; mon seul plaisir, c'est la musique. » C'était là presque son unique dissentiment avec M. Mohl. Elle aimait passionnément la musique, et lui la détestait. « Lesbruits naturels ne me gênent pas, disait-il; mais je ne puis supporter les bruits contre nature, comme la musique. » Il se délectait au tapage assourdissant du pavé de la rue dans les quartiers les plus bruyants de la ville ; il trouvait cela naturel. Il rencontra
Danube ; mais on l'en retira. Il passa de longues années dans cet asile, où il recouvra partiellement la raison. Des amis l'informaient de tout ce qui se passait, et, dans ses intervalles lucides, il conférait avec les législateurs et les hommes d'État, publiait des pamphlets, écrivait des articles publiés par le Ti»ies, et quoique enfermé dans une maison de fous, il se montrait au courant des affaires et capable de les administrer plus qu'aucun de ses contemporains. Enfin, en avril 1860, une visite de la police, à laquelle il était soumis par ordre du gouvernement autrichien, provoqua un nouvel accès de démence, et il se brûla la cervelle d'un coup de pistolet. Un immense concours de peuple accompagna ses funérailles; sa popularité, un instant effacée par la véhémence révolutionnaire de Kossuth, grandit après sa mort, et il redevint encore l'idole de la nation, le grand Magyar.
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un jour Jenny Lind, à Londres, chez une amie commune, et causa longtemps avec elle ; puis on annonça que la grande artiste allait chanter. M. Mohl s'esquiva aussitôt dans la salle à manger; quelqu'un l'y trouva et lui dit tout étonné : « Vous ne venez pas entendre Jenny Lind? — J'ai causé avec elle, répondit M. Mohl, et j'en suis trèsheureux, mais je n'ai guère envie de l'entendre chanter. Quand ce bruit sera fini, je remonterai au salon. »
Plusieurs fois on avait pressé madame Mohl d'écrire ce qu'elle savait sur madame Récamier, mais elle avait toujours refusé, craignant d'être indiscrète en racontant la vie de son amie. A cette date, le mystère de la vie privée était encore sacré, et madame Mohl reculait à la pensée d'exploiter son intimité avec madame Récamier, comme d'autres ont été accusés de le faire. La publication de la vie et des lettres de madame Récamier par sa nièce, madame
Lenormand, leva ce scrupule. Madame Mohl regarda comme un devoir de sortir de sa réserve, et de redresser certaines impressions inexactes que cette publication, conçue, cependant, dans un esprit des plus élogieux, avait répandues dans le public à son sujet. Elle écrivit alors sur sa vieille amie, dans une revue anglaise, une charmante étude, qu'elle réunit ensuite en volume avec quelques autres esquisses sur le caractère français et sur la société de son temps. Dans la préface de son livre, à propos du volume de madame Lenormand, intitulé : Vie et lettres, madame Mohl s'exprime ainsi :
« Cet ouvrage fit naître en Angleterre une masse de jugements erronés et de fausses conclusions; je me sentais mal préparée pour la tâche que je m'imposais en y répondant, à cause de ma longue habitude de la langue française ; mais mon amitié pour madame Récamier, et dix -huit ans d'une intimité de tous les instants avec
elle, m'enhardirent à montrer son caractère et les événements de sa vie tels que je les connaissais. »
Un des premiers exemplaires de son livre fut envoyé à Ampère. En le lui adressant, elle lui écrivait : « Il est si court que j'en ai honte ; mais je n'étais possédée que par une idée : l'incapacité d'attention du public. Et puis, c'est la première fois que je lui tâte le pouls, à ce public, et je me gouvernais sans cesse pour abréger. Je crois que j'ai eu tort d'omettre bien des choses et des développements que j'avais écrits. Je vous prie de vous rappeler, en le lisant, que ce livre est fait pour l'Angleterre, que bien des choses sont inconnues là-bas qui sont très-connues ici. Je ne leur dis point tout à fait : « un certain poète appelé Shakespeare », comme vous m'accusiez de faire ici, et une ou deux personnes à qui je l'ai donné à lire là-bas m'ont fait des questions qui vous auraient bien étonné...
Enfin, ce livre est inspiré en grande partie par l'impatience de voir ce qu'il y a de plus fin et de plus élevé dans le caractère français parfaitement ignoré en Angleterre.
