‹ Un scandale français [microforme]Chapitre 16 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

4 l'Hôpital Lariboisière.

Le lendemain matin, 21 novembre, j’écrivis au commandant de la gendarmerie de Fontainebleau, pour lui dire que j'étais en traitement à Lariboisière, et le jour suivant, 22 novembre, M. Hamard, chef de la Sûreté de Paris, ayant reçu des instructions de Fontainebleau, vint me questionner à l’hôpital. Mais le professeur Poirier ne voulut pas le permettre, à cause de l'état de fièvre intense dans lequel il me trouva.

Mensonges et diffamations dans la presse.

Cependant, dans l'intervalle, la femme Pesnel avait été arrêtée, le 21 novembre, à Versailles, à deux heures du matin. On l’interrogea ce jour-là, et le lendemain, 22. A ces deux dates, les journaux de Paris furent remplis du “Mystère” de ma soi-disant disparition. Je m'étais éclipsé mystérieusement, disaient-ils; mais quelques jour-naux, comme compensation, formulèrent l'espoir qu’on retrouve ma trace, en réfléchissant qu’un homme qui a deux balles dans la tête ne peut guère échapper longtemps aux recherches officielles.

Is semblaient croire qu’un homme n'ayant que deux balles dans la tête, laissant partout des traces de sang sur son passage, et allant se cacher dans un hôpital public, après en avoir informé la police et avoir donné son nom, son signalement, son adresse exacts, devrait être coupable de quelque crime horrible, et s’efforcer de se soustraire à toute enquête; sinon, pourquoi ne s’être point fait connaître sux journalistes. qui sont, en France, si renommés pour leur véracité, si dignes de la confiance qu’on peut placer en eux, et sur qui on peut si bien compter pour retracer les faits avec exactitude.

Peut-être quelqu'un des plus avisés d’entre eux avait-il été à Bois-le-Roi où y avait-il télégraphié pour avoir des renseignements, et, ne me trouvant pas exactement à l'endroit où j'avais été attaqué, s’écria-t-il triomphalement que j'étais caché dans quelque coin, peut-

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être en Chine, peut-être ailleurs, inaccessible au monde civilisé: et il est probable que le grand effort intellectuel qu’une déduction aussi laborieuse lui coûta, lui fit croire que si on me découvrit à l'hôpital Lariboisière, lorsque j'en avais informé la police de Fontainebleau c'était largement grâce à la sagacité de sa méthode de recherches. C'est comme les coqs, qui croient que leur chant matinal fait lever le soleil.

Le Petit Journal du 22, déclare :

“Le docteur Hébert n'a pas reparu, On ne signale sa présence “dans aucun hôpital. dans aucun hôtel. Jamais victime d'un drame “ne se dissimula avec autant de soin.”

L'auteur aurait donné plus de sel à son récit, si, après le mot “jamais”, pour raccourcir le temps, il avait intercalé : “depuis la mort d'Abel.”

Un journal de Londres, le ??, dans ses nouvelles de Paris de la veille, mercredi, 21 novembre, raconte

“Pour accroître le mystère, le docteur Hébert lui-même a dis- “paru lui aussi. Il partit pour Paris ce matin pour trouver un hôpital “privé où il pût recevoir les soins nécessités par ses blessures, promet- “tant de télégraphier son adresse à la police. mais les recherches les “plus diligentes, jusqu'à ce soir. n’ont pu réussir à découvrir son gîte.”

Je suppose que même ce correspondant lui-même s'imagina que le temps était plutôt court, depuis l'avant midi jusqu’au soir, pour se rendre à Paris, se faire admettre dans un hôpital, écrire à Fontainebleau, recevoir une réponse de Paris, et lui apporter la nouvelle à son bureau, or il employa l'expression “télégraphier”, ce qui est complètement de son crû; car j'avais dit au commandant de gendarmerie que je lui écrirais, et il n’a été fait entre nous aucune mention de télégraphe. Pourquoi faire, télégraphier ?

