Qu'il n’y avait aucun client
50. Que j’eus le soin de m’asseoir sur un fauteuil à contre-jour.
60. Que M. Lalère me le présenta comme un de ses amis exerçant la profession d’avocat à Paris.
%o. Que la conversation eut lieu en anglais et en français, mais surtout en français.
80. Qu'il me demanda que M. Lalère fut admis à voir Mlle Northcliff, et que je lui répondis qu’elle était en voyage; que M. Lalère aurait dû prévenir Mme Guérin, s’il voulait voir la jeune fille; que, moi-même, d’ailleurs, je partais en voyage le soir même.
90. Que M. Lalère me dit que c'était avec moi qu'il entendait traiter la question, et non pas avec Mme Guérin, et que je lui expliquai d’un ton sarcastique qu’il avait tort, car on devait toujours avoir con-
fiance dans les femmes, et que je prononçai ensuite plusieurs fois les mots “guardian” et tuteur s'appliquant à mon rôle vis-à-vis de Mlle Northcliff, que j'ai appelé plusieurs fois ma pupille. (Ce qui se traduit par le mot “ward” en anglais; mais Brunet n’a pas pu donner d’autre mot que “pupille” pour le mot anglais qu’il prétendit que j’avais employé, tandis que le mot “pupil” en anglais, veut dire tout autre chose, à savoir: élève, écolière, etc.)
100. Que j'ai dit encore que, dès l'instant où Mlle Northcliff manifesterait le désir d'épouser M. Lalère, mon autorisation lui était acquise, et que j’ajoutai que M. Lalère était au courant des questions de fortune concernant Mlle Northcliff, et que nous nous sommes quittés sur cette conversation.
Lorsqu'il eut rendu le témoignage ci-dessus, je me levai et, me tournant vers lui, je fis appel à son honneur, le priant de dire la vérité, et de rectifier ce qu’il venait de dire, qu’il savait ne pas être la vérité.
Il répondit qu’il avait dit la \-rité.
Je me tournai alors vers le juge d'instruction et lui dis que je jurais qu’il ne disait pas la vérité.
11 répondit en jurant qu’il avait dit la vérité.
Alors je m’adressai à lui, en lui disant: “Je suis surpris qu'un “homme de votre condition vienne ici affirmer sous la foi du ser- “ment, ce que vous savez être absolument faux.”
11 me répondit: “Vous êtes un inculpé, je ne vous écoute pas.
Mon témoignage.
Mon témoignage à moi sur les faits, le voici :
Au moment où Lalère et Brunet me firent visite, j'étais occupé à me préparer pour me rendre hors de la ville, lorsque j’entendis sonner à la porte. Ils furent introduits dans la salle de réception du rezde-chaussée. Je me présentai à eux au bout d’à peu près dix minutes. M. Lalère me présenta son compagnon comme avocat, celui qui s'occupait des affaires de sa famille, ce qui me surprit un peu, car je ne m'attendais pas à leur visite.
Brunet s’adressa À moi en anglais, faisant quelques remarques sur Londres. Je lui répondis en anglais, puis parlai français immédiatement, faisant remarquer que nous devions parler français, puisque M. Lalère ne comprenait pas ‘anglais.
Il n’y avait aucune raison pour converser en anglais au sujet des affaires de M. Lalère, celui-ci présent, lorsqu'il ne pouvait parler un
seul mot d'anglais, d'autant plus que je comprenais le français de M. Brunet bien mieux que son anglais.
Je regardai cet effort de M. Brunet comme une vanité pardonpable chez un français désireux de montrer qu’il pouvait dire quelque chose en anglais.
M. Lalère me demanda où il pourrait voir Miss Northeliff. Je lui répondis que je ne savais pas où elle était. Je pensais qu’elle était en vacances, car la femme Pesnel me l'avait dit; mais je lui fis observer qu’il aurait dû m'écrire pour me donner un rendez-vous avant de venir, chez moi, s’il désirait me demander quelque renseignement, et je lui aurais répondu; car, en ce moment, j'avais besoin de me préparer pour me rendre hors de la ville, et j'étais obligé de le renvoyer à la femme Pesnel, car je ne pouvais pas moi-même lui donner les renseignements qu’il me demandait, n’en sachant rien.
Brunet me dit qu’ils avaient été à Richmond et Kew Gardens, mais ils n’avaient pu trouver l’adresse de Miss Northcliff; c’est pourquoi ils étaient venus chez moi. Je lui répondis que je ne connaissais pas son adresse, mais tout naturellement, cela voulait dire selon lui pour certain que j’essayais de les tromper.
Je ne savais pas non plus que Lalère eût dépensé le moindre argent pour sa fiancée. Ils ne me dirent rien à ce sujet, et, comme j'ai souvent entendu parler d’amoureux qui se brouillent et se raccommodent ensuite; en conséquence, je considérais que j'aurais tort d’intervenir en quoi que ce fût.
M. Lalère me dit qu’il n’avait confiance ni dans la femme Pesnel, ni dans les femmes en général, et qu’il préférait traiter avec moi pour son mariage. ;
Je lui répondis que je ne pouvais ni ne voulais m’occuper de rien dans cette affaire, et je lui répétai plusieurs fois, comme il le dit dans son témoignage, d’aller trouver la femme Pesnel, car cette affaire ne me regardait pas.
De plus, s’il avait l’intention de se marier, il fallait qu’il eût confiance en quelques femmes, car il ne pouvait pas facilement, sans le concours de quelques-unes d’elles, se marier.
Tout ce que je pourrais faire en cette affaire serait de donner des conseils à Miss Nortcliff dans son propre intérêt, si elle me le demandait, et cela, non pas en ce qui concernait ses propres sentiments envers lui, ce qu’elle devait décider toute seule, ca: je ne pouvais rien avoir à y voir.
Je leur rappelai, alors, que j'avais à sortir, et je les renvoyai encore une fois à la femme Pesnel. Ils partirent brusquement, et mécontents, comme le dit M. Lalère dans son témoignage : ils se retirè-
rent plutôt froidement, parce que, comme il le dit aussi, je ne pouvais et ne voulais traiter avec eux, et que je ne pouvais pas leur donner l'adresse de Miss Northcliff.
Aucun des mots “guardian”,, “tuteur”, et “pupille”, ni aucun autre de signification semblable, ne furent jamais prononcés par aucun de nous pendant notre entrevue, et l'affirmation qu’un de ces mots ait été mentionné est contraire au fait.