Pour vous, cet idéal est un lieu commun vieilli. Veuillez donc, mon cher Monsieur, me savoir gré de l'intention, et excuser l'exécution, comme fait le bon Dieu, et comme les hommes ne font pas. »
Ampère, très-content de ce travail, assaisonna pourtant son éloge de quelques critiques sur certains points. Madame Mohl accepta les remarques de bonne grâce, comme elles étaient faites, et répondit :
« Je suis si loin d'être mécontente de
votre sincérité que je vous en ai grande obligation, parce qu'elle me donne l'occasion de vous expliquer ma pensée. Vous êtes la seule personne qui y ait droit, car s'il y a dans ce monde un parfait dévouement sans arrière-pensée, sans garder une obole comme Ananias et Saphire, c'est
vous qui l'avez eu, c'est vous seul. Madame X... et la plupart de ceux qui entouraient madame Récamier ont profité d'elle de toutes les manières; mais vous vous êtes tout donné, et j'admire plus que vous ne
pouvez le savoir cette parfaite amitié
Je me suis abstenue de défendre ce pauvre Benjamin Constant sur lequel X... verse tout le venin de sa vertu, et cela m'a coûté, car je l'aimais beaucoup, et il était grand
ami de M. Fauriel J'ai gardé le silence
aussi sur cette affiche de ducs et de princes qui rappelle les cartes dans les glaces des petites gens qui y mettent leurs connaissances titrées, et jettent les autres cartes au feu... Pourquoi ne pas nous raconter les dernières vingt années de la vie de madame Récamier qui étaient les plus originales? Ses succès n'étaient plus dus alors qu'à son caractère et son esprit. La beauté et la richesse donnent des succès partout. »
Madame Mohl, dans son récit, décrit l'art
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admirable de madame Récamier pour entamer et conduire la conversation, et rappelle qu'elle devait une bonne part de son succès à madame de Staël, qui disait souvent : « Je n'ai pas bien dirigé la conversation aujourd'hui », ou l'inverse. L'intelligence de madame Récamier n'approchait guère de celle de son amie ' , madame Mohl en convient, mais elle parle de son tact comme incomparable. « Si un mot était particulièrement heureux, madame Récamier le prenait et le faisait valoir, comme un connaisseur une peinture. Si elle savait une anecdote amusante, elle la faisait conter par un autre, quoique personne ne racontât comme elle. Nul ne s'entendait aussi bien à montrer cha-
1 Madame Mohl professa toute sa vie une sorte de culte pour l'auteur de Corinne : « Je suis si reconnaissante à votre mari de rendre justice à la sainte de mon enfance et de ma jeunesse ! » écrit-elle à madame Schérer, à propos d'un remarquable article du Temps. « Sa famille, par excès de pruderie, a fait régner le silence autour de son nom, et se doute bien peu des additions que la rumeur publique a faites à ces faiblesses, qui seraient vite réduites à leurs justes proportions si on laissait paraître ta vérité telle que je la connais. »
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cun sous son jour le meilleur ; et si elle avait pu pénétrer jusqu'au fond des esprits, elle en aurait retiré tout ce qui lui paraissait avoir de la valeur. C'était là son grand talent ; et comme celui qui parlait était mis en verve par le succès, il s'animait davantage, ses idées abondaient, et les mots coulaient rapidement. » Ceux qui se souviennent encore de ce qu'était madame Mohl dans son salon reconnaîtront à cette description le modèle qu'elle copiait avec succès.
Elle fit suivre ses Souvenirs de madame Rècamier d'autres études qu'il eût été mieux peut-être de publier auparavant : un traité de l'âge de la chevalerie et de ses effets sur le caractère et la situation des femmes ; plusieurs esquisses sont consacrées à quelques Françaises remarquables dont elle observe les salons au point de vue de leur influence sur le mouvement social. Elle dit de la marquise de Rambouillet :
« Parmi toutes les femmes distinguées
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du dix-septième siècle, madame de Rambouillet mérite la première place, non-seulement par ordre de date, mais encore parce qu'elle a jeté les fondements de cette longue série de sa/ons, qui a été, pendant deux cent cinquante ans, une institution réelle, inconnue aux anciennes civilisations. L'esprit naissant d'échange social se révélait ; l'amélioration dans l'éducation des femmes des plus hautes classes, et pardessus tout le goût très-marqué pour la société, aidé par la prospérité du règne de Henri IV, peuvent avoir formé des salons, mais les qualités individuelles de la marquise de Rambouillet donnèrent au monde d'alors l'empreinte morale qui reste, en dépit de toutes les imitations survenues depuis, le précédent sur lequel on s'est toujours modelé. L'équilibre est une loi de la nature ; on tend à exagérer en sens inverse la réforme du mal dont on souffre. L'excessive grossièreté du langage et de la
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littérature appelait une préciosité ridicule. Mais nous ne nous arrêterions pas aux accusations des contemporains sur ce chef, si nous étions plus attentifs aux projets dont madame de Rambouillet fut l'inspiratrice. Les idées et les expressions en usage dans les palais en 1600 ne seraient plus tolérées dans la loge d'un portier, et si nous comparions les scènes jouées devant la cour de Charles II avec ce que nous exigeons aujourd'hui, nous nous ferions une juste idée de ce que les Précieuses, madame de Rambouillet en tête, ont réalisé en France. »
L'opinion exprimée par madame Mohl sur le caractère et la mission des salons d'autrefois semble indiquer l'importance relative qu'elle attache, de nos jours, à leur maintien.
