CHAPITRE IV, Transféré à Versailles
Le 28 décembre, deux hommes se présentèrent à l'hôpital pour m'emmener à Versailles, pour y être interrogé par le juge d’instruction. Je me figurais d'abord que je pourrais aller faire ma déposition, et revenir à l'hôpital le soir même, et je leur dis que j'irais déposer bien volontiers mais, les voyant se préparer à emporter mes effets, j'objectai que je n'étais pas suffisamment rétabli pour quitter lhôpital et cesser tout traitement.
Ils me donnèrent plusieurs raisons, ou plutôt plusieurs excuses, et persistèrent à emporter avec eux mes malles et tout ce qui m'appartenait. Finalement, je cédai. Avec l'aide des deux hommes, qui me soutinrent, je parvins à entrer dans une voiture, et nous partimes pour Versailles. Ce ne fut qu’à notre arrivée à l’entrée du Palais de Justice qu'i- me présentèrent un mandat m’informant qu’une accusation de complicité dans les escroqueries de la femme Pesnel était portée contre moi, Je n’en savais rien auparavant.
Le mandat portait deux dates; celle du 20 novembre, qui est le jour de l'attentat commis sur moi; l’autre du 27 décembre 1906, ou le jour précédent celui où l'on me conduisit à Versailles. Il portait aussi deux signatures Mangin Bocquet, et J, Costi.
En Prison.
Je fus appelé devant M. Mangin Bocquet, juge d'instruction, et fus interrogé. Je niai, naturellement, avoir participé en quoi que ce fût aux escroqueries de la femme Pesnel, ni à aucun de ses projets matrimoniaux; mais j'étais si épuisé par la fatigue du voyage, par mon attente forcée dans la loge du concierge, où l’on dut m'apporter quelque chose à manger, et enfin par l’interrogatoire du juge d’instruction, que je m’aperçus que j'allais défaillir si cet interrogatoire se prolongeait plus longtemps sans quelque repos préalable. L’interrogatoire, en réalité, ne fut pas très long, mais son résultat fut mon incarcération.
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LA VERITE CONCERNANT L'AFFAIRE HLkukRrT 35
Fuite, Arrestation et Contradictions de le femme F'esnel,
Depuis le jour de l'attentat, il s'était dit ot fait bien des choses que j'ignorais. Lorsque je me fus échappé des mains de ces misérables, ils s’enfuirent, APParemment dans des directions différentes, La femme Pesnel se dirigea à toutes jambes vers le village de Ponthierry, à 14 kilomètres à peu près de Bois-le-Roi, et Y arriva vers six heures du matin. Elle chercha refuge à l'hôtel du Cheval Blanc.
Pour expliquer son apparition soudaine à cette heure indue, elle affirma qu’elle avait eu un accident d'automobile, et envoya un télé. gramme à Sudre pour l'en informer et lui demander de venir la chercher. Elle Je signa : “Mary Smith”, Questionné sur le costume bizarre qu’elle portait, qui consistait en un négligé ordinairement porté par les femmes dans leur ménage, avec une fourrure entortillée n'importe comment autour du cou, elle se retracta, et raconta qu’elle avait été prise en flagrant délit avec un amant, par son mari, et qu’elle dut s'enfuir telle qu’elle était,
Comme elle n’avait Pas d'argent, elle emprunta quelques francs, en laissant sa fourrure en gage, et elle partit pour Versailles vers 5 heures de l'après-midi, de sorte que Sudre ne la trouva pas lorsqu'il répondit à son appel. Elle arriva chez elle tard dans la nuit, à peu près vers deux heures du matin, le 21, Elle arrivait À la porte et allait entrer lorsque de: agents de la Sûreté, postés là pour l’attendre, l'appréhendèrent.