Ce n’était pas dans ce but là qu’ils venaient chez moi, mais c'était avec l’idée d’obtenir de moi l’adresse de Miss Northcliff, afin de se passer de Pesnel, peut-être, si j'avais voulu traiter l’affaire avec eux.
J’avouai qu’au moment de la première visite de Lalère chea moi, Pesnel me l’introduisit comme le fiancé de Miss Northcliff, et moi, à lui, comme son tuteur; mais j'affirmai que je lui avais dit plusieurs fois que je n’étais pas son tuteur, tout en offrant, comme une sorte d’alternative, à lui donner des conseils si elle me le demandait.
A la fin de ma confrontation avec Lalère, on me présenta un document à signer, par lequel je reconnaîtrais avoir été imprudent. C’était la condition sine qua non de ma mise en liberté, en outre des conditions, pour désintéresser Lalère et Sudre, mentionnées plus haut. J'hésitai à déclarer directement que j'avais été imprudent. Après y avoir introduit que'ques modifications, autant que mes efforts dans ce sens purent prévaloir, et par anticipation de ma mise en liberté, qu’ils faisaient miroiter à mes yeux pour m’induire à le signer, et devant leurs affirmations répétées, comme si c’était une ordonnance judiciaire venant d'eux-mêmes, que j'avais été imprudent, le document fut reconstruit et inséré dans les minutes de mon témoignage sous la forme de réponse à une question du juge d'instruction comme suit :
“Tout en protestant de mon innocence, je reconnais aujourd’hui “d’après tout ce que j'ai lu et tout ce que j'ai entendu, que je me suis “prêté sans le savoir à des manoeuvres d’escroquerie que j'ignorais “complètement et auxquelles j'étais absolument étranger. Mais si “je n’ai pas protesté plus énergiquement contre le qualificatif de tu- “teur que l’on m’a prêté pendant la conversation, c’est parce que, “ayant protesté dès le commencement, jai cru inutile de recommen- “cer mes protestations au cours de la conversation. Mais comme je “reconnais que cette imyrudence a pu motiver les versements, par M. “Lalère, de bijoux et autres objets dont je n’ai pas profité, je veux que “M. Lalère soit dédommagé et que, après discussion contradictoire, le “montant du dommage subi par lui, lui soit donné avec l’argent saisi “au Crédit Lyonnais.”
(Signé) P.Z. HEBERT
Cette déclaration me fut imposée comme un sine qua non pour m'accorder ina liberté provisoire, que je considérais absolument nécessaire pour sauver ma vie, comme on peut le voir par mes lettres au juge d'instruction; quoiqu’il pensait ou prétendait penser que je feignais d’être malade. On me demanda de reconnaitre que j'avais été un instrument qui permit à Pesnel d’escroquer Lalère.
Naturellement, je vis que Pesnel avait fait usage de mon nom pour en imposer à Lalère et le juge d'instruction prétendait que j'étais responsable pour les dommages civils subis par Lalère; mais je ne considérais pas que j'avais été imprudent, parce que je ne le savais pas et j'insistai à répéter trois ou quatre fois dans cette déclaration que je ne le savais pas, parce que je considérais que les gens intelligents verraient que je n’avais pas été imprudent si je ne savais pas que Pesnel avait fait usage de mon nom pour en imposer à Lalère. Le Parquet soutenait que j'avais été imprudent—pas moi—afin de me faire désintéresser Lalère et Sudre, ce que je voulais bien faire pour obtenir ma mise en liberté.
Mais examinons ce que le paragraphe veut dire quand on l'interprète comme il doit l'être.
Tout en protestant de mon innocence, ne demande aucune explication, Cette phrase est réduite à sa plus simple expression.
On verra de plus que j'ai insisté sur le fait que je ne savais pas que Pesnel avait fait usage de mon nom pour en imposer à Lalère et je l'ai répété trois fois dans cette déclaration. J’y ai aussi affirmé deux ou trois fois que j'avais protest contre la qualification de tu teur.
La question, maintenant devant nous à décider est, combien de fois j'aurais dû protester pour qu'on me considérât prudent. Les auteurs de ma détention concluaient que j'aurais dû protester plus de fois que je ne l’ai fait. Disons cinq ou six fois.
Très bien, alors, si cela me procure ma mise en liberté, je concèderai que j'aurais dû protester cinq ou six fois; mais dans mon esprit, bien que j’aie protesté deux ou trois fois, je considère qu’une fois aurait dû suffire à dire à un homme que je n’avais jamais vu de ma vie auparavant, qui vint chez moi sans mon invitation, sans m'avoir averti de sa visite et qui resta en ma présence seulement vingt minutes Une fois dans vingt minutes je considérais suffisant. Le Parquet a pensé que j'aurais dû le faire cinq ou six fois. Très bien, à ce compte, il est “évident” que j’ai été imprudent et je consens à payer pour obtemir ma mise en liberté.
Mais est-ce que le juge d'instruction et le Parquet croyaient réellement que j'avais été imprudent? Ncen, ils ne le croyaient pas ;
parce que 3% mois plus tard, après avoir eu le temps de reconsidérer la question, ils ne me firent même pas de procès et je bénéficiai d’une ordonnance de non-lieu; mais ce qui va encore plus au fait, et prouve ma contention conclusivement, c’est qu’ils me rendirent tout le montant de ma caution d'argent, sans en payer un sou à Lalère ou à Suère; bien qu’ils eussent ma déclaration signée dans le dossier. N ‘estce pas suffisant pour prouver qu’ils ne croyaient plus que j'avais été imprudent ?
En outre, la Cour d’Appel de Paris, cinq ou six mois plus tard encore, alla plus loin que le Parquet de Versailles. Elle me reçut comme “partie civile” ce que le Tribunal de Versailles avait refusé de faire pour moi. Elle m’accorda des dommages contre Pesnel et me rendit les 2,000 francs que j’avais dû déposer comme garantie des frais possibles, dans le cas ou j'aurais perdu l'appel.
Une admission comme “partie civile” est un procédé de la Cour en France, qui dans les circonstances où je me trouvais, allait plus loin qu’un non-lieu en ma faveur et changeait ma position de défendant en celle de plaignant. C'était une décharge complète de toute culpabilité de ma part, par la Cour d’Appel de Paris.
Critique des témoignages de Lalère et de Brunet.
Si l’on compare le témoignage de Lalère avec celui de Brunet, au sujet de leur visite chez moi, il ne parait pas que les deux témoins racontent le même incident. Les contradictions sont évidentes et des plus impertantes, mais si l’on admet que Lalère ait déformé mes déclarations à cause de l’état de suggestion dans lequel l’avait placé Pesnel, sen témoignage et le mien peuvent facilement se concilier, Ie tfmoignage de Brunet, lui, ne peut s’accorder avec ni l’un ni l’autre.
Brunet affirma que j'avais dit que dès l'instant où Miss Northcliff manifesterait le désir d’épouser M. Lalère, mon autorisation lui était acquise. M. Lalère, au contraire déclara qu’ayant proposé de traiter les affaires sérieuses avec moi au lieu de Pesnel, je lui répondis que je ne pouvais ni ne voulais rien faire moi-même et que, bien qu’il me répétñt plusieurs fois la question, je lui répondis toujours de méme, ajoutant toujours: “Voyez Madame Guérin” :
Brunet affirma que j'avais déclaré plusieurs fois en leur présence en anglais et en français, mais surtout en français, que j'étais le gardien, le tuteur de Miss Northcliff et qu’elle était ma pupille. Au contraire, M. Lalère déclara qu’il n’avait pas entendu ces mots en
français, mais que M. Brunet appela son attention, après être sortis de chez moi, sur le mot “gouardiane” qui aurait été prononcé pendant notre conversation en anglais, sans pouvoir dire qui l'aurait prononcé.
Mais je demande quel aurait pu être le motif de Brunet en demandant à Lalère, à leur sortie de chez moi, s’il avait entendu le mot “gouardiane” pendant notre conversation en anglais, étant donné que M. Lalère ne comprend pas du tout cette langue, si c'était vrai que je leur avais aussi déclaré plusieurs fois en français, la langue muternelle de Lalère, que j'étais le tuteu: de Miss Northcliff et qu’elle était ma pupille, ce que Brunet affirme, mais que nie Lalère.
N'est-ce pas là une preuve concluante que le témoignage de Brunet est une distortion de faits qui s’est développée par degrés dans son esprit ? N’est-il pas évident qu’à ce moment-là, Brunet n'avait pas dans l’idée de dire que j'avais mentionné ces mots en français, et que ceci ne lui vint que plus tard ?
Seule, il me semble, la perspicacité pénétrante et imaginative d’un Mangin Bocquet était capable de trouver une vraisemblance quelconque dans un labyrinthe de contradiction tel que le témoignage de Brunet, où il enregistra des impressions et des désirs que Mangin Bocquet accepta comme faits positifs.
D’autres contradictions entre leurs témoignages, bien que moins importantes, ne sont pas moins remarquables ; par exemple, Brunet dit que Lalère me le présenta comme un de ses amis. Lalère, lui, dit qu’il me le présenta comme un homme qualifié pour discuter les affaires d'intérêt de sa famille ; cela voudrait dire qu’il l’amena chez moi pour lui rendre un service professionel. Lalère confirme cette opinion dans son témoignage quand il relève Brunet, (sans doute sur la demande de ce dernier) du devoir du secret professionnel envers lui, ce qui découvre le jeu de Brunet, quand celui-ci dit qu’il accompagna Lalère purement en ami.
Brunet, au commencement de son témoignage, est visiblement insinuant et injuste. Par exemple, il dit qu’à l’occasion de leur visite chez moi, on les fit entrer dans un salon de réception au rez-de-chaussée d’une petite maison particulière ; qu’il n’y avait aucun client; que j'eus le soin de me placer sur un fauteuil à contre-jour, etc.
Puisqu’il faut être précis la pièce dans laquelle ils furent introduits est un salon, au rez-de-chaussée, de 7 mètres 20 de long sur 5 mètres de large. Le plafond est à 4 mètres au-dessus du parquet. D'ailleurs, ça n’indique pas beaucoup d’égards pour l'exactitude, que d’appeler n’importe laquelle des maisons Georgiennes de York Place,
“une peite maison particulière”. La mienne, comme c’est indiqué sur la façade, est l’ancienne résidence de William Pitt.
Du reste, en France, le mot “petite maison” est un terme de mépris. Que connaissait-il de ma maison, pour en parler avec mépris, sous le sceau du serment, en qualité de témoin ? Il en connaissait seulement les bonnes références que Lalère avait obtenues sur mon compte chez M. Goron ;
La comédie aurait été complète si j'avais réclamé des dommagesintérêts à M. Goron, qui m’est tout-à-fait inconnu, pour avoir dit à Lalère, sans ma permission et à mon insu, que j'étais un homme honorable et honnête, ce qui donna le moyen à Pesnel, à mon insu également, d’escroquer Lalère, qui me réclama de le dédommager en conséquence, et ce qui fit supposer aux sages autorités de Versailles que j'étais un criminel; mais Brunet n’a pas réussi à inspirer l'esprit de son idée à Lalère, dont la naïveté fit échouer sa barque.
Tout ce que Lalère put indiquer par son témoignage, c’est qu’il était sous l'impression que j'étais le tuteur de Miss Northcliff ou qu’il le croyait; mais il montra aussi visiblement que son impression avait sa source dans les suggestions de la femme Pesnel et non dans les miennes.
Mais Lalère qui, comme Sudre, avait fait la connaissance de Pesnel par le moyen d’une annonce de mariage dans les journaux, aurait dû être sur ses gardes contre elle et me demander des renseignements sur ce qu’elle lui avait dit de moi. Au contraire, Pesnel m'avait donné à entendre à moi que Miss Northcliff et Miss Smith étaient ses propres amies, qu’elle chaperonnait.
D'ailleurs, la description singulière que Pesnel m’avait donnée de M. Lalère ne me rendit pas anxieux de faire sa connaissance au moment où elle me rendit visite avec lui. Je n’ai pas besoin de répéter tout ce qu’elle me dit de lui, excepté ce qu’elle en répèta dans son témoignage du 27 Novembre 1906, qui est comme suit :
“Quand à M. Lalère, c’est un homme éteint qui ne retrouve ses facultés mentales et autres que dans des circonstances particulières... De plus, il est atteint d’une perversion de goût extraordinaire; c'est ainsi qu'après un très bon repas chez Paillard ou dans un Restaurant à la mode, il allait manger chez un boulanger des colifichets pour oiseaux, des résidus de biscuits, même, comme je l’ai vu faire à Londres, des biscuits pour chiens (un témoignage tout-à-fait singulier d’une accusée pour faire partie d’une instruction judiciaire).