Les Mémoires sur madame Récamier ont une valeur qui mérite une mention spéciale.
Dans le cours de ses Souvenirs, elle s'ef-
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force de rester à l'écart, de ne pas se poser en témoin ; elle engage sa parole comme celle d'une « amie » ou « d'une personne ayant joui de l'intimité de madame Récamier ». Le caractère de madame Mohl présente les mêmes traits particuliers que ses récits. Les Allemands la trouvaient étonnamment objective, pour une femme ; il est certain qu'elle n'était pas du tout subjective. Sans souci de produire de l'effet, elle s'effaçait comme peu de femmes sont capables de le faire. Elle paraissait être, et était vraiment, en dehors d'elle-même pendant qu'elle vous écoutait. Son active curiosité, toujours sur le qui-vive, maintenait son esprit dans une animation continuelle ; elle pensait toujours, mais rarement à elle ; elle ne creusait pas, comme la plupart des femmes supérieures, n'analysait pas ses pensées, n'approfondissait pas ses sentiments, ne philosophait pas sur elle ; elle n'avait pas une parcelle de faiblesse morale ou mentale,
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autre preuve de la trempe virile de son esprit. Ce rare oubli du moi ajoutait beaucoup à l'attrait de sa conversation.
Madame d'Abbadie, me parlant de ce don de madame Mohl, disait : « Jamais, dans notre longue et tendre amitié, je n'ai surpris en elle la moindre prétention à produire de l'effet. Elle parlait comme les oiseaux chantent; son esprit sortait sans effort comme les sons du gosier de l'oiseau. Elle aimait l'esprit naturellement ; tout son désir, en vous parlant, était de chercher votre pensée et d'en jouir. »
Si madame Mohl avait un grand talent pour mettre en verve les plus brillants causeurs, en revanche, elle n'en avait aucun pour tirer parti des nullités. Elle n'avait pas le coup pour jouer d'un mauvais instrument. Personne n'aurait pu lui adresser le compliment d'un bon curé de campagne à madame Geoffrin; celle-ci le remerciait des moments agréables qu'elle venait de passer
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avec lui : « Madame », répondit le curé, « je ne suis qu'un bien pauvre vieux clavecin dont votre talent a su tirer quelques sons. »
Les vives reparties de madame Mohl empruntaient une certaine saveur à sa manière de les lancer. On pouvait lui appliquer la remarque de lord Chesterfïeld sur le Dr Johnson, dont les paroles, prétendaitil, auraient perdu la moitié de leur force « si elles n'avaient pas été aboyées ».
Elle avait aussi sa petite manière d'aboyer qui donnait beaucoup de piquant à des choses qui chez d'autres auraient passé inaperçues. Son français était exquis. Un bon juge, M. de Tocqueville, disait que pas une Française de sa connaissance ne le parlait avec autant de perfection. Ampère, nous l'avons dit déjà, rendait le même témoignage à la grâce avec laquelle elle maniait la langue française dès sa jeunesse. Elle traitait, du reste, le français et l'anglais avec une science et une dextérité marquées au coin
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de son originalité, et sa nationalité étrangère, en lui donnant la connaissance parfaite des deux langues, lui donnait en même temps la faculté de prendre certaines licences envers celle qu'elle avait adoptée. Elle s'en servait avec un art consommé, sans respect quelquefois pour la règle et l'usage ; les bagatelles de la grammaire ne la gênaient guère, par exemple ; elle procédait hardiment, posant en principe que c'est le propre du génie de savoir quand il faut briser avec la règle. Si un verbe neutre allait dans sa phrase mieux qu'un verbe actif, elle s'emparait du neutre, sauf à faire dresser les cheveux sur la tête des quarante Immortels, et le plus sévère puriste ne pouvait pas lui en faire un crime, tant la faute portait son excuse en elle-même par la force et la clarté dont elle dotait le récit. Sa parole était limpide comme le cristal : suivant l'heureuse expression de madame d'Abbadie, « elle avait la parole ailée ».
