RENIER FRAGMENT
...CRUELLE machine singulière que celle qui me serl de système nerveux et qu'en penser moi-même? J'ai fait la guerre el je ne me souviens pas d'avoir jamais dormi d'un sommeil plus invcnse qu'i la veille
de Coulmiers, — sur une table de bois, dans une salle de ferme ouveile au veni, alors que je devais le lendemain assister i ma première bataille I J'ai eu un duel pour les beaux yeux de celte pauvre Pauline Kaffraye, dont je n'étais pas l'amant, et j'ai tlotmi de même, dans la nuit qui ptécédait cette absurde altàire, de ce sommeil assommé qu'un coup de canon ne réveillerait pas. Et la moindre petite émotion sentimentale, pas même, le simple.souve-
pauvres nerfs à une telle profondeur que me voici, i deux heures du matin, ayant rallumé moi-même le feu dans la cheminée de ma bibliothèque et en train de griffonner sur ce mémorandum ibandomié
de dix-huit ans. — Hélas! j'en ai trentehuit et je ne saurais plus aligner deux versl — Mais trop de choses ont été te-
malie, ce frénétique besoin de noircir du papier quand je suis dans un certain état d'excitation que je connais trop bien. Pourquoi? Comment?... J'ai renoncé depuis longtemps à trouver le mot, ou les mots, de mes énigmes intérieures. Si les années ne m'ont pas aidé à me comprendre, elles m'ont du moins aidé à m'accepter. Est-ce un progrès? Est-ce une décadence? Quel philosophe démontrera que ces deux mots ne sont pas synonymes?
Du diable si je m'attendais à cette attaque de sentimentalité a.îg}iè qui m'inflige cette peu hygiénique insomnie, en entrant au club, il y a juste sept petits quarts d'heure. Je sortais du Théâtre-Français.
J'y avais écouté du Marivaux, — c'est l'auteur dramatique dont je préfère la sensibilité à celle de tous les autres, parce que l'émotion lui donne de l'esprit, — et joué, ah 1 délicieusement! par cette coquine de Colette Rigaud de qui je sais vingt histoires a^euses. — Seconde énigme et plus inexplicable que celle de mes nerfs ! Comment
comprendre cette métamorphose quotidienne et à minute fixe d'une cabotine en une vraie grande dame et d'une drôlesse en un petit être fin, subtil, nuancé et qui vibre juste? Deux touches de rouge aux pommettes et sur les lèvres, une couche de kohl aux paupières, une mouche au coin de la joue, une perruque poudrée sur les vrais cheveux, un costume d'il y a cent ans, le gaz de la rampe, les trois coups de l'avertisseur et le songe du plus quintessencié des poètes marche et sourit, parle et soupire devant vous, au lieu et place de la fille abjecte qui disait des gueulées dans sa loge entre deux sportsmen spirituels comme leurs chevaux. Quel conseil de jouir des apparences sans rien leur demander que d'être un prétexte à une rêverie invérifiée I... J'eusse été certes plus sage de rentrer rue Murillo sur cette jolie sensation. Mais j'avais faim. Le cercle était sur ma route. Le temps de prendre un bouillon un peu plus authentique qu'au restaurant et de déchiqueter une aile de perdreau froid, — cet innocent programme ne sem-
blait pas dangereux. Et je Teusse réalisé, bourgeoisement, si je n'avais choisi pour gagner la salle à manger Tenfilade des salons de droite au lieu de suivre ceux de gauche. Car alors je n'aurais pas rencontré Mazurier qui se préparait lui-même à sortir et nous n'aurions pas échangé le bonsoir qui va me coûter une nuit de bon sommeil. C'est pourtant comme les séances au théâtre où je ne m'ennuie pas à avaler ma canne, ces nuits-là. Je commence à les compter.
— « Tiens, » me dit cet homme aimable avec le plus joyeux étonnement, « vous êtes à Paris... C'est une chance... Allonsnous souper avec quelques bébés?... Il y en a toujours un lot dans un bar que je connais... »
— « Vous ne vous rangerez donc jamais? » lui répondis-je.
— « Jamais I » répliqua-t-il avec son bruyant rire dont la jovialité éclaira comme d'un reflet sa rouge figure d'athlète sanguin de quarante-cinq ans. Tel je l'ai connu au quai d'Orsay dans notre petite salle, au
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chez un marchand d'huîtres des Halles !