Quand on l’amena devant le juge d'instruction, elle professa la plus grande ignorance du crime qu’elle avait perpétré sur moi avec son compère,
On lui dit alo:: one j» 1e reçu des coups de révolver dans la tête. Elle répondit 4e Jus venu à la villa à l’improviste, et que, lui ayant fait fermer la porte, je tirai deux Coups de feu sur elle et m'enfuis; mais quand on lui dit que j'étais probablement mort de mes blessures, elle poussa un cri et feignit de s’évanouir. C'était simplement une ruse, Pour se donner le temps d'inventer une autre histoire, ce qu’elle fit. Elle affirma alors que je lui faisais la cour. et que son mari avait tiré sur moi dans un accès de jalousie, Elle fit semblant d’être extrêmement peinée affirmant que, si j'avais vécu, j'aurais proclamé son innocence,
Plus tard, cependant, elle modifia encore cette histo
tacmensongères,
Elle prétendit se décharger le coeur, et tout confesser. Cette prétendue confession était une autre invention, que M. Mangin Bocquet prit au sérieux, et qu’il crut vraie. Il est fort dommage qu’il le fût à mes dépens. Le fait que la femme Pesnel admettait d’être coupable d'escroquerie—ce qu’elle ne faisait que pour se mettre en garde contre l’accusation d’assassinat—fit croire à M. Mangin Bocque: qu’elle était en veine de véracité, et il fut tout disposé à croire tout ce qu’elle pourrait dire sur le compte d'autrui, sous le manteau de Ja confession ; c’est tout l'opposé de ce qui a lieu dans les cours de justice d'Angleterre, où la déclaration d’un prisonnier pourrait l’incriminer lui-même, mais n’est d'aucun poids contre une autre personne.
Une des raisons majeures du couple, pour me faire disparaître était que je me trouvais sur le point de dévoiler leur imposture, et qu'ils s’apercevaient qu’ils ne pouvaient plus s’évader des vérifications que je leur demandais. J'avais dit à Cesbron que certaines contradictions de Madame demandaient d'être éclaircies.
Une autre raison était, qu’avec les carnets de chèques qu’ils savaient être en ma possession, ils pouvaient imiter en faux ma signature, dont ils avaient plusieurs exemples dans mes lettres, et retirer, en tout ou en partie, les dépôts d’argent que j'avais au Crédit Lyonnais. Ils auraient pu de cette manière satisfaire les réclamations de Sudre et de Lalère et les apaiser, peut-être en jetant le blâme sur moi.
Si j'étais mort de mes blessures, elle aurait prétendu que mon témoignage l’eñt exonorée de tout blâme, de tout soupçon dans cette affaire, voyant que j’en réchappais, elle s’imagina m’intimider en portant de fausses accusations contre moi, et en me menaçant d’autres encore si je l’accusais, moi, d’avoir pris part à l'attentat sur moi; et elle entasea contre moi tout ce que son imagination fertile put concevoir.
Tl me semble que c’est une infamie que de tels scandaleux mensonges se répandant impunément dans la presse, grâce aux dires d’une femme accusée de tentative de meurtre, lorsque l’accusation est basée sur des faits aussi clairement établis, lorsque la femme est reconnue pour avoir mené une vie criminelle, lorsqu’elle a été, pour eseroquerie, bigamie, etc., condamnée, dans l'ensemble, à plus de 16 ans de prison. Mais ce qui me surpasse davantage encore, c’est qu’à de semblables mensonges puissent s’en ajouter d’autres de même nature venant de certaines autorités judiciaires chargées spécialement du soin de découvrir la vérité, comme nous le verrons plus tard dans ce récit.
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Ma première confrontation avec la femme Pesnel.
J'avais 6 terrogé plus longuement par le juge d'instruction M. Mangin Be. quet, le 31 décembre 1906. Ma demande de mise en liberté sur caution m'avait été refusée pour le moment ; de même que le ? janvier, lorsque, vers la fin de mon interrogatoire, je fus confronté avec la femme Pesnel.
Lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge d'instruction, elle s’avança directement vers moi et me demanda si nous étions amis, ajou-
tant qu’elle n’avait pris aucune part dans la tentative de meurtre par ce “vilain Cesbron.”
tention déjà longue et i i ê jet. Elle me demanda encore si Je la priai de ne me poser aucun de tous ces ennuis. Ah! dit-elle Eh bien!
je parle, car je serais la victime, enfants. Si vous aviez voulu être amis, tout ce que vous auriez dit, je l'aurais approuvé, j'aurais dit: exact, c’est exact.”
Je lui répondis que je ne désirais nullement qu’elle approuvât ou non tout ce qui pourrait se dire. C'était la vérité seule que je désirais voir approuver. Sur ce mot, elle devint furieuse, et me menaça encore de divulguer tout ce qu’elle “sava,.”
Tout cela fut dit brutalement, en présence du juge d'instruction, et fut le préliminaire de la série de fausses accusations qu’elle porta contre moi par la suite.
M. Mangin Bocquet et la Plainte Wood.
Après ce prélude, la question de la plainte de M. Wood fut discutée.
La femme Pesnel, lorsqu'elle fabriquait ges histoires, s’arrangeait ordinairement pour les greffer sur quelque fait, même trivial, qui pût leur donner quelque apparence de vérité.
Le 27 septembre 1906, lorsqu’elle se trouvait à Londres, elle pas- Sa chez moi avec un chèque “barré” (crossed cheque) de £50, signé d'un M. Wood, et qu’elle ne pouvait encaisser, parce qu’elle n'avait pas de compte de banque à Londres. Elle me demanda de le passer chez mon banquier, ce que je fis pour elle, et je lui en versai le mon-
tant à la banque même, où elle était venue avec moi pour le toucher.
À cet interrogatoire, elle prétendit que j'avais gardé pour moi le montant de ce chèque, comme part de bénéfices dans ses transactions matrimoniales, (voir plus loin le texte d’une apologie publiée dans le Daily Graphic du 29 août 1908.
: Je dois ici m’écarter momentanément de mon sujet. J’y reviendrai en temps voulu.
Le 3 juillet 1908, d’après un rapport du Daily Chronicle du 4, pendant la discussion, à la Chambre des Députés de France, du projet de loi pour l'abolition de la peine de mort déposé par le Gouvernement français, on fit appel au sentiment du public, et on attira son attention sur ce fait que depuis l'introduction de ce projet de loi, un accroïissement effrayant des cas d’homicide en France s’en était suivi, tels, par exemple, les meurtres commis depuis par Soleilland et par d’autres. M. Reinach alors, dans un long discours, étudia le cas en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il attribua l’augmentation des crimes de violence, à l'ivrognerie, Il se plaignit de la grande publicité accordée au crime, par la presse publique, et de l'attitude des juges d'instruction qui communiquaient tout aux
journalistes. Le motif pour lequel je fais allusion à ce débat est, que je veux citer une autorité incontestable, et affirmer que les juges d'instruction en France, donnent à la presse, des détails de ce qui est censé être une enquête privée, et que quelques-uns d’entre eux, soucieux de se ménager la presse et l'opinion publique, leur fournissent, dans un but tout-à-fait personnel, des nouvelles ou détails absolument contraires à la vérité.
Un Magistrat qui ne dit pas la vérité.
O! quelle apparence de vérité ne donne-t-on fas au mensonge.
Shakespeare, ‘Mar, de Venise," I. 2.
Le 28 novembre 1906 parut, dans plusieurs journeaux de la pres-
se anglaise, le rapport suivant, extrait du Petit Temps, de Paris :
M. Mangin Bocquet, le juge d'instruction, commença
“'interrogatoire en présence de Me Albert Crémieux. Tout d'abord,
“il interrogea Pesnel au sujet des plaintes portées par un Anglais
; et par MM. Lalère et Sudre, les trois principales
“victimes de l'agence matrimeniale. Le cas de M. W..… fut exami- “né le premier.
