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CHAPITRE XIV

Les Juges jugés.

Comment peut-on se hasarder à juger les autres quand on est si pénétré de tout ce qui leur manque fouretre en position de

nous juger ?

ÿ COMTESSE DIANE

En jugeant les juges qui m'ont jugé, je n’ai pas l’intention d'invoquer les lois commodes qu’ils emploient pour juger les autres, quoiqu’elles leur donnent une satisfaction complète.

S'ils font quelques erreurs, ça n’a pas grande importance pour eux; mais tant pis pour les victimes de leurs jugements erronnés.

Si leurs erreurs ont pour effet de tourner quelqu'un en ridieule à leurs yeux et de leur procurer un plaisir intense, tant mieux pour eux.

Pour moi, je les jugerai par les canons de la logique, qui peut être mise à l’épreuve pour tout le monde sans distinction, et qui n'est pas seulement applicable à une nation, à une communauté, à quelque période de l'existence, mais à tout le monde, en tout temps et en tous lieux. Si, alors, leurs lois et leurs règles, pour ce qui concerne le moment présent, ne sont pas d’accord avec la logique, je réponds, tant pis pour eux, et pour leurs lois, et pour leurs règles.

Léon Mangin Bocquet, Juge d’Instruction.

O7! toi lourdeau d'office !

Je transformerais mes joues en forges ardentes ï consumerasent toute m, 2 Simplement en ra:ontant tes actes. SHAKESPEARE. Oth. IV. 2

Le Pall Mall Gazette de l’époque nous fournit la description suivante de ce digne personnage :

“M. le juge d'instruction Mangin Bocquet est une personne “charmante — une espèce de M. Plowden français. — Il a des yeux “brillants, intelligents, où scintille la finesse; un front ample, dont

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“les cheveux se reculent en découvrant une calvitie prématurée; ses “traits sont bien formés, ornés d'une petite moustache et d’une barbe “noire, qu’il porte courte et bien taillée — une figure plaisante, éner- “gique. Impossible de ne pas se représenter la joie professionnelle “avec laquelle cet astucieux petit homme (car il n’atteint pas un “grand nombre de centimètres), suit les différents détours de cette “tortueuse affaire. Il est enchanté de la prisonnière, qui, en effet, “est digne de toute sa finesse, Comme il cause avec la presse (mes “italiques) après son interrogatoire journalier de Mme Guérin, il nous “dit franchement combien la dame est habile.”

Cet essai n'était, naturellement, qu’une esquisse biographique improvisée, qui n’était: probablement jamais destinée à contribuer à l’histoire, pas même l'Histoire à la hâte”. Elle ne demandait pas alors, une exactitude scrupuleusement mathématique ; mais l'étiquette exigeait qu’elle fût flatteuse, Il n’aurait pas été à désirer non plus, à ce moment-là, même si le rédacteur l’eût su, de faire la moindre allusion aux inexactitudes que la causerie dont il parle contenait souvent, et qui pouvaient, conséquemment, induire l'opinion en erreur.

Il trouva la femme, en effet, très habile, car elle l’enjôlait, l'hypnotisait, le dupait, à son grand contentement.

C'était elle qui dirigeait tout le cours de cette instruction, et il suivait son inspiration. 11 la vit dans son cabinet, il la visita dans sa cellule pour marchander avec elle sa mise en libe:té, contre la production de documents promis et supposés prouver que j'étais un espion, sans se rebuter des mensonges répétés qu’elle lui avait dits, et qui, ainsi qu'on l'avait prouvé, étaient bien des mensonges.

Elle lui proposa, même, de l'accompagner pour aller chercher les prétendus documents, pendant qu’on me garderait en otage. La raison qu’il donna, en ma présence, pour ne pas y aller, était que Cesbron pourrait se trouver là, le rencontrer et lui tirer un coup de révolver pour la délivrer — mais je pense qu’il est probablement un homme brave, et qu’il sacrifierait peut-être sa vie, dans l’exercice de son devoir, pour son pays.

Mangin Bocquet avait en 1907 à peu près 42 ou 43 ans, mais semblait plus âgé. Il est brun, a les yeux noirs, la figure pincée et ratatinée, avec un petit menton féminin. Comme je l’ai dit auparavant, il est affligé de chorée, et a un teint pâle et blafard.