En outre, les recherches les plus diligentes dont parle l’auteur, ont dû commencer avant le crime. car, je partis avant midi de Fontaineblean ou de Bois-le-Roi, quel délai accorde-t-il donc pour la réception de ma lettre et la réponse, avant de commencer ses recherches, puisque j’ai écrit le 21 au matin au commandant de gendarmerie de Fontainebleau ? Précisément au moment où le publie lisait ses lignes, M. Hamard, chef de la Sûreté à Paris, entrait à l'Hôpital le ??, avec des instructions de Fontainebleau pour m’interroger.

Toutefois, que cette conclusion idiote soit le résultat de lignorance ou de la bêtise, ce fut le point de départ de cette opinion, répandue dans le public, que j'étais impliqué dans quelque vilenie, et de cette supposition que je me cachais par honte de la publier,

Ce jour-là, je fus radiographié, dans le but de localiser la balle, qu’on me su; posait logée dans quelque partie de la tête. Ni l’une . l’autre des deux positions dans lesquelles je fus pris ne révéla la présence d’aucune balle, Cette opération ne servit qu’à me donner un mal de tête intense, qui dura deux jours.

Dans la soirée du +, ma température atteignit près de 1040 Fahrenheit, ou, exactement, %0,8 Centigrade; plusieurs médecins de l’hôpital étaient en train de me questionner, quand j'aperçus parmi eux un homme, d'aspect mongolien, qui me posa certaines questions sans aucun rapport avec mon traitement, mais ayant trait aux circonstances qui précédèrent l'attentat, et, comme ces questions lui étaient inspirées par la fausse histoire que Pesnel avait racontée le jour précédent, et que j'ignorais, je me sentis trop épuisé par la fièvre pour entrer dans la moindre discussion de ces questions, et je répondis que, pour le moment, je désirais n'être interrogé uniquement que sur les matières se rapportant À mon traitement, et je ,efusai de répondre à ses questions.

Bien que cet individu connût mon haut degré de fièvre, rassuré sur mon compte par mon apparence calme, qu'il prit pour une prudence exagérée, et par mon absence d’agitation, ainsi qu’il le déclara plus tard, il ne vit, dans mon refus de répondre, qu’une intention bien arrêtée de cacher la vérité et de dissimuler et son ignorance lui fit conclure qu'il n’y avait en moi qu’hésitation, mystère, énigme. Il &e figurait que mon état me permettait d’être examiné par le médecin, ct ensuits soumis à un long interrogatoire par lui, et qu’il suffisait de me réveiller ct de me brusquer pour me décider, Ceci avait lieu le même jour que la première visite de M. Hamard, chef de la sûreté, à qui le professeur Poirier ne voulut déjà point permettre de m’interroger. La conduite de cet homme me rappela, dans l’histoire de la médecine, la brutalité avec laquelle la princesse Conti fut traitée sur son lit de mort, quand on la battit à mort, dans le but de l’éveiller d’une attaque d’apoplexie.

Cet homme n'était autre qu'un correspondant du Matin, et, bien sûr, le jour suivant, 23 novembre, il parut naturellement dans ee journal un soi-disant “interview” de moi, consistant en questions et en réponses, les unes et les eutres fournies par le malin correspondant lui-même, et enjolivées de détails de son imagination, à la Pesnel, donnant une couleur de vérité, sans aucun fait substantiel. Je recommande cet article à toutes les personnes curieuses de voir ce que les grands philosophes de nos jours ont jusqu'ici déclaré impossible : le spécimen de quelque chose tiré de rien.

Les récits contradictoires qui paraissent dans les journaux pour-

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raient être extrêmement amusants, si leurs sujets n'étaient pas quell quefois pathétiques. On n’en est pas étonné, si l’on considère qu’une | partie des correspondants du personnel de la presse ordinaire se com- ? pose de jeunes novices, qui possèdent une soif insatiable de paraître

tout savoir et qui attachent beaucoup plus d'importance à fleurir

leur langage de phrases attrayantes ou de scènes palpitantes, qu’à donner un simple récit des faits.