“Dans une lettre au juge d'instruction. qu’on & lue à l’inculpée,
“M. W.... déclara qu’étant entré en relations avec Mme Guérin ef
er.
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du 4, projet ment atten- In acsuivi, t par as en ymenaignit ue, et L aux t, que juges ui est , SOussent, iment
presiris :
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ripée,
in et
°le Dr. Hébert pour arranger un mariage, on lui proposa une jeune “fille anglaise, nommée Lucy D.... Plusieurs entrevues s'ensui- “virent avec cette jeune femme, et tout semblait aller à merveille. En “effet, les choses étaient si avancées, qu’une petite villa avait été “louée par Marie Guérin, à St-Pierre de Vauvray, pour leur lune de “miel, quand soudain Lucy D... disparut, et il ne put obtenir au- “cune indication sur son adresse. Comme il avait déboursé £120 “pour acheter des bijoux à sa fiancée, il porta plainte à la police.”
Naturellement, tous ceux qui lurent ce rapport dans les journeaux conclurent, très logiquement, que je devais être mêlé en quelque chose à cette imposture, et que je devais quant aux conséquences, être responsable.
Comme j'étais à l'hôpital à ce moment-là, je ne le sus que longtemps après mon retour à Londres; mais le point important est celui-ci: cette communication à la presse fut faite au moment où mes malles venaient d’être saisies et examinées par le Parquet de Vereailles, et la presse, frappée de ce fait que le contenu de mes malles, y compris les lectres qu’on y trouva, prouvait logiquement que j'avais été victime, et non complice, publia hautement qu'on abandonnerait toutes des accusations portées contre moi. Il fallut bien alors que M. Mangin Bocquet,—quel motif personnel l’y poussa, nous le verrons plus tard—présentât à la presse et au public une autre déclaration, qui pût détruire impression, créé par cette publication, que j'étais innocent, de sorte qu’il associa mon nom à celui de Guérin, (alias Pesnel) dans l’affaire Wood, et il put alors continuer son ins truction avec une certaine plausibilité, tandis qu’il aurait dû l’abandonner immédiatement, et s’occuper sans délai de l'affaire d’assassinat, vu que ce juge d’instruction ne pouvait avoir en sa possession, à ce moment-là, de témoignage plus écrasant contre Pesnel que ses propres lettres.
Le Daïly Chronicle du 24 novembre 1906, cependant, publia qu’il ne m’avait jamais vu, ni eu aucun rapport avec moi. Longtemps après mon retour à Londres, la citation du Petit Temps dans plusieurs journaux anglais me tomba sous la main. Depuis ce temps, j'ai fait plusieurs efforts infructueux pour obtenir du juge d’instruction, du Parquet de Versailles, de la Cour d'Appel de Paris, de Fontainebleau et de Melun, une copie de la lettre de M. Wood, car j'étais certain que, puisque je ne connaissais pas M. Wood, ne l'avais jamais vu, n’en avais même jamais entendu parler jusqu’au moment de l’instruction, il était impossible qu’il eût fait semblable déclaration dans sa lettre.
Enfin, par l'entremise de la banque sur laquelle il avait tiré sa
traite de £5U en faveur de Pesnel, j'écrivis à M. Wood, lui demandant un rendez-vous, que j'eus avec lui pour la première fois le 9 mai 1908.
Il me parla dans les mêmes termes que dans son “interview” avec le Daily Chronicle et je reproduis, ici, une lettre que j'ai reçue de M. Wood à ce sujet, en observant sa recommandation de ne publier ni ses initiales, ni son adresse :
Londres, 2 juillet 1908.
P. Z. HEBERT, ESQ, ‘Cher monsieur,
“En réponse à votre lettre de ce jour, j'ai vu dans les journaux la “nouvelle concernant la sentence prononcée contre la femme Pesnel.