Pesnel pouvait imaginer tout cela, simplement en regardant un homme qu’elle verrait pour la première fois, sans aucune preuve de
fait, et elle pouvait l’affirmer sous serment avec l'apparence de conviction d’un nouveau converti à l’Islamisme. Elle pourrait affirmer quelque chose semblable de qui que soit si cela lui était de quelque utilité de le faire. Elle le faisait tout simplement pour en 1mposer au juge d'instruction.
Aucune autre mention de tuteur ou de mariage ne m'avait jamais été faite par Pesnel que ce que j'ai mentionné ici. Je ne savais rien du tout de ses transactions matrimoniales avec Lalère, comme on peut le voir par les lettres qu’elle m'avait écrites et Lalère ne m'en dit rien du tout. Comment, alors, aurais-je pu imaginer que Lalère s'attendait à recevoir ma permission pour se marier ? Tout ce que je désirais était de le voir parti de chez moi, et je ne fis plus que peu attention à ce qu’il disait, le luissant à Pesnel une grande par ‘ie des vingt minutes qu’il passa dans mon domicile.
Je demande qu'on me renvoie à Lariboisière.
Je m'étais senti très malade jusqu’au moment de ma confrontation avec Lalère et Brunet, mais je fis un effort suprême pour y faire face, soutenu par l'espoir qu'ils témoigneraient conformément à la vérité des faits, et par anticipation de ma mise en liberté, qui me donnerait les moyens de recevoir le traitement convenable et les soins dont j'avais tant besoin; car jusqu’à ce moment, mon état avait plutôt empiré que pris du mieux. Je devenais de plus en plus faible au lieu de reprendre mes forces. J'avais eu plusieurs accès d'épuisement et d’évanouissement, surtout après les épreuves pénibles de confrontation. J’en avais parlé plusieurs fois à Mangin Bocquet pendant mes entrevues avec lui, et je craignais ne jamais pouvoir sortir en vie de cette prison.
Ces accès s’annonçaient par une aggravation des bourdonnements d’orcilles. La iumière artificielle dans ma cellule paraissait quelquefois être le point de départ d’une attaque; javais le vertige et des éblouissemenis; mes yeux étaient d’une sensibilité extrême à la lumière et j'avais une grande difficulté à distinguer les objets devant moi. Ces symptômes quelquefois disparaissaient graduellement ou bien s’augmentaient jusu.'à défaillance complète et perte de connaissance.
Ma confrontation avec Lalère et Brunet avait été longue et harassante plus que de raison, étant donné l’état d’épuisement où je me trouvais. Quand je retournai dans ma cellule, supporté par les gendarmes, je ne pus prendre aucune nourriture, et, après quelques mo-
ments, j'eus un accès d'évanouissement, la plus grave que j'aie éprouvé dans cette prison. J'étais assis sur mon lit et je tombai en avant sur le plancher. Impossible de me mouvoir pour regagner mon lit. Je sentais ma gorge sèche et brûlante. Je pensai que la vie me quittait.
Quelque temps après, (je n'eus aucun moyen d'estime” combien de temps) je réussis à me traîner jusqu'à mon lit, où je demeurai tout épuisé jusqu’au matin, sans me déshabiller.
A mon lever, je trouvai du chocolat que j'avais ordonné le jour précédent et le bus avec avidité, ce qui me remit un peu.
Ensuite j'écrivis la lettre suivante à Mangin Bocquet, qui, j'en étais sûr, la lirait, car, à son point de vue, toute communication de moi pouvait être la confession de culpabilité qu'il cherchait toujours
à obtenir, avec un zèle “féroce.”
Versailles, le 15 janvier 1907.
A M. MANGIN BOCQUET, Juge d'instruction.
“Monsieur le Juge,
“Je crains de vous ennuyer en venant encore vous parler de mes “misères. Je désirerais entrer à l'hôpital demain, si vous vouliez me le “permettre. Je pourrais venir à l'interrogatoire vendredi (jour fixé pour “le témoignage de Sudre). La raison en est que la balle qui m'a blessé “n'a pas été retrouvée, bien qu'on ait fait des efforts pour la localiser à “Lariboisière, et j'ai une douleur persistante dans la joue, apparemment “dans l'os. La lèvre, et une partie de la joue, sont paralysées de ce côté, “et c'est ce qui m'empêche de parler aussi distinctement qu'auparavant. “Je désirerais que les médecins, y compris plusieurs spécialistes qui ont “suivi mon cas jusqu'ici, voient ma condition présente. Je pense qu'ils “sont en état de former une opinion plus exacte de ma condition que tout “autre médecin qui ne m'aurait pas encore vu, et je crains qu'en tardant ‘davantage, on ne rende cette paralysie permanente.
“De plus, mon ouie est affectée; une des balles que j'ai reçues a tra- “versé la trompe d'Eustache d'un côté, et j'entends des bourdonnements “presque continuels dans cette oreille, ce qui me gène beaucoup pour “entendre et, quelquefois, m'en empêche complètement. Plus je tarde, “plus les difficultés de remédier à ces conséquences de mes blessures “s'accentuent.
“Je remarque, aussi, que la rhinite dont j'ai souffert pendant mon “séjour à l'hôpital menace de reparaître, surtout les jours de froid. Je “pourrais ajouter que mes forces ne se récupèrent pas. Je ne dors presque “pas; je ressens toujours une fatigue extrême. Toutefois, pour rentrer à “l'hôpital Lariboisière, il me faudrait bien de l'argent pour régler la petite “note que je leur dois déjà.
“‘Voudriez-vous aussi me permettre de prendre un peu de linge dans “mes malles, et en particulier des mouchoirs et des chemises propres?" (Ma prière précédente, dans ma lettre du 4 janvier, de me permettre d'extraire des flanelles de mes malles pour me couvrir plus chaudement, n'avait encore reçu aucune réponse).
“Voudriez-vous aussi, puisque ma demande de mise en liberté m'a “été refusée, me rendre le chèque de 8,000 frs que j'ai fait en faveur de “M. L. Mouthiers?
“M. le gardien-chef m'a parlé hier d'un dépôt d'argent qu'il demande
“pour mon alimentation; je désirerais lui donner satisfaction aussitôt que “vous aurez reçu les 500 frs du Créd't Lyonnais.
“Entin, vous trouverez, ci-inclus, la reponse à l'une de ces double “questions de Madame Pesnel que nous avions commencé à rédiger dans “l'interrogatoire à la tin de la séance de jeudi dernier, mais que nous
“n'avons pas terminée, “Daignez, Monsieur le juge, accepter l'assurance de mon profond
“respect.
(Signé) P. Z. HEBERT”".
Effet de ma demande.
Mon état de santé fit beaucoup de bruit. "Tous ceux qui m'entouraient, du plus ignorant jusqu'au plus sage, y compris le docteur de la prison, s’érigèrent en autorités, pour expliquer de la manière la plus naturelle, les symptômes que je ressentais. Tous, sans exception, avaient eu eux-mêmes les mêmes symptômes, dont ils se remirent parfaitement bien, sauf, pourtant, les deux balles dans la tête, ce qui n’était, d’ailleurs, qu’une question insignifiante, vu qu’ils n'avaient jamais éprouvé cette expérience eux-mêmes.
Le juge d'instruction feignait d'employer toute son influence et de faire des efforts inouis pour m'envoyer à quelque hôpital. On m'envoya le docteur de la prison, dont le principal soin consiste, moins à guérir les prisonniers, qu'à délivrer un certificat de décès quand ils ont cessé de respirer, afin de mettre l'administration à l'abri de tout blâme. 11 m’examina, et me dit qu’il ne voyait pas la possibilité de m'envoyer à aucun hôpital, vu qu’il ne serait plus possible d’exercer le même contrôle sur ma détention, le devoir du corps des officiers de la prison étant de tenir l'accusé à la disposition de la justice.
Il y avait une infirmerie dans la prison; il ne me conseillait pas d’y aller; car il n’y avait pas d’infirmier pour donner des soins; il n’y avait que le gardien, qui n’était pas obligé de donner des soins aux malades; d’ailleurs, presque tous ceux qui y étaient confinés étaient poitrinaires au dernier degré et, en somme, j'y trouverais moins de confort que dans ma cellule. Lidée en fut, en conséquence, abandonnée.
De l'attitude du juge d'instruction en face des témoignages de Lalère et de Brunet.
Dans le cours de la journée, je m'étais considérablement remis de l'effet de mon accès d’évanouissement de la nuit précédente. J'avais pensé que, n’entendant plus parler du chèque de 8,000 frs, qui n'avait pas été présenté à la banque, ma demande de mise en liberté avait été refusée, et que d’autres efforts n’auraient pas de suite. D’un autre côté, j'avais espéré que, si javais pu obtenir deux ou trois jours de
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repos et de soins à l'hôpital, j'aurais récupéré mes forces suffisamment pour supporter ma confrontation avec Sudre, qui avait été fixée au vendredi suivant, 18 Janvier, mais cet espoir aussi avait été déçu.
Dans l'intervalle, le juge d'instruction concentrait tous ses efforts, en faisant usage du témoignage partial et injuste de Brunet contre moi, pour m’extorquer une confession de culpabilité. 11 paraissait prendre Brunet pour un oracle, acceptant ses impressions pour des faite absolus, son opinion pour règle de conduite, ses affirmations insinuantes contre moi comme un témoignage impartial, au lieu d’un plaidoyer d'avocat rempli de préjugés, et il appuya surtout sur son désintéressement, qu’il supposait “indubitable” dans cette affaire.
Je lui fis remarquer que le témoignage de Brunet était contredit par celui de Lalère ; que si Brunet affirmait que j'avais prétendu être le tuteur de Miss Northeliff et qu’elle était ma “pupille’, le témoignage de Lalère le contredisait,
Le juge d'instruction soutenait que le témoignage de Brunet confirmait ce que Lalère paraissait penser, mais que, par délicatesse, il n’osait pas affirmer, à savoir que j'étais ou avais prétendu être le tuteur de Miss Northeliff.
Je lui répondis que le témoignage de Brunet ne pouvait pas confirmer ce que Lalère n’avait pas dit, et que, quoique j'aie pu dire à Brunet à l’occasion de sa visite chez moi, ça n’aurait pu en aucune manière être la cause qui aurait induit Lalère à dépenser son argent un mois auparavant.
Par la suite, j'écrivis quatre mémoires de suite, critiquant le témoignage de Lalère et de Brunet en réponse à autant d’objections successives présentées À mes réfutations par Mangin Bocquet. Ces mémoires se composaient en substance des arguments que j'ai exposés ici dans cet essai. Cependant, le 17 janvier, nous eûmes une autre conférence, et Mangin Bocquet consentit finalement à me rendre ma liberté provisoire aux conditions ci-dessus mentionnées, si le témoignage de Sudre, qui devait être entendu le jour suivant, ne m’incriminait pas plus que celui de Lalère. En conséquence, il endossa le chèque de 8,000 frs comme suit :
“Nous, Léon Mangin Bocquet, juge d'instruction de l'arrondissement ‘“‘de Versailles, déclarons lever jusqu'à concurrence de 8,000 frs la saisie “pratiquée par nous, sur les sommes et valeurs déposées par le docteur “Hébert au Crédit Lyonnais de Paris.
“Versailles, le dix-sept janvier mil neuf cent sept. “(Signé) MANGIN BOCQUET."
Le juge d'instruction alors, confia le chèque, pour en toucher le montant, à M. Léopold Mouthiers Audiencier au Parquet de Versailles, à l’ordre de qui il était payable, afin d’avoir les 8,000 frs en eapèces pour le 18, lorsque le témoignage de Sudre aurait été entendu, et pour faire en même temps un arrangement pour le désintéresser eusuite, lui et Lalère.
Le témoignage de Sudre, ainsi qu’on le verra plus tard, fut tout-à-fait discrédité par les déclarations qui furent réfutées par sa propre rétraction, par ses propres lettres, qui furent produites, et par son notaire.
Témoignage de Sudre.
La femme Pesnel, à ma connaissance, avait eu plusieurs entrevues avec Sudre ou était en correspondance avec lui presque tous les jours, précisément avant l'attentat sur ma vie, qui eut lieu dans la nuit du 19 au 20 novembre 1906, et c'était sans doute un arrangement entre eux, qui le détermina, sur le conseil de la femme Pesnel, à por-
ter contre moi une plainte qui fut déposée le 15 novembre, quatre jours avant l’attentat, dans l'espoir de se remplir les poches en obtenant de moi les dommages-intérêts qu'il ne pouvait obtenir de la femme Pesnel, qui était sans le sou.
Je ne suis pas bien sûr qu’il ne connût pas d'avance quelque chose de leur projet de m’assassiner. On m’assura qu’il se présenta chez moi, au 14 York Place, le lundi 19 novembre, avant la nuit du crime, et il répondit à l’appel de la femme Pesnel, quand celle-ci lui adressa un télégramme de Ponthierry dans l'après-midi du 20,
Je ne sais pas quel aurait pu être le but de sa visite à Londres, à ce moment. Se serait-il absenté de France pour éviter que les soupçons ne planent sur lui ? S'il ne savait rien de ce que le couple Cesbron se proposait de faire, pourquoi la femme Pesnel lui aurait-elle télégraphié dans sa détresse ? Quelle protection ou quelle aide en espérait-elle ? Mon opinion est qu’elle voulait lui suggérer quelque projet pour se faire disculper par son témoignage.
Plusieurs fois, pendant le cours de l'instruction, la femme Pesnel demanda au juge d'instruction de lui permettre d’avoir une conversation privée avec Sudre, ce qui lui fut accordé ; alors ,sans doute, elle le poussait à poursuivre un plan qu’elle lui avait tracé; mais elle lui en demanda trop, et il s’épouvanta du parjure qu’elle attendait de lui.
Dans sa plainte, il niligua :
10. Que je lui avais fourni une liste d'obligations qui compo-
suien tion, Pesan penda par à quer il se!
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été ir que i se rét teur, s'adre affirn dans ne fa que sc il ne pour ] en pa £
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suient | fortune de Mary Smith; mais à notre première confrontation, il se rétracta et amenda sa plainte en disant que c'était la femm” Pesnel, et non pas moi, qui lui avait donné cette liste écrite, que cependant il ne put produire, et qui, avec un peu plus d'attention, finit par devenir un simple caleul de règle de trois, qui aurait pu s’appliquer à la fortune de n'importe qui, ou à n'importe quel sujet. Mais il s’efforça d’étayer sa prétention que ce calcul s'appliquait à la fortune de Mary Smith, en disant qu’il avait eu auparavant une conversation avec moi à ce sujet, ce que j'ai juré, dans mon témoignage, n’avoir jamais eu lieu.
20. Sudre n’a jamais dit dans son témoignaze qu je lui avais été introduit comme étant le tuteur de Mary Smith, mar: il affirma que je m'étais fait passer comme tel dans notre conversation, mais se rétracta en disant que je ne lui avais jamais dit que j'étais le tuteur, tout en persistant à dire que je n'avais pas protesté quand il s'adressait à moi comme étant le tuteur. Il étaya cette allegrtion en affirmant sous serment que, lorsqu'il m'écrivait, il m’appelait tuteur dans des lettres dont j'avais aceusê réception, et dans lesquelles je ne faisais aucune protestation. La production de ces lettres prouva que son affirmation était incorrecte, et que, dans aucune de ses letires, il ne m'avait jamais appelé tuteur. Conséquemment, il n’y eut jamais pour moi nécessité de protester.
Dans l’une de ces lettres, il employa lui-même le mot “guide” en parlant de moi, ce qui confirmait ce que j'avais dit.
Sudre savait parfaitement bien que je n'étais pas le tuteur de Mary Smith; mais il comprit qu’une accusation d’escroquerie controuvée par Pesnel, recevrait un grand poids de la plainte de Lalère, et qu’en même temps elle fortifierait celle-ci.
Dans l’une de ces lettres, que l’on produisit, il affirma avoir déposé la somme de 100,000 frs entre les mains de son notaire, dont il donnait le nom et l'adresse, pour son mariage.
Les renseignements pris prouvèrent que ces affirmations étaient contraires aux faits.
Pesnel affirma aussi que Mary Smith avait reçu de Sudre, chez moi, en ma présence, un cadeau de 3,000 frs en argent. L’explication donnée par Sudre fut que sa mère avait donné à Mary Smith, lorsqu’elles se rencontrèrent chez moi, avant l’arrivée de Sudre lui-même, une enveloppe qu’il dit avoir contenu 3,000 frs; mais la mère de Sudre ne témoigna pas à cet effet à l’instruction, et elle ne fut pas du tout interrogée officiellement à ce sujet en ma présence.
Comme je n’ai jamais vu la mère de Sudre donner une enveloppe
ou quelque autre chose à Mary Smith, je soupçonne que ce n’était qu'une histoire convenue entre Sudre et Pesnel.
Toutefois, Sudre ne se sentit pas le courage de suivre Pesnel davantage. Elle affirma que je devais recevoir 100,000 franes de lui après son mariage avec Mary Smith, ce qu'il nia absclument. Elle affirma que Sudre lui avait dit que j'avais ouvert mon coffre-fort en sa présence en lui disant: Voici la fortune de Mary Smith, mais il répondit qu'il ne lui avait jamais dit cela; qu'il n'avait jamais vu mon coffre-fort ni ouvert ni fermé; que je ne lui avais jamais montré aucun document de la fortune de Mary Smith, qu'il ne m'avait jamais demandé de le faire.
Finalement, après que tant de fausses affirmations furent réfutées, après qu’il fut clairement établi qu’il n’était pas docteur en droit, qu'il n'avait aucun emploi dans les services diplomatiques ou civils, qu’il n’avait aucune occupation d’aucune sorte, qu'il ne gagnait rien du tout, qu’il n’avait aucune fortune personnelle, mais qu’il vivait d’une volontaire et maigre allocation que lui faisait sa mère, il se vit réduit à retirer sa plainte aussi tranquillement que possible, fort heureux d'éviter toute compromission dans l'attentat sur moi et dans les escroqueries de la femme Pesnel, et il abandonna l'affaire. En conséquence, il ne se présenta pas à l'audience du 11 et du 13 Juillet 1907, lorsque la femme Pesnel fut traduite devant le Tr‘ al correctionnel de Versailles.
Quelques-unes de mes misères.