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Son anglais, très-correct, n'avait pas la grâce et le piquant de son français. Elle l'écrivait purement, tout en y conservant quelque chose d'exotique. Ses Mémoires sur madame Récamier sont charmants ; mais on dirait une plume française trempée dans un encrier anglais ; il y a un peu de roideur, comme d'une femme de nos jours s'essayant à marcher avec les souliers à hauts talons et la robe de brocart d'une aïeule. En anglais comme en français, elle avait le verbe facile ; et elle conserva « the gift of the gab ' », — comme elle disait ellemême, ■ — jusqu'à son dernier jour.
Madame Mohlfuttrès-diversementjugée .
Les uns l'appelaient « cette délicieuse femme », tandis que d'autres la qualifiaient de « détestable vieille ». Les deux jugements sont vrais. Elle était délicieuse ou détestable suivant l'impression du moment ; de temps à autre, mue par un mé-
1 Familièrement : la langue bien pendue.
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chant esprit, elle disait, sans motif ni provocation, les choses les plus dures et les plus désagréables. Par exemple, madame Ristori était un soir rue du Bac ; plusieurs membres distingués de la colonie italienne y étaient venus pour la rencontrer, entre autres Montanelli, qui venait d'écrire Gamma pour la grande artiste. La conversation marchait bien, quand tout à coup, à propos d'une remarque sur l'Italie, madame Mohl s'écria : « Tous les Italiens, c'est de la canaille ! » Cette exclamation prodigieuse, proférée d'une voix stridente, avec la tête rejetée en arrière, produisit l'effet d'un coup de pistolet tiré au milieu du salon. Madame Ristori défendit son pays natal et ses compatriotes avec une éloquence qui émut tous les cœurs; ensuite, majestueuse comme Melpomène, elle prit congé de madame Mohl, et tous les Italiens, lui formant cortège, s'éloignèrent avec elle. Pendant quelques jours, tout Paris parla
de l'incident, et les meilleurs amis de madame Mohl ne purent justifier son incartade. Dieu seul sait quel motif, sans provocation, avait fait éclater cette bombe. Elle n'en savait probablement rien elle-même.
Mais c'était bien là un trait caractéristique de sa nature volontaire et toute d'impression. Elle ne voulait pas blesser, encore moins injurier madame Ristori, qu'elle admirait franchement comme femme et comme artiste ; mais elle détestait la race italienne, et, poussée par quelque méchant démon à le dire, elle était aussi incapable de résister à une impulsion que de s'empêcher d'éternuer si elle en avait envie. La note suivante, écrite à Ampère (à Rome) quelques années avant l'incident, prouve quelle ardente admiration madame Mohl professait pour la grande artiste italienne : « Connaissez-vous madame Ristori? Non? Alors je vous envoie un mot d'introduction pour elle. Dites-lui du bien
de moi, s'il vous plaît. Si vous la connaissiez déjà, vous lui en direz tout de même. Vous ne voulez pas la connaître, dites-vous?
Vous avez tort. Elle est charmante, à part son talent. Et elle aime les Français. Je vous en prie, allez la voir. »
La pensée et la parole étaient simultanées chez madame Mohl. Les unes ne précédaient et ne dictaient pas les autres; elles s'échappaient ensemble. Madame Wynne-Finch lui faisant remarquer qu'elle attribuait à cette manière d'être ses agressions inconsidérées, madame Mohl parut très-surprise, et après un moment de réflexion : « Ma chère, dit-elle, pourquoi donc est-ce que je pense et parle tout à la fois, au lieu de penser d'abord et de parler après, comme tout le monde » ?