“Au sujet de mes communications au juge d'instruction au moment “‘de l'arrestation de Pesnel, un examen des communications en question “tétablira, c'est hors de doute, le fait que je n'ai mentionné votre nom ‘‘dans aucune de mes lettres, pour la simple raison que je ne vous con- “naissais pas à ce moment-là, que je ne vous avais jamais vu, que je “n'ev.is jamais entendu parler de vous avant de voir votre nom dans les “joirraux à l'occasion de l'affaire de Bois--le-Roi.
‘a première fois que je vous ai vu, fut au mois de mai de cette “annee (4908), lorsque je suis allé vous voir en réponse à votre invita- “tion. Avant cette date, je ne vous avais jamais écrit, je n'étais jamais ‘entré avec vous en aucune communication d'aucune sorte et, jusqu'à “l'époque où votre nom fut mentionné dans les journaux, je n'étais même “pas au courant de votré existence.
“Si le juge d'instruction possède encore mes lettres, je ne doute “point qu'il les laisse voir à votre avocat sur sa prière, et la déclaration “ci-dessus sera facilement vérifiée.
“Votre dévoué, (Signé) “, , . WOOD".
Manière barbare et brutale dont je fus traité en prison.
Dès le commencement de ma détention, je me plaignis amèrement du froid. Les pertes de sang de mes blessures et la douleur m’avaient rendu si faible et si débile que mon état ne permettait pas qu'on me laissât seul dans une chambre, sans feu, sans garde-malade, sans soins d’aucune sorte; et je considère que c’est la chose Ja plus inhumaine, la plus barbare qu’on puisse faire, que de traiter quelqu'un comme j'ai été traité là.
Ma cellule était quelquefois un peu réchauffée par de l'air (pas de la vapeur) qui entrait par une ouverture de quatre à cinq centimètres carrés, dans un coin du plancher, et ce n’était, tout au plus, que vers le soir, qu’une petite chaleur &e faisait sentir dans la cellule, chaleur que la moindre ventilation dissipait en un instant.
On ne chauffait pas pendant la nuit, et aux premières heure du matin, je commençais à frissonner, sans parvenir à me
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view” reçue ublier
Le personnel me changea de cellule, lule avec un thermomètre, au moment eux chauffé. et ils affirmèrent qu’ils t, parbleu ! en ppartements bien chauffés !—et conclurent que je devr. .s en être satisfait.
J’écrivis alors au juge d'instruction comme suit:
Versailles, le 4 jenvier 1907.
A M. MANGIN BOCQUET, Juge d'instruction,
“Monsieur le Juge,
‘je suis glacé, de me coucher pour me ‘“‘Je reconnais bien “à un hom
‘avancé, m'ont “un milieu com
une obstruction insu me soulager, le froi rive entièrement d
“séjour ici.
“porte contre moi, Quel
“Veuillez me pardonner cet état de dépression et agréer, Monsieur le juge, l'expression de tout mon respect, “P. Z. HEBERT",
Lobstruction insurmontable dont je parle dans ma lettre dura
18 jours, depuis le moment où je fus transféré à Versailles, jusqu’au 11 janvier.
Nouvelles confrontations avec la femme Pesnel.
Le cinq janvier, je fus de nouveau confronté avec la femme Pesnel. Sa tactique, la même qu'auparavant, consista à inventer des accusations contre moi et À me menacer d’en inventer encore davantage.
Elle affirma que Miss Northcliff demeurait chez moi quand elle quittait le couvent, que j'avais été son tuteur pendant huit ans, et que je connaisseis parfaitement sa mère, tandis que, dans une lettre que je reçus d’elle peu de jours avant leur visite à toutes deux, suivies de
Lalère une heure après, et dont on parla dans la suite, elle m’informait que Mise Northcliff était une amie à elle, qu'elle sæ proposait de me la présenter dans quelques jours et alors que je n’ai vu Miss Northcliff qu’une seule et unique fois de ma vie, et que j'ai toujours ignoré qui était sa mère.