Dans son numéro du ?3 novembre, le correspondant d’un autre

journal de Londres, trouve qu'il y a beaucoup d’incohérence dans

{ mon récit de l'attentat, et prétend le raconter avec pleine connais-

{| sance des faits; mais il prouve plutôt l’inconsistance de son invraisemblable histoire. 11 raconte :

“IL (Hébert) grimpa sur le haut du mur, et tomba dans les “buissons. Comme la nuit était très obscure, Cesbron perdit sa vic- “time de vue et en abandonna la poursuite. (C’est un peu étrange, “cette histoire du docteur : si Cesbron avait réellement l'intention “de le tuer, pourquoi n’a-t-il Pas sauté par-dessus le mur, cherché à tâtons sa voie parmi les buissons, et fini sa besogne ?

Naturellement, ce correspondant savait que Cesbron n'avait pas A. réellement l'intention de me tuer; rien que deux balles dans la tête ! ê Cela ne suffisait pas pour l'indiquer; cela aurait fort bien pu se faire en jouant, et avec de bonnes intentions. D'ailleurs, sans aller plus loin, il ne pouvait concevoir qu’il y eût eu lieu pour Cesbron d'éprouver la moindre anxiété, la moindre crainte d’être pris en flagrant délit, la moindre hésitation même. Ce qui aurait surpris le plus cet esprit pénétrant, cet écrivain judicieux, aurait été que Cesbron pût faire preuve de la moindre agitation, et qu’il ne sautât pas par dessus le mur pour finir sa besogne.

Ensuite, avec une telle conception des faits, il traite ceux dont il parle, de dupes, de niais. ou de menteurs, mais il faudrait écrire des volumes de commentaires, pour réfuter toutes les inconséquences, tous les faux raisonnements et toutes les inexactitudes qui ont paru dans la presse au sujet de cette misérable affaire. Cependant je dois 2vouer que certains journaux ont fait exception par la réserve et la prudence exemplaire dont ils ont fait preuve.

Mon séjour à l'Hôpital.

Le 23 novembre, M. Hamard, Chef de la Sûreté à Paris, vint m’interroger sur les circonstances qui précédèrent l'attentat. Le Daily Chronicle du 24, affirme que mes déclarations remplirent trente pages de papier ministre, Je ne les ai pas comptées.

Pendant les quelques jours qui suivirent cette entrevue, ma température monta, et resta très élevée. Pendant ce temps, je me rappelle avoir eu des rêves accompagnés d'hallucinations, même pendant le jour.

Ma chambre s'illuminait soudain, en un kaléidoscope de dessine symétriques, enjolivés des plus brillantes couleurs. J'étais sous le charme, et je me demandais si je rêvais, ou si quelqu'un ne produisait pas à dessin ces phénomènes dans ma chambre ; il me semblait quelquefois que les impressions que j'observais étaient la répétition de quelque chose qui me serait arrivé longtemps auparavar

Je ne voudrais pas, cependant, qu'on prit avantage de cette re marque pour un argument en faveur de la doctrine de la réincarnation, et que l’on erut que je me rappelais réellement certains évènements d’une vie passée . Mon interprétation personnelle de ce phénomène est que mon cerveau enfiévré rappelait en moi certains états de conscience qui s'étaient reproduits plusieurs fois dans mon esprit les jours précédents, et que je me méprenais sur le temps qui s'était écoulé depuis que j'avais commencé à éprouver ces impressions; d’ailleurs, je me rendis touji-n+s compte que j'étais a Paris, et j'ai toujours supposé que ces évèner sn: passés, que je me figurais me rappeler, eurent toujours lieu à l'aris.