Que pouvait répondre son amie, sinon :
« Parce que vous êtes madame Mohl , et non comme tout le monde? »
« Ma tante n'avait de parti pris sur
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personne, dit M. Ottmar von Mohl, son neveu et son fervent admirateur ; c'était une de ses grandes qualités. Le rang et la fortune ne comptaient pas pour elle ; si l'on était intelligent et agréable, bien ; autrement elle ne faisait pas de quartier. « Je « lui dirai ma façon de penser! » disait-elle souvent. Et personne n'aimait à s'attirer cette confidence ! »
On l'accusait de chasser au lion; ce n'était pas vrai, du moins dans le sens vulgaire du mot; elle ne recherchait pas les héros de passage, les célébrités de mauvais aloi, mais il est certain qu'elle aimait à attirer les hommes dont la sérieuse renommée reposait sur des bases solides. Elle cultivait son salon, le parait d'éléments d'attraction, comme d'autres amateurs collectionnent des orchidées rares, des pierres précieuses, des porcelaines de prix; là était le bonheur de sa vie, son unique ambition : garder son salon orné, rempli de personnages agréables et
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distingués, mais sans la moindre apparence d'affectation.
Sans parti pris contre la fortune ou la naissance, elle n'en faisait aucun cas. Les titres, la splendeur, ces faux dieux que le vulgaire salue si bas, ne lui inspiraient pas l'ombre du respect. Les avantages mondains n'ajoutaient à ses yeux aucune importance à personne, et leur absence ne diminuait pas son estime d'un iota.
Ce dégagement absolu des vanités mondaines était une force aussi bien qu'un charme, car ce que le monde admire le plus, c'est précisément ce dédain de ses maximes, de ses faiblesses, et il estime davantage celui qui les méprise le plus. Le courage est un élément de puissance que madame Mohl possédait à un haut degré.
Véhémente et hardie dans son langage, elle paraissait souvent exagérée, et cependant son expression était toujours sincère, en harmonie avec les sentiments ou l'opi-
nion du moment. Tout ce qu'elle pensait, tout ce qu'elle sentait, elle l'envisageait avec une audace qui l'empêchait d'en mesurer les conséquences. Rien, par exemple, ne la mettait hors d'elle comme de voir ses amis, les intimes qu'elle regardait comme sa propriété, quitter Paris et la laisser seule. Une fois, madame Wynne-Finch devait partir pour Londres, en mai, suivant son habitude , et n'ignorant pas la tempête qu'allait soulever son départ, elle attendit au dernier jour pour l'annoncer. Madame Mohl reçut la nouvelle sans se mettre en colère, et fit convenablement ses adieux : mais pendant que son amie descendait l'escalier, elle se pencha sur la rampe et lui cria : « Que le Dieu tout-puissant me le pardonne ! mais je voudrais que votre maison de Londres fût brûlée et tous vos enfants morts, excepté Guy : il vous faudrait bien alors rester à Paris ! »
Devenue vieille, elle aimait encore avec
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l'ardeur d'une jeune fille; son cœur garda sa flamme jusqu'à la fin.
Cette faculté d'aimer et le goût vif des choses de l'esprit expliquent, dans une certaine mesure, sa verve intarissable et l'entrain qui égaya la fin de sa longue vie. Son enfance et sa jeunesse s'étaient écoulées près de la tendre affection d'une mère qui l'idolâtrait ; son âge mûr avait été rempli par l'amour d'un mari qu'elle chérissait aussi. Ces deux sentiments profonds, auxquels de chaudes amitiés vinrent s'ajouter, gardèrent son cœur assez vivant pour l'empêcher de tomber dans l'égoïsme intellectuel auquel l'exposait sa tendance exclusive pour les choses de l'esprit. Ils la protégèrent également contre le redoutable ennui qui enveloppa comme un brouillard la vie de tant de femmes bien autrement brillantes du siècle précédent. Pour madame Mohl, ses amies n'avaient guère de défauts pendant leur vie, et point du
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tout après leur mort : elle les pleurait avec un désespoir qui était touchant, et très-sincère malgré son exagération. Elle prenait à cœur leurs deuils comme siens. Lorsque Ampère perdit sa femme, elle lui écrivit :
« J'ai une grande chambre, très-confortable ; venez y rester avec nous. Votre vieil ami M. Mohl vous soignera. Que voulezvous faire seul pendant ces jours cruels? Les larmes m'empêchent d'écrire. Je vous promets que vous serez mieux ici que partout ailleurs. Je suis si affligée, si malheureuse »
L'écriture est méconnaissable, les mots couverts de taches d'encre, effacés par les larmes. Ampère n'accepta pas l'invitation faite avec tant d'élan. Pour le moment il éprouvait le besoin d'une solitude absolue.