Sa principale marotte est l’étude des antiquités, dans laquelle, probablement, il excelle. 11 doit sa position présente à l'influence exercée par son feu père comme conducteur en chef à l'Opéra de Paris, en vertu de sa généreuse distribution de ioges de faveur, à l'O-

péra, à différents membres de la Chambre des Députés et à d’autres personnages influents.

Il est doué d’une force d'inertie énorme, c'est-à-dire que, quand il a un but en vue, il persiste dans ses efforts sans égard pour la vraisemblance ni pour toute preuve du contraire.

Il a alors, le talent de pouvoir continuer indéfiniment vne enquête, sans trouver de solution aux problèmes qui s’y rapportent, prétendant mettre en doute, ou ne pas croire que ce qui lui convient, même quand il est en présence de preuves irréfutables.

Par exemple, lorsqu'il interrogeait la femme Pesnel contradictoirement, au lieu de pousser un argument quand il l'avait mise dans l'embarras, il la laissait sortir de sa difficulté sans l’amener au point.

A une certaine occasion, maintenant présente à ma mémoire, il l'interrogeait sur ce qu’elle connaissait de la fortune de Mary Smith, et elle affirma qu’elle l'avait vue, qu’elle l'avait accompagnée à la banque de France, où, dit-elle, Mary Smith avait déposé ses consolidés lorsqu'elle les transféra de Londres, et elle ajouta beaucoup de détails de ce qui était supposé avoir eu lieu à cette occasion à la banque de France.

Je fis, alors, remarquer à Mangin Bocquet qu'il pourrait vérifier ces affirmations en prenant des renseignements à la banque de France, quand elle se rétracta immédiatement, disant qu'elle ny avait pas été elle-même, et il laissa passer cet incident sans prendre la moindre note de ses contradictions.

Un autre exemple d'inertie. Lorsque Mangin Bocquet lui demanda les adresses de ces jeunes filles dont elle prétendait que j'étais le tuteur, elle refusa de le faire à moins, dit-elle, que je ne lui donnasse la permission de les divulguer. Je répondis que je ne connaissais pas leurs adresses, que j'étais aussi anxieux de les connaître que le juge d'instruction lui-même et que, non-seulement je lui permettais de le faire, mais que je l’exigeais. Elle dit, alors, qu’elle se faisait un cas de conscience de ne pas les divulguer. Mangin Bocquet sembla accepter cette réponse comme une solution complète de la question, et elle jouait ainsi avec lui continuellement, comme avec un volant mal emplumé.

Au moment où j'allais être mis en liberté, vers la fin de ma dé tention, nous diseutions la question de me présenter au Parquet quand j'en serais requis, et il me dit: “Mais comment puis-je savoir que vous êtes le docteur Hébert ? Quelle preuve en ai-je g”

Je lui répondis que M. Hector Fabre, Commissaire Général du Canada pour la France, agissant de concert avec l'Ambassadeur et le Consul Britanniques, lui avait écrit, informant qui j'étais, quelle

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était ma famille, et s'était offert comme garant pour moi, N'étaitil pas satisfait? Que demandait-il de plus? Je pensais qu’il devenait philosophe cynique, et qu’il me demanderait ensuite de lui prouver mon existence à sa satisfaction.

On ne pouvait pas l’amener à être certain que deux et deux font quatre, et il pouvait continuer une enquête éternellement, cherchant continuellement l'invraisemblable, et négligeant entièrement les faits les plus palpables et les plus évidents, en présence desquels il se trouvait.

Quoique le monde des visionnaires soit encore à se demander si la première pensée est meilleure à suivre que la seconde, Mangin Bocquet a résolu ce problême intrigant ; mais il est si malin qu'il ne veut pas dévoiler son secret, qu’il réserve pour son usage privé et exclusif.

Du commencement jusqu’à la fin, le but principal de Mangin Bocquet fut plutôt de s'afficher devant le publie que de découvrir la vérité dans cette affaire. 11 courtisait la notoriété et se proposait de l'obtenir à mes dépens s’il le pouvait; mais il commit bien des erreurs.

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