‹ Un scandale français [microforme]Chapitre 18 sur 45 · CHAPITRE v · texte numérisé non relu

CHAPITRE v

Les témoins.

Opinion de M. Mangin Bocquet sur la bonne foi des témoins français.

On discuta encore une fois le sujet de ma mise en liberté. Le juge d’instruction soutenait qu’il vaudrait mieux attendre que Sudre et Lalère eussent donné leur témoignage, parce que, disait-il, toutes les autres dupes me réclameraient des dommages intérêts, si l’on savait que j’eusse désintéressé Lalère et Sudre.

Mais, lui dis-je, je n’ai jamais vu que ces deux-là.

Cela ne fait rien, ajouta-t-il, Chacun d’eux jurera qu’il a eu affaire à vous, pour obtenir de vous des dommages intérêts. D’après ce qu’ils me dirent, lui et mon avocat, j'en vins à cette conviction qu’en France, il n’y a qu’à instruire un plaideur qu’il lui suffit d'apporter un témoignage de telle ou telle nature pour gagner son procès, et qu’on peut être certain que ce témoignage sera produit.

Je songeai alors que, avec des gens de cette espèce, et un juge d'instruction complaisant, s’il est possible de détenir un inculpé sans aucune preuve ni aucun motif, ce serait une méthode excellente, commode et sans danger pour des escrocs, pour forcer d’honnêtes gens à payer, et les dévaliser, sans avoir à leur braquer de révolver sous le nez. Cela deviendrait inutile, avec l’aide bienveillante du juge d'instruction et du geôlier, qui, tous deux, chacun de leur côté, braqueraient le révolver figurativement parlant.

D'ailleurs, ajouta le juge d'instruction, si Sudre et Lalère étaient désintéressés, cela pourrait bien les empêcher de dire ce qu’ils savent de Paffaire.

Mais alors, répondis-je, si re que vous dites est vrai, il est bien plus probable qu’ils diraient la vérité franchement s'ils étaient désintéressés, que si lobtention des dommages-intérêts après lesquels ils courent, et dont ils savent que je ne suis pas responsable, dépend de leur témoignage.

Bref, le juge d'instruction décida d’entendre Lalère et Sudre,

consentant à m’accorder ma mise en liberté si leur témoignage n’indiquait contre moi que de l’imprudence de ma part, pourvu que je les désintéressasse lorsqu'on aurait débattu le montant des dommages subis par eux. Ces dommages seraient payés, soit avec l'argent saisi au Crédit Lyonnais, soit en déposant 20,000 frs pour couvrir ce qu'ils réclameraient, ainsi que les frais possibles.

La discussion fut encore ajournée, mais cette ecuersation à propos des faux témoins m'avait beaucoup affecté, et m'avait prédisposé à payer n'importe quoi pour ma mise en liberté, d'autant plus qu’en aucune circonstance je ne reçu le moindre encouragement me donnant l'espoir de recevoir justice d’eux.

Cette justice, à leur égard, ne pouvait agir que conformément à leurs décisions. C'était réglé comme du papier à musique.

Dans la matinée du 14 janvier, jour où on devait entendre le témoignage de ‘:lère, j'eus une conversation avec mon conseil, qui me dit qu’il avait eu une entrevue avec M. Brunet, l'avocat de Lalère, et qu'il Asraandait que je signasse une lettre consentant à payer les demv1: es-intérêts réclamés par son client, sous la convention verbale qu'a une déposition préjudiciable ne serait faite contre moi. Je ne vouius pas accepter cette proposition, que Me Salmon lui-même, mon conseil, désapprouvait. Le sujet principal de notre discussion était le montant des dommages, que nous voulions faire estimer à prix exact, et en bonne forme, et d'offrir de déposer cette somme comme caution pour ma mise en liberté.

Je doutais extrêmement que Lalère et Brunet vinssent prêter serment sur ce qu’ils savaient ne pas être la vérité, bien que le juge d'instruction m’eñt dit qu’ils le feraient. Je tentai l'aventure,

J’ai en ma possession un exemplaire officiel du procès-verbal de l'instruction, par le secrétaire du Procureur de la République au Parquet de Versailles, et les citations de témoignages qui suivent sont extraites de cet exemplaire.

Témoignage de Lalère.

Les principaux points du témoignage de Lalère sont :

10. Que la femme Pesnel (Madame Guérin, comme il l’appelait) lui avait parfaitement bien affirmé, depuis longtemps, que j'étais bien le tuteur de Miss Northcliff. Il avait pris des renseignements sur moi (sans que je l’ai eu ni approuvé) chez un M. Goron avant de venir à Londres. Il ajouta qu’il fut parfaitement satisfait de ces renseignements, et que ce furent eux qui l’entraînèrent dans cetie histoire avec Miss Northcliff, et lencouragèrent à lui faire des présents.