Un jour que j'étais assis sur mon lit, pensant ou rêvassant à la façon dont les choses se présentaient à mon cerveau, par suite des balles que j'avais reçues, il me sembla que mon crâne s'était détaché de ma figure. A ce moment un des membres du corps médical entra dans ma chambre, et me demanda comment j'allais. Je tâchai de lui expliquer ce qui se passait alors dans mon esprit, et de lui fair» comprendre cette sensation d’ébranlement dans le erâne, et je m'efforçai de la lui rendre intelligible en supposant que, par l'effet des balles mon crâne s'était élargi, et se trouvait comme écarté de la figure. et je terminai mon récit par le mot “écart”, voulant exprimer cet élargissement. Sur ce, le médecin secoua la tête. et s’en alla en disant: “Très bien, très bier ”: ceci me fit sortir de ma rêverie, et je m’aperçus, au moment où le médecin disparaissait, que je venais de raconter quelque chose de stupide.

Je suivis avec attention l'augmentation de ma teinpérature, qui atteignit 1050 Fahr. Le 27 novembre, le Professeur Poirier se décida à nr'opérer, pour enlever les fragments d’os et de dents qui me restaient encore dans la mâchoire, et pour exécuter une perforation qui atteignit le sinus maxillaire, qui s'était infecté, afin de pouvoir x faire des lavages antiseptiques.

Le Professeur Poirier et d’autres médecins du service de l’hôpital entrèrent dans ma chambre, et l’un d’eux me plaça un inhalateur

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devant la figure. Je fis alors la remarque que je reconnaissais l’oienr du chloroforme, Quelques temps après, j'ouvris les yeux et, ne voyant que l'infirmière près de moi, je lui demandai : “Sont-ils partis ? Ne vont-ils pas m'opérer ? Oh! fit-lle, tout va bien; nous vous avons transporté dans la salle d'opération; le Professeur Poirier a terminé l'opération, et nous vous avons retransporté ici. Ah ! que c'est admirable ! Que c'est aimble ! lui dis-je, Je portai la main à ma mâchoire malude, et pus constater qu'on y avait fait beaucoup de bien. Puis je m'endormis profondément.

Ma température diminua visiblement après cette opération, et j'allai de mieux en mieux, sous l'influence d’injections d’eau oxigénée dans le sinus maxillaire, r'atiquées régulièrement toutes les six heures, jour et nuit.

Je ne pourrais jamais assez louer la bonté, le dévouement, l’attention avec lesquels j'ai été traité à Lariboisière, non seulement par le Professeur Poirier, à la science et à l’habileté duquel je dois la vie, et dont je déplore amèrement la mort regrettable, qui survint, depuis, mais aussi par tous les membres du service de l'hôpital chargés du soin de mon traitement, et notamment Madame Devallois, qui ne se lassa pas de pourvoir À tous mes besoins en fait de nourriture, de friandises, de boissons refraîchissantes, et aussi la bonne infirmière Eugénie, qui rendit mon séjour à Lariboisière très confortable, par ses attentions et son dévouement, Je me rappelle aussi la bonté d’une dame charitable, Madame Mérigo, qui, sans être attachée à l'hôpital, simplement imbue de principes d'humanité et de bienveillance, visitait tous les jours l’hôpital, apportant quelques mets délicats, soit des fruits bien préparés, soit d’autres friandises propres à éveiller l'appétit, qu’elle distribuait aux malades. Elle refusait avec persistance toutes les rémunérations qu’on lui offrait en retour. et je dois avouer que moi-même, j'ai plus d’une fois suecombé à la tentation d'accepter ses bontés.

Que ne puis-je décerner à tous ceux avec qui j'ai été en contact en France les mêmes louanges que je décerne sans réserve aux membres du service de l'hôpital Lariboisière, qui les méritent si largement pour la bonté, l'attention, et le dévouement qu’ils m’ont prodigués en me ramenant à la santé, et envers qui j'ai contracté une dette de reconnaissance dont je ne saurais m’acquitter.

Vers la fin de la première semaine de décembre, l'infection du sinus avait presque disparu; mais une pharyngo-rhinite se développa et nécessita encore d’autres traitements; je devins très faible; à peine pouvais-je me tenir debout, et ce ne fut que vers la fin de décembre que, deux ou trois fois tout au plus, je pus sortir dans la cour, soutenu par l’infirmière ou par quelque autre membre du service.

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