Comme elle avait auparavant refusé de donner les adresses de Miss Northeliff et de Miss Mary Smith, à moins d’y être autorisée par moi, je déclarai que, non-seulement je l'autorisais à les donner, mais que j'insistais pour qu’elle les donnêt, car je ne les connaissais pas moi-même, elle répliqua qu’elle s’en faisait un cas de conscience, et refusa de les donner.
Elle affirma que j'avais donné à Sudre une liste des obligations qui composaient la fortune de Mary Smith, ce que Sudre affirma ausei dans sa déposition ; mais, plus tard, il se rétracta, en disant que c'était Pesnel elle-même qui la lui avait donnée.
Elle affirma que j'avais montré à Sudre mon coffre-fort ouvert. en lui disant qu’il contenait la fortune de Mary Smith, ce que Sudre, plus tard, nia catégoriquement. Je protestai avec véhémence, à ce moment-là, d’être confronté avec les paroles que Pesnel prêtait aux autres, et je demandai que l’on me confrontât avec les auteurs euxmêmes de ces prétendues affirmations; mais je protestais en vain: le juge d'instruction me dit qu’il me fallait répondre aux on-dit.
Elle fit ensuite une allusion au Maroc, que je ne compris pas, car ce n’était que le commencement d’une histoire d’espionnage qu’elle inventait pour en tirer une accusation contre moi.
Elle demanda aussi que mon coffre-fort, ou “mes” coffres-forts, à ce qu’elle dit, fussent ouverts en présence de l'Ambassade française. Je n’y vis aucune objection, pourvu que je fusse présent.
Le mardi, 8 janvier, Mme Fouilloux, ancienne servante des Cesbron, fut interrogée par le juge d'instruction sur le fait que, peu de temps avant la tentative d’assassinat de Bois-le-Roi, Pesnel la pria d’expédier de Versailles à la gare Saint-Lazare une grande malle, que les agents de police découvrirent ensuite à Bois-le-Roi. M. Hamard, Chef de la Sûreté, exprima la conviction que cette malle était destinée à recevoir mon cadavre après l’accomplissement du crime que les Cesbron avaient en vue pendant la nuit du 19 au 20 novembre 1906, à Bois-le-Roi.
La fille de ce dernier témoin, Mlle A. Fouilloux, fut interrogée aussi. Elle déclara que c'était elle l'intermédiaire par laquelle les lettres supposées venir de Mary Smith, étaient mises à la poste. Elle les recevait directement de le femme Pesnel tout adressées et timbrées, et elle les mettait à la poste à Paris. Elle reçut aussi des textes
de télégrammes, qu’elle recopiait sur les formules imprimées du gouvernement, et qu’elle expédiait.
Autre demande de mise en liberté, et question de désintéresser Lalère et Sudre.
A cet époque, mon avocat avait fait plusieurs demandes pour ma mise en liberté, et il renouvela ses instances. Le juge d'instruction alors, l’air en colère, me dit que, MM. Lalère et Sudre ayant ‘té escroqués, uniquement par suite de mon imprudence, si je ne faisais pas une proposition sérieuse, ou un arrangement précis pour les indemniser, il ne pouvait entendre parler d'aucune demande de mise en liberté; mais il m’affirma que si je les désintéreseais, il m’accorderait mon élargissement. Je lui répondis que, pour rester vivant, je consentais à tout ce qu’il demandait.
Après avoir consulté mon avocat, Me Salmon, je signai un chèque de 8,000 francs le 8 janvier, afin de voir ce que nous pourrions faire avec cette somme; mais Sudre réclamait 8,000 francs pour lui seul, et Lalère 10,400 francs. Me Salmon espérait cependant les satisfaire tous les deux avec le montant du chèque, sinon, il proposerait au juge d’instruction, ou d’accepter la somme en dépôt, comme caution, en attendant la décision du juge à l’audience, ou de retirer plus d’argent de la banque s’il le fallait.