20. Qu'il donna formellement sa parole à Miss Northcliff au restaurant Gatti, le jour précédent celui où il me vit pour la première fois; mais, dans une autre partie de son témoignage il dit:

30, Qu’à notre première entrevue, Madame Guérin ou lui, (il ne sait pas lequel) me demanda la permission de se fiancer à Miss Northcliff.

40, Que Pesnel me présenta à lui comme le tuteur de Miss Northeliff, mais qu'il n'avait pas entendu ma protestation contre cette appellation, bien qu’il reconnût m'avoir entendu dire que je lui donnerais des conseils ai elle m’en demandait, et même me l'avoir entendu répéter à plusieurs reprises.

50. Que je ne lui ai jamais dit que j'étais le tuteur de Miss Northcliff, mais que j'en avais l'air.

60. Interrogé sur le fait de savoir si Miss Northcliff demeurait chez moi, il affirma que, lorsqu'il la vit chez moi, elle était coiffée et habillée de la même façon qu’à leur première entrevue au Criterion, et que la veille, quand ils se fiancèrent.

Interrogé sur le fait de savoir si Miss Northcliff avait changé de robe chez moi avant de sortir avec lui, il répondit: “Ce que je “puis dire, c’est que je suis certain qu’étant donné le temps que nous “avons passé ensemble, elle n’a pas eu le temps moral de se désha- “biller, car nous sommes sortis presqu’aussitôt.”

%o. Qu’à l’occasion de sa visite avec M. Brunet, il affirma “qu’il me l’avait présenté comme ayant autorité pour discuter les “questions d’intérêt à la place de sa famille,” et que je lui ai dit que “Miss Northcliff était à Londres.”

80. Que, pendant ma conversation en anglais avec M. Brunet, “il entendit le mot Guardian,” (le témoignage ne dit pas qu’il m’a entendu dire le mot “Guardian”) qu’il prononça “Gouardiane,” et il expliqua, à un interrogatoire postérieur, que c'était M. Brunet qui, après avoir quitté ma maison, avait appelé son attention sur ce que le mot gouardiane avait été prononcé pendant notre conversation, que j'interrompis, disant que c'était mal à nous de parler anglais, puisque M. Lalère ne comprenait pas, et qu’ensuite, nous conversâmes en français.

90. Qu'il me dit qu'il n’avait aucune confiance en Madame Guérin, et qu’il préférait traiter les affaires sérieuses avec moi, et que je lui répondis “Vous avez bien tort, il faut toujours avoir confiance dans les dames; je ne peux ni ne veux rien faire moi-même.” I! ajouta qu’il me répéte plusieurs fois la question, et que je lui ré. pondis toujours de même, ajoutant toujoure :“Voyez Madame Guérin”

100. Que j'ajoutai que, s’il avait besoin de m'écrire, il n'avait qu'à le faire, et que je lui répondrais .

1lo. Que je lui dis que je partais en voyage, et qu’il se retira plutôt froidement.

120. Le reste du témoignage de M. Lalère consiste principalement en déclarations qu'il m'attribue, hypnotisé qu’il était par la femme Pesnel, comme on peut facilement le voir par cet aveu qu’elle lui avait bien précisé, depuis longtemps, que j'étais bien le tuteur de Miss Norteliff. Il en était devenu si persuadé, avant même de m'avoir jamais vu, qu’il ne put se rendre compte de ce que je lui disais, ni comprendre les protestations que je lui fis contre cette appellation, protestations que je considérais tout-à-fait suffisantes pour rendre la chose compréhensible à n’importe quel homme d'intelligence ordinaire, et pour le peu de temps qu’il passa avec moi. J’ajoutai que pas un anglais n’aurait cru nécessaire de le lui répéter davantage dans ces circonstances.

Témoignage de Brunet.

Les points les plus importants du témoignage de Brunet sont :

lo. Que M. Lalère lui demanda s’il voulait l'accompagner à Londres, et, comme il devait justement aller en Angleterre, il accepta, à titre purement amical. (Légalement, c’aurait été un acte répréhensible de sa part, comme avacat, d'accompagner un client pour recueillir le témoignage d’un adversaire contre ce dernier.

20. Qu'ils allèrent à Richmond, et apprirent qu’il n’y avait jamais eu là de couvent tel que ia femme Pesnel l’avait indiqué.

ÿo. Que lorsqu'il entra chez moi, ils furent introduits dans un salon de réception au rez-de-chaussée d’une petite maison particulière.

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