« Oui », reprenait madame Mohl, « je comprends ce besoin de solitude. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, quand il vous plaira de venir, votre chambre est
prête, avec une superbe vue. Vous serez parfaitement libre, sans souci des soins matériels qui sont à eux seuls un tourment. Vous serez seul autant que vous voudrez. Je ne puis vous dire à quel point j'ai besoin de vous être bonne à quelque chose ; je l'aimais bien plus que personne ne l'a jamais su, ni elle non plus. »
A la mort d'une autre amie, elle écrit à madame Schérer : « Je suis sûre que vous me plaindrez en apprenant la mort de ma chère madame Gaskall, ma meilleure amie en Angleterre, peut-être au monde. Sa pauvre fille me l'a écrit ce matin. Elle paraissait bien portante, et causait, quand tout à coup sa tête se pencha, et la vie s'envola. C'était sans doute une lésion du cœur.
Vous dire ce que j'ai perdu est impossible. Puisque vous avez bien voulu offrir à mes nièces de leur faire visiter Versailles, j'en profiterai pour vous les faire conduire vendredi si le temps est bon; je ne dis pas beau,
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on ne peut pas l'espérer. Je suis si brisée que je serai contente de les envoyer quelque part sans moi. J'avais promis de les conduire dans le monde ce soir, mais je n'en ai pas le courage. Je les mènerai jeudi à la Flûte enchantée, parce que je ne serai pas forcée d'y parler; j'ai pris les places, et je ne veux pas leur causer ce désappointement. J'aimerais mieux rester seule et penser, mais c'est dur pour elles qui vivent chez leurs parents comme dans un couvent, et la jeunesse a autant de droits au plaisir que l'enfance au jeu.
« Oh ! chère amie, mon cœur me pèse comme une masse de plomb. Si vous saviez ce qu'était cette amie-là ! Quel cœur ! mais personne ne le savait. »
En se donnant ainsi, elle avait bien le droit d'exiger beaucoup en retour; en effet, elle recevait beaucoup, et elle en jouissait pleinement. Elle était très-heureuse, et ce bonheur s'exhalait dans un intarissable
flot de gaieté. Ses yeux ronds, grands ouverts, pétillaient de curiosité et d'intérêt; son nez retroussé, spirituel et despote, semblait flairer les bons mots ; sa bouche, comme un arc bandé, lançait sans cesse des flèches aiguisées; sa taille droite, la pose de sa tête, son pas rapide, tout l'ensemble de sa personne exprimait énergie, vivacité, bonheur. Et quel bien-être on éprouve à la vue d'une créature humaine heureuse, au milieu des êtres ennuyés, souffrants, mécontents, que nous rencontrons à chaque pas ! L'absence totale de coquetterie de madame Mohl était un autre trait de caractère qui justifiait la remarque de son ami allemand : « Elle était plus homme que femme. » Dégagée de toute vanité, elle ne s'occupait pas plus de sa personne qu'un enfant. Quelquefois, faisant une première visite dans une maison opulente, les domestiques la prenaient pour une pauvre solliciteuse. Ces erreurs, loin de la blesser,
l'amusaient beaucoup, et elle les racontait gaiement à ses amis.
Elle conserva jusqu'à quatre-vingt-treize ans la mode des robes ouvertes en cœur, et des petites boucles tombant sur le front. Cette coiffure n'avait jamais été soignée dans sa jeunesse, mais dans sa vieillesse les boucles flottaient ébouriffées au gré des quatre vents, ce qui faisait dire à M. Guizot que son terrier écossais et madame Mohl avaient le même coiffeur, car tous deux portaient leurs cheveux de la même façon. Cette comparaison, du reste, d'autres la faisaient. « Jamais je n'oublierai ma première impression en la voyant », m'écrit une de ses amies; « ses boucles folles pendaient sur ses yeux, et lui donnaient l'air d'un petit terrier fouetté par un coup de vent. »
M. de Corcelle ' lui consacre un souvenir plus poétique : « Elle ne pouvait »,
1 Ambassadeur de France près le Saint-Siège en 1848 et 1S74.
dit-il, « passer inaperçue, avec ses yeux si pénétrants, si animés à travers des cheveux en désordre : une tempête à travers les branchages d'une forêt. Aux jours de réception à l'Académie, quand on voyait apparaître cette figure si étrange, un murmure de gaieté s'élevait. »
Madame Mohl ne fit jamais la folle dépense d'acheter du papier à papillotes ; elle prenait ce qui lui tombait sous la main : circulaires de toutes couleurs, notes, journaux, et avec tous ces bouts de papier elle se faisait une vraie tête de Méduse, hérissée de serpents roses, jaunes ou bleus. Elle se laissait voir ainsi à tous les visiteurs qui arrivaient avant l'enlèvement des serpents. L'effet était saisissant; mais elle ne paraissait pas s'en apercevoir, peut-être même ne s'en apercevait-elle pas.