Parmi les nombreuses difficultés que j’eus à éprouver pendant ces confrontations, celle d’articuler mes paroles ne fut pas la moindre.
Comme résultat de la tentative de meurtre sur ma personne, j'eus une rangée de six dents fracassées dans la bouche par une des balles, ainsi que la mâchoire supérieure brisée en fragments, ce qui occasionna beaucoup de suppuration et une perte considérable de tissu osseux, j'avais, en conséquence, une grande ouverture dans le côté droit de la bouche et la partie molle de la joue s'enfonçait dans cette ouverture comme si elle eut été paralysée. Ceci gênait beaucoup ma prononciation quelquefois.
On ne m’accorda pas plus de facilités de consulter un dentiste pour me faire faire un ratelier que pour obtenir le traitement nécessaire pour mes autres misères.
Les forctionnaires de l’administration se contentèrent de se moquer de ma prononciation. C’est la raison pour laquelle j'ai considé-
ré nécessaire de faire des excuses pour ma prononciation défectueuse dans ma lettre du 15.
Mon ouïe était aussi beaucoup affectée. Dès le commencement de mon séjour à l’hôpital, j’eus des bourdonnements dans l'oreille, et j'avais une sensation dans l'oreille gauche qui, je pensais, pourrait être l'effet d’une perforation par la balle de la trompe d’Eustache, qui serait obstruée par un thrombus qui s’y serait formé.
J’eus plusieurs consultations avec le médecin auriste de l’hôpital, qui examina et sonda la trompe et je pense qu’il m’a démontré, après tout, que la trompe n’était pas obstruée, Il attribua les symptômes que j'éprouvais à une lésion de nerfs importants, par le passage de la balle, et ii exprima l'opinion qu'avec Ja réparation des tissus lésés, les bourdonnements diminueraient, s’ils ne disparaissaient pas complètement. Son pronostic s’est assez bien accompli, je n’ai plus de bourdonnements dans l'oreille, maintenant; mais mon ouïe dans cette oreille est considérablement affaiblie.
Même avant de quitter l’hôpital, je m’aperçus qu‘un bandage serré autour de la tête me servait de support, diminuait les bourdonnements dans mon oreille et améliorait mon ouïie appréciablement. Plus tard, je m’aperçus aussi que la diminution de ces bourdonnements que j’éprouvais en portant ces bandages, allégeait la fatigue que je ressentais après les confrontations, ce qui m’était de grande utilité et me soulageait.
Pendant ma détention ,on ne me permettait pas d'aller faire des emplettes aux Magasins du Louvre pour acheter des bandages de goût qui plussent à la vue des fonctionnaires vétilleux et fashionable du Parquet, et j’employai ceux qui m’avaient été donnés pour cet nsage, à mon départ de l'hôpital. Les fonctionnaires se procurèrent beaucoup d’amusement à mes dépens, au sujet de ces bandages.
Ma condition physique m’était d’un grand désavantage pendant ces confrontations, On disait souvent des choses que je n’entendais pas et auxquelles je ne pouvais répondre, ou bien je répondais quelque chose qu'on ne comprenait pas bien. En conséquence, on omit souvent d'inscrire ce que javais dit, ou bien on enrégistra dans les minutes, quelque chose qui différait de ce que j'avais dit, et je n’avais pas toujours la force physique de me chamailler avec eux ou avec Pesnel pour le faire rectifier.
Vers la fin de cette confrontation, je me sentis si épuisé que je ne pouvais pas relever la tête, et mes idées étaient toutes confuses, Je me crus sur le point d’avoir une attaque d’évanouissement dans le cabinet du juge d'instruction; je ne pouvais faire que peu attention
ô UN SCANDALE FRANÇAIS
L'U J'avais peur de retourner à ma cellule de glace, hanté par la frayeur d’une répétition de la grave attaque d’évanouissement que j'avais éprouvée le soir après ma confrontation avec Lalère et Brunet. Dans cet état d’abattement et de contrainte, je n'étais pas disposé à mobstiner contre aucune condition qu’ils m’imposeraient pour me mettre en liberté.
Enfin, on me ramena à ma cellule et j’eus la bonne fortune de ne pas avoir d’attaque ce soir-là, ce que j'attribuai pour beaucoup à avoir attaché mon bandage plus serré autour de ma tête à cette occasion qu'auparavant ; mais je passai la nuit dans un état de stupeur et
d’épuisement.
à ce qui se passait autour de moi.
Le Times du 18 novembre 1909, publie un cas fort singulier qui présente plusieurs points de ressemblance au mien et qui vint en audience la veille, devant la “Sheriff Court” de Londres pour lestimation des dommages pour poursuites malveillantes, diffamation, tentative de voie de fait et emprisonnement non motivé, dans une action contre un Dr. Rainer de Vienne, par Mrs. Alice Mary Yorke, qui avait accompagné Madame Rainer à Vienne, celle-ci y ayant été invitée par son mari, sous prétexte de lui rendre son enfant, qu’il avait enlevé de sa bonne à Edimbourg.
Le conseil de la plaignante, s'adressant au tribunal, s’exprima comme suit :
On a souvent dit que la réalité est plus étrange que la fiction et les faits que j'ai à vous raconter sont si incroyables que, sans être soutenus par un témoignage sous la foi du serment de la plaignante. on ne pourrait guère les croire; et il continua eu disant que, lors que Mrs. Yorke était à Vienne, accompagnant Mrs. Rainer dans un eafé, le docteur Rainer la fit arrêter sur les accusations d’imposteuse et de conspiratrice pour lui voler son enfant, et la menaça de la faire
interner dans une maison d’aliénés. Il la frappa sur la poitrine et, pendant que l'agent de police la traînait dans la rue, le docteur Rainer marchait derrière elle et la poussait dans le dos en la dénonçant publiquement comme une voleuse d'enfant et une imposteuse. Finalement elle fut mise en liberté
Cette histoire est incroyable pour un anglais, parce que nous ne somme pas habitués à des procédés pareils. Les subtilités de Mangin
Bocquet semblent incroyables pour un anglais, parce que nous n’avons pas en Angleterre de magistrats capables de s’abaisser aux mé-
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thodes qu’il emploie. Elles sont réelles néanmoins, et je prie mes lecteurs de considérer attentivement les faits qui s’y rattachent.
Si je cite des exemples comme celui que je viens de raconter, c'est parce que je sais qu’il me faudra piocher ferme et d’arrache-pied, et donner un grand nombre d'exemples incontestables pour forcer le publie à prêter une attention sérieuse à l’exposé véridique de la misérable affaire que j'ai à raconter.
D’après le résultat du cas que je viens de citer, il paraîtrait qu'un sujet britannique qui a été flétri par une fausse accusation à l’étranger peut obtenir réparation dans un tribunal d'Angleterre; mais il peut y avoir des points de loi qui régissent le cas en question et ne s’appliquent pas au mien.
Mon chèque de 8,000 francs est refusé.
Conformément aux instructions de Mangin Bocquet, M. L. Mouthiers se présenta au bureau central du Crédit Lyonnais le 18 janvier demandant le paiement du chèque. L’employé refusa de le payer, donnant pour raison la faute de provision suffisante pour y pourvoir, et affirmant que la balance au crédit de mon compte ne se montait qu'à 6,498 francs 40 centimes en argent liquide.
De retour au Parquet, M. L. Mouthiers rendit compte de 6a mission. On minterrogea de nouveau, et j'affirmai que j'avais à mon crédit dans cette administration une somme variant entre 40,000 et 50,000 francs. Mangin Bocquet alors me présenta un relevé de mon compte, éinanant du Crédit Lyonnais, et qui indiquait une balance à mon crédit de 6,498 francs 40 centimes seulement, et, afin d'éviter toute possibilité d'erreur des deux côtés, j'estimai le montant à pas moins de 30,000 à 40,000 francs, affirmant que la banque faisait erreur.
M. L Mouthiers fut alors prié de retourner à la banque le jour suivant, samedi 19, pour faire part à l'employé de mon affirmation, et pour donner de nouvelles instructions à la banque pour le paiement du chèque.
On refusa encore de le Payer, pour la même raison, en disant que c'était moi qui faisais erreur, Le projet de désintéresser Lalère et Sudre fut manqué, naturellement, de même que celui de déposer une somme d’argent comme caution,
Le juge d'instruction me fit observer que le Crédit Lyonnais ne Pouvait avoir aucun intérêt à affirmer ce que je disais n'être pas la
vérité, et que si jamais j'avais eu cette somme d’argent en dépôt dans cette administration, comme je le disais, j'avais dû le retirer et en avoir perdu la mémoire, ou bien je me faisais illusion à ce sujet et croyais sans raison aucune avoir fait ce dépôt. Sinon, je devais vouloir en imposer au Crédit Lyonnais et au Parquet.
En dehors du Parquet et de la banque, on faisait toutes sortes de commentaires. L'opinion la plus générale dans la presse française était que, non-seulement j'avais escroqué Lalère et Sudre, mais que j'essayais d’escroquer le Crédit Lyonnais.
La presse anglaise fut plus discrète; quelques journaux publièrent que j'avais perdu tout mon argent; d’autres exprimèrent leur surprise du montant de mon chèque, présenté à la banque.
Avec l'expérience que javais acquise de Mangin Bocquet auparavant, je n’avais pas grande confiance dans sa droiture. J'étais désireux de recevoir une communication directe du Crédit Lyonnais sans son intermédiaire. J’écrivis, par conséquent deux lettres le même jour, et en envoyai une à chacune des Maisons de Londres et de Paris du Crédit Lyonnais; mais je m’arrangeai de manière à faire mettre les lettres à la poste à Londres et, en agissant ainsi, j’enfreignis les règles de discipline de la prison, en ne permettant pas au juge d’instruction de les voir.
Ceci peut souvent se faire au moment d’entrer au cabinet du juge d'instruction ou d’en sortir, lorsque quelque connaissance se trouve à la porte au moment où l’on y passe, à qui on peut donner sa lettre.
Il y avait tant de passion soulevée au sujet de cet argent perdu, tant de désappointement de la part de certaines personnes qui n’avaient pas autrement manifesté leur intérêt dans mon affaire, que je finis par me douter que, si je n’avais pas eu dans cette banque d’argent qu’on put saisir, ma détention n'aurait pas été considérée comme si indispensable pour les fins de la justice. et que leur but réel n’était pas simp'ement, comme je l'avais pensé au commencement, de découvrir la vérité. Par conséquent, j'avais presque l'espoir que l'argent soit resté à Londres, et, dans les lettres que je leur adressai le 19, je demandai à la Maison de Londres de ne pas envoyer l'argent qui manquait, si elle ne l’avait pas déjà envoyé, leur faisant remarquer que quelque erreur avait été commise ; et, au bureau central de Paris, je demandai #ils n'avaient pas en leur possession des valeurs ou des sommes à mon nom qu’ils pourraient renvoyer à Londres pour moi.
Si j'avais réussi À rassembler une somme d’argent hors de leur contrôle à Londres, j'avais l'intention de la confier à un ami qui serait venu à Versailles pour verser ma caution, mais qui ne se serait pas
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défait de l’argent sans s’assurer de ma mise en liberté; car je considérais que le Parquet avait déjà assez d'argent à moi à sa disposition, et dont je ne pouvais faire aucun usage.
Lorsque M. L. Mouthiers revint de sa première visite au Cré dit Lyonnais, le vendredi, 18 janvier, la conclusion du témoignage de Sudre fut remise au lundi 21, dans l'espérance que, si M. L. Mouthiers réussissait à retirer les 8,000 francs samedi 19, les arrangements pourraient se compléter le 21; mais, par suite du désappointement produit par le second refus du Crédit Lyonnais de payer les 8,600 frs, on fit un second chèque le 21, pour la somme de 6,490 francs. Sur l’anticipation qu’on ferait honneur à ce chèque, (ce que la banque fit en effet le 2?) on offrit à Sudre, à la conclusion de ma confrontation avec lui, le 21, 3,000 francs pour le désintéresser, avec une déclaration semblable à celle que j'avais faite pour Lalère le 14, ce qui fut aussi inséré dans les minutes des témoignages; mais il refusa cet offre, en disant qu’il accepterait 4,000 francs; mais, comme il était très improbable que Lalère acceptât pour sa part le reste de la somme de 6,490 francs, montant du chèque, mon conseil ne voulut pas consentir à laisser Sudre prendre 4,000 francs, et menaça d'abandonner ma défense, si j'y consentais, Sans doute, il pensait qu’il n’en resterait plus pour ses honoraires,