I1 était nécessaire, cependant, d’obtenir la sanction du Procureur de la République pour l’encaissement de ce chèque au Crédit Lyonnais, car une saisie-arrêt avait été placée sur mes fonds, et il fallait attendre cette décision quelques jours. Nous attendîmes alors le résultat.
Certaines personnes, (qui n’étaient pas en prison, qui n'avaient pas reçu deux balles dans la tête et n’avaient point à redouter le danger d’être déconsidérées aux yeux des fanatiques ou des incompétents, mais toujours disposées à se montrer chevaleresques quand cela ne leur demande aucun sacrifice), insinuèrent que mon consentement à désintéresser Lalère et Sudre, constituait un aveu de ma participation aux escroqueries et de ma culpabilité, et que, si je voulais prouver mon innocence, je n’aurais pas dû le faire.
Je ne cherchai point à savoir ce que ces chevaliers d'honneur à bon marché et ces moralistes qui professent de si hauts principes à l’occasion, auraient fait dans les mêmes circonstances. Je me bornerai à rappeler que la puissante Angleterre elle-même a payé £20,- 000 de rançon pour tirer Kaïid MacLean des mains du bandit Raisuli, sans reconnaître la moindre dette envers ce rusé bandit. et je demanderai quelle est la différence ? Je sentais que je mourrais des traitements brutaux auxquels on me soumettait, et j’étais bien content de
consentir à racheter ma vie des mains de ces capteurs ignorants, aveugles, sans coeur, quel que soit le prix demandé par le juge d’instruction.
Barbarie de civilisés.
Le 10 janvier j'eus une autre confrontation avec la femme Pesnel dans le cabinet du juge d'instruction. Elle avait senti ‘immense influence qu’elle exercait sur la crédulité de M. Mangin Bocquet. Elle lui apporta un document de plus de quinze pages de grand papier qu’elle avait écrit comme compte rendu de l’affaire en question; mais ce n’était qu’un tissu de mensonges du commencement jusqu’à la fin, et n’ayant aucun rapport avec l’instruction.
Elle y prétendait que je n’avais pas de conscience, pas de patriotisme, pas de respect pour la vie humaine, pas de sentiment de jusiice, ete. (Quelle compétence, pour juger de ces nobles sentiments !) C’était un véritable amphigouri, qui ferait la honte d’un magistrat en Angleterre, s’il accueillait jamais semblable déposition et en autorisait la publication dans la presse. Pareille licence ne fut jamais,
que je sache, tolérée dans aucune Cour de Justice anglaise.
Galerie féroce.
Pendant le cours de l’interrogatoire, on lui permettait d’aller et venir dans le cabinet du juge d’instruction, librement. J’étais debout près de la cheminée. Elle s’avança vers moi, me saisit, et tenta de m’embrasser (ou de m’étrangler, je ne sais au juste) ; mais, tout faible et épuisé que j'étais, (car il fallait encore me faire soutenir par les assistants pour me rendre au cabinet du juge d'instruction) et les coudes appuyés au mur derrière moi, j’eus juste le temps de repousser cette grosse charpente avec mes mains.
Personne ne savisa d'intervenir, personne ne protesta d’aucune manière. Le magistrat, le gendarme, ainsi que les autres personnes présentes, manifestèrent leur vif intérêt de l’incident, qu’ils regardèrent comme une excellente plaisanterie. Pour moi, ils me firent l’effet d’un tas de caravaniers, s’amusant à lancer des chiens sur un ours muselé, et cela me sembla d’un burlesque bien étrange pour une Cour de Justice. Je m’attendrais, je crois, à trouver plus de dignité dans nne cérémonie d’enquête organisée par le brigand Raisuli ou par quelque tribu sauvage.
Cet incident parait incroyable à toutes les mentalités anglaises, à tel point que je cite le rapport qui en fut fait par le Daily Chronicle du ii janvier 1907, relation qui, sans doute, fut inspiré par M. Man-
gin Bocquet dans ses bavardages accoutumés avec les correspondants de la presse.
“Paris, jeudi soir. La nouvelle confrontation qui eut lieu au- “jourd'hui entre Madame Guérin et le Docteur Hébert, fut touchante. “Dans un besoin d’épanchement, elle tendit la main au docteur. Au “grand amusement de l'audience et à ja consternation du docteur “Hébert, elle essaya de l’embrasser. Le greffier, dane son effort pour “dissimuler un rire irrépressible, en laissa tomber sa plume, et le juge “d'instruction Ini-même ne put s'empêcher de sourire.”
Le correspondant aurait pu ajouter que le juge d'instruction semblait désireux de transformer son cabinet en une arène de cirque, et de s’y bien divertir . Aucun des assistants, sauf moi, ne semblait penser qu’il y eût autre chose qu'une comédie dans toute l'affaire. Tous s’amusèrent énormément. J'étais le seul de l'assemblée qui eût, comme le veau gras en présence du boucher, au retour de l’enfant prodigue, une mine attristée et pitoyable. Quelle honte pour la France civilisée, de voir la façon grossière dont ses fonctionnaires traitèrent un homme dont ils sont forcés de reconnaître maintenant l’insocence !
La femme Pesnel affirma aussi que je devais recevoir de Sudre la somme de 100,000 franes, quand il aurait épousé Mary Smith. Sudre, naturellement, nia cela dans sa déposition.
Dans une autre occasion, lorsqu'elle fut confrontée avec Soleil et moi, elle affirma que j'avais prêté la somme de 300,000 franes à une certaine Esther Laurence, que Soleil devait épouser. Je répondis au juge d’instruction que je ne connaissais personne du nom d’Esther Laurence, que je n'avais jamais prêté 300,000 frs à qui que œ fût, et que je n’avais jamais eu pareille somme à prêter à personne.
Dans ce kaléidoscope de versions différentes et d’affirmations diverses, tout n’était qu’invention pure de sa part, pour embrouiller le juge d'instruction et l’égarer; et il écouta tout, ouvrit une enquête sur tou’, avec une gravité imposante, qui eût semblé risible, si le sujet n’en eût pas été profondément pénible.
Le juge d'instruction ne jugeait pas satisfaisantes mes dénégations au sujet des mensonges qu’elle racontait ; il considérait comme nécessaire que je fisse face à ses histoires et à ses insultes. Dans la condition d’épuisement où je me trouvais, l'effort moral et physique que ces confrontations m’imposaient était plus que je ne pouvais supporter. Aussi perdis-je le peu de forces qui me restaient au lieu de me rétablir, de sorte que, à la suite de ces séances, lorsque je rentrais dans la cellule, javais des accès d’épuisement et de défaillance qui duraient quelquefois un temps considérable.
Les autorités semblèrent tout à fait ignorer mon état; tout au
moins y furent-elles indifférentes, ou bien incapables de se rendre compte de l’état de faiblesse où je me trouvais. Elles s’abandonnèrent au plaisir de me voir aux prises avec ces difficultés, et elles s'amusèrent du conflit avec une joie sauvage.
Le fait est qu’en semblable occurrence, tous leurs efforts tendent à arracher une confession, et les investigateurs serrent les vis à pression de tous les côtés pour extorquer cette confession à l'accusé, par une méthode modernisée de la vielle inquisition. Ils ont plusieurs fois réussi avec la femme Pesnel, mais peut-être ont-ils vu, grâce à elle, qu’il est tout-à-fait aussi facile de faire une fausse confession que d’en faire une véritable, et, neuf fois sur dix, quand un juge d’instruction s’efforce de prendre en faute un accusé, il court le risque d’être trompé lui-même par lui, surtout si celui-ci a quelque expérience de la procédure française.