Un jeune Anglais, M. G... L..., cher à M. Mohl par son amour pour la science, et favorisé des bonnes grâces de madame
Mohl, eut souvent le privilège de ces étranges apparitions. « Elle se montrait », dit-il, « dans des négligés incroyables : une jupe d'une couleur, un corsage d'une autre, avec un vieux bonnet de nuit perché sur une guirlande de papillotes; la figure la plus étonnante qu'on pût voir ailleurs que dans une féerie » ; mais, remarque finement notre savant, « il y avait peut-être de la coquetterie dans ce dédain de coquetterie ». Les Anglais et les Allemands s'amusaient de ces excentricités ; les Français, tout en les mettant sur le compte de sa nationalité, ne lui pardonnaient pas d'être un peu... caricature.
Madame Ozanam ' raconte qu'à un bal de l'Hôtel de ville, elle vit de loin M. de Loménie donnant le bras à une personne qui avait l'air d'une folle ; elle distingua une robe courte, des cheveux gris emmêlés en auréole sur la tête et piqués de longues
1 Veuve du célèbre Frédéric Ozanam,
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pailles. Lorsque cette étrange apparition s'approcha, madame Ozanam reconnut madame Mohl. Un peu plus tard, M. de Loménie, ayant remis son fardeau à quelque courageux ami, vint s'asseoir auprès de madame Ozanam, qui lui dit en riant : « Je vous félicite de l'acte de courage que vous venez d'accomplir. — Oui, vous le pouvez », répliqua-t-il aussitôt. « Mais on ne peut pas s'y tromper, n'est-ce pas? On voit au premier coup d'œil qu'elle est Anglaise. »
Dans une autre occasion, à la salle Erard, l'auditoire attendait l'arrivée des artistes, une porte sur la scène s'ouvrit : une femme en jupes courtes, à la mine de sorcière, apparut, et, s'arrêtant, promena son regard sur l'assemblée, qui partit d'un immense éclat de rire ; mais madame Mohl toisa lentement cette foule irrévérencieuse, et gagna tranquillement sa place.
Son indifférence pour sa tenue formait un contraste étrange avec la susceptibilité
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qu'elle montrait au sujet de son âge. Elle ne pouvait supporter qu'on y fît allusion, et prenait grand'peine à le cacher. Mérimée, l'un des témoins du mariage de madame Mohl, racontait l'histoire de sa réponse au maire lorsqu'il lui demanda son âge :
« Monsieur, cela ne vous regarde pas, et si cela vous regardait, j e sauterais par la fenêtre plutôt que de vous le dire ! » Soixante-huit ans était l'extrême limite qu'elle avouait, et il était très-curieux de la voir se débattre pour y rester. Ses amis essayaient parfois avec malice de la prendre dans ses propres filets, mais sans y réussir. Elle ne manquait jamais de faire la soustraction vite et juste. Par exemple, si quelqu'un disait : « Mais, chère madame Mohl, il y a de cela cinquante ans!» elle répliquait : « Oui, précisément, je venais d'avoir dix-huit ans »; ou bien : « Il doit y avoir soixante ans ! Je me rappelle bien que j'étais une enfant de huit ans ! »
On la mettait hors d'elle en faisant allusion, même sans le vouloir, à son âge réel. Le comte Walsh rencontrant madame Moh1, sans savoir son nom de famille, lui dit : « Madame, nous sommes contemporains, je crois ; peut-être pourrez-vous me dire ce qu'est devenue une de vos compatriotes, à qui je fus présenté par Thiers il y a cinquante ans : c'était une demoiselle Clarke, une des plus charmantes personnes que j'aie vues. » La pauvre madame Mohi rougit comme une jeune fille, partagée entre le plaisir de ce souvenir flatteur et le dépit de voir son âge divulgué publiquement.
Elle avait une vieille amie, mademoiselle Joséphine R... ', qu'elle redoutait sous ce rapport. Ces dames avaient été enfants ensemble ; jeunes filles, elles avaient peint au Louvre, et pris des leçons du même maître. Mais mademoiselle Joséphine, loin d'être
1 Cette même Joséphine chez qui elle coucha pendant l'émeute de 1830.
honteuse de son âge, en était fière, et se vantait volontiers d'avoir vu Robespierre. Elle interpellait madame Mohl, de sa voix gutturale : « Vous rappelez-vous, ma chère, le tableau que nous avons peint pendant les Cent-Jours? » Ou bien : « Vous rappelez-vous comme la neige tombait quand nous allâmes à la Malmaison voir l'impératrice Joséphine? » Ce terrible « Vous rappelez-vous? » rendait madame Mohl furieuse. « Joséphine radote, vous l'entendez bien! » disait -elle à demi- voix, contenant avec peine son courroux.
Peu de temps avant qu'elle mourût, Thiers la rencontra chez un ami, et lui rappela qu'il ne l'avait pas vue depuis 1833, juste quarante ans auparavant. Fort ennuyée, elle dit à la maîtresse de la maison, quand le vieil homme d'Etat fut parti : « Ce vieux fou a perdu la tête ; il ne sait pas ce qu'il dit; il se trompe de vingt ans! »
Madame Mohl conserva dans sa vieil-
lesse, après l'expérience et les blessures de la vie, beaucoup de cette délicatesse que les années enlèvent trop souvent. Elle ne pouvait tolérer rien qui choquât le bon goût, ni dans les livres, ni dans les conversations, et si l'on prétextait son âge pour lui donner à lire ou faire entendre des choses malséantes, elle en était très-offusquée.
Un soir, elle arriva furieuse chez madame de Montalembert. « Imaginez-vous », s'écria-t-elle, « que M. X... m'envoie une loge pour la Belle Hélène, en me disant que ce n'est pas une pièce pour une jeune femme, mais qu'à mon âge on peut tout voir! Quelle impudence! Ai-je envie d'aller à une pièce qu'une femme honnête ne puisse pas voir ! Je détestais les inconvenances quand j'étais jeune, et je les déteste encore davantage aujourd'hui. Je lui ai renvoyé sa loge, et lui ai dit son fait. »
Elle passait pourtant volontiers sur la
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grossièreté du langage quand elle était rachetée par l'esprit ou le talent ; elle lisait avec plaisir les écrivains français du dixseptième siècle, ou les auteurs anglais du temps d'Elisabeth, dont le style peu châtié respirait la gaieté ou la philosophie ; mais rien ne pouvait l'amener à ouvrir un de ces écœurants romans modernes dont on parlait autour d'elle.
Ravie par un article sur Rabelais que M. Schérer publia dans le Temps, elle écrit à sa femme : « Rabelais est un chefd'œuvre ! Et quel bienfait d'avoir trouvé la pierre fine dans ce ramassis d'ordures!
M. Schérer devrait éditer un petit livre sur Rabelais pour en montrer aux femmes les beautés morales sorties de leur fange, car aucune n'aurait le courage d'aller les y chercher. Sans doute l'époque mérite la moitié du blâme. J'ai essayé une fois de l'ouvrir, mais je l'ai laissé à la seconde page, et je ne me doutais pas de ce que j'avais
perdu. Il est l'opposé de Swift, un cynique endurci, sans tendresse de cœur; et cependant celui-ci est lu dix fois plus, parce qu'il a la chance d'être né un peu plus tard. »
Sa petite manie de cacher son âge est peut-être le seul côté faible qui soit resté à madame Mohl de cette jeunesse inaltérable qu'elle conserva jusqu'à la mort. L'incapacité de vieillir implique quelquefois l'incapacité de croître en bien des choses qui doivent marcher et mûrir avec les années ; mais si, pendant que l'automne vendange et cueille ses fruits, le printemps fleurit toujours et conserve sa fraîcheur, alors le charme de l'ensemble est parfait. Madame Mohl en présentait un exemple rare. Son cœur resta jeune et romanesque jusqu'au bout. Dans les jours de l'Abbaye, et même plus tard, Edgar Quinet avait été un de ses admirateurs, elle le croyait du moins, et ils avaient échangé quelques lettres assez tendres. A la mort de Quinet, sa veuve
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pria un ami de réclamer ces lettres à madame Mohl. Cet ami ne put s'empêcher de sourire en voyant l'embarras de la vieille femme de quatre-vingt-dix ans lorsqu'il lui présenta sa requête. « Elle était gênée, dit-il, elle a rougi comme une jeune fille ! »