Vingt ans de cette existence n'ont pas lassé Mazurier qui joint à ces goûts de noctambulisme un goût plus singulier. — Mais comment le définir? — Un mot grossier serait inexact, appliqué à la plus étrange et à la plus désintéressée des manies, celle de présider à des mariages très morganatiques et très momentanés. Cet excellent homme n'a jamais pu entendre les confidences d'une belle-petite dans le malheur sans soulager ce malheur dans la mesure où le lui permet la rigueur du plus mérité des conseils judiciaires et sans essayer de s'entremettre auprès de quelque camarade : « Si vous n'avez pas de bourgeoise en ce moment, vous devriez bien songer à la jolie... » Et il la nomme, et il vous détaille ses charmes comme un maquignon fait les talents d'un cheval, et, s'il aperçoit un certain éclair dans votre œil, il vous invite à dîner avec elle! — Décidément, je ne vois que des énigmes aujourd'hui ! Comment expliquer qu'avec cela Mazurier ne touche jamais le coupon
de reconnaissance que ces faciles clientes seraient prêtes à lui payer en nature, et qu'il ne fasse pas une infidélité à M"** de Rugle, sa maîtresse, — une femme de cinquante ans, et finie, et qui l'a trompé !
Il l'aimait déjà quand nous étions au Conseil d'État. — Et à cette époque déjà je lui répondais ce que je lui répondis dans cet angle de salon du club :
— « Vous avez une de vos laissées pour compte à me proposer?... »
— «Ha presque deviné, » dit-il en riant plus haut encore. Puis, avec un air de malice : « Non. Pas pour ce soir. Ce soir, c'était l'inconnu... C'est vrai que les oreilles ont dû vous tinter pas plus tard qu'avanthier, car nous avons beaucoup parlé de vous... Et si je vous avais su dans nos murs, je vous aurais écrit... Voyons, puisque vous me lâchez à présent, quand voulez-vous que nous dînions avec Blanche de Saint-Cygne? »
— « Je ne sais pas de qui vous voulez parler, » lui dis-je, « et je ne connais pas l'objet... Mais quel nom!... »
— « C'est un peu jeune, » fit-il en riant toujours, a mais elle peut se permettre cette fantaisie. Elle est aussi jeune et aussi blanche que ce nom, et des yeux, et des cheveux, et des dents, et une taille I... Ah I elle ira loin si elle ne fait pas de bêtises. . . Cest Machault qui Ta lancée... Elle est avec le petit de Brèves, maintenant. Il en est pour sept cent mille francs déjà, mais ça n'empêche pas les sentiments. Le fait est que si vous ne la connaissez pas, elle vous connaît. Elle est même amoureuse de vous, tout simplement, et elle m'a supplié, vous entendez, supplié de vous faire dîner ensemble quand elle sera libre...
C'est la saison des chasses, l'époque est excellente. De Brèves est toujours absent.
Allons, fixez le jour... »
— « Voilà qui est un peu fort de café, »
l'interrompis-je, « pour parler comme on parlait sans doute dans la loge où a pris racine la noble lignée des Saint-Cygne.
Mais quel nom!... Je vous répète que je ne la connais pas et par conséquent elle ne peut pas être amoureuse de moi. Donc
VOUS me mystifiez, mon cher Mazurier, ce qui n'est pas permis entre vieux collègues, et d'un. — Ensuite je ne dîne et ne soupe plus en compagnie de ces demoiselles, même avec vous pour amphitryon. J'ai une vieille camarade qui vient quelquefois manger chez moi la soupe et le bœuf, et c'est déjà trop. Jugez I Et de deux... Enfin je compte aller dans le Midi, au premier jour, réchauffer mes rhumatismes au soleiL Et de trois... Là-dessus, bonsoir et merci. »
— « Je n'ai pas fini ma commission, »
répondit-il en prenant la main que je lui tendais. « La preuve que Blanche vous connaît bien, quoique vous fassiez l'assagi, — gardez donc ce rôle-là pour des maris jaloux, — c'est qu'elle a prévu vos hésitations. — Et s'il ne veut pas, a-t-elle ajouté, tu lui diras que je suis la petite sœur de la grande Aline. Et il viendra. — Et vous viendrez. Je le vois à votre figure.
Est-ce exact? »
— « C'est exact, » répliquai-je, si stupéfié par ce que je venais d'entendre que
je balbutiai : « Franchement, je ne pouvais pas deviner, » en répétant : « La petite sœur de la grande Aline. Et vous me dites qu'elle est entretenue par le petit de Brèves, le bas de plafond, celui qui fait courir?... »
— « Notre Hector lui-même, » répondit Mazurier.
— « Et qu'elle est tout à fait lancée ? »
-=- « Il n'y a pas mieux : petit hôtel rue
de Prony, petit coupé, des chevaux hauts comme ceci et des diamants grands comme cela... Et nippée !...Gladys, qui a le mauvais goût d'en être jalouse, l'appelle : Sottise et Mâlines. Mais il n'y a de vrai que le second de ces mots... »
— « Hé bien I » fis-je après un silence, « c'est assez piquant en effet ! C'est même très piquant... Je vous conterai cela un jour, mon brave Mazurier, et en attendant, j'accepte. Voulez-vous mardi?... »
— « Va pour mardi I A huit heures chez moi. Nous serons mieux qu'au restaurant.
Et qui voulez-vous?... »
— « Qui vous voudrez, » lui dis-je,
— ■ Pis besoin. Je sais que ce sera un dîner de noces, et cela me sufiil, n fîl-il en riant. Puis avec solennité : . Ainsi donc il y a promesse de mariage entra Mademoiselle Blanche de Sainl'Cygne et Monsieur François Vemintes Ici présent.
Voili ce que je vois de plus clair dans cette conversation et qui me tait bien plaisir, mon cher François. Elle est si mignonne, cette petite, et de Brèves, c'est
Il rit encore de son gros rite en ietani cette petite phrase qui m'absolvait d'avance de profiter, moyennant un peu de gentillesse et quelques cadeaui, du fond de luxe payé par l'amant sérieux. A force
fils d'honnêtes bourgeois et le plus honnête des bourgeois lui-même, a pris d'elles leur commode morale en matière d'amour,
et n*en usant pas pour son propre compte, il y a une sincérité candide dans sa conception du partage presque obligatoire. Je fis moi-même écho à sofl rire machinalement, et nous nous quittâmes. S'il se doutait du trouble maladif où m'a jeté le message dont sa complaisance s'est si volontiers chargée? S'il s'en doutait?... Hé bien I II me comprendrait peut-être. Car l'amant fidèle d*une femme de cinquante ans et qui ne veut pas la désespérer en la quittant, parce qu'il se sait son dernier bonheur, doit être romanesque à sa manière. Mais, confident pour confident, une feuille de papier vaut toujours mieux qu'un ami, elle nous soulage autant — et elle se tait.
Le peuple a un proverbe profond : « Le papier souffre tout ! » La petite sœur de la pauvre Aline devenue une impure de grande marque, et me faisant dire par Mazurier que je devrais bien venir souper avec elle, de quelles ironies le hasard n'est-il pas capable! Et que je devrais trouver cela piquant, en effet, excessivement piquant, comme je l'ai dit tout à l'heure à
l8 UN SCRUPULE
ce délicieux compagnon, qui, en ce moment-ci, dort à poings fermés, avec la conscience de sa mission remplie I
... De tout Cythère Sois le courtier, Ami Robin, quel bon métier!...
Des bataillons de filles heureuses par ses soins devraient bercer ce paisible sommeil par ce refrain étonnant de notre expoète national, et siffler ma mélancolie à moi par certain refrain moins truculent, mais trop exact :
Qui n*a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur...
Oui, à trente-sept ans passés, si passés qu'ils confinent aux trente -huit, avoir gardé cette sensibilité folle qui fait qu'un ncident de cette vulgarité me laisse tout vibrant de rêves, tout frémissant de mélancolie I J'aurais connu Aline et sa petite sœur il y a trois mois, six mois, un an,
cela aurait du sens. — Oh ! Pas beaucoup !
— J'aurais aimé l'une ou l'autre, ou l'une et l'autre, cela aurait du sens encore. Mais je n'ai aimé ni l'une ni l'autre, je n'ai pas été lié avec elles plus de quinze jours, et tant d'années, dix ou douze au moins, sont tombées de leur poids si lourd sur cette aventure qui n'en fut pas une, sur cette débauche qui fut une idylle, sur cette charité qui commença par la plus médiocre des faiblesses. Il tient un peu de ce que représentent ces mots disparates dans les visions qui m'obsèdent en ce moment.
Fixons-les du moins avant qu'elles ne s'évanouissent tout à fait ou qu'elles ne soient remplacées par d'autres, dans ce journal qui sera le livre d'images de ma seconde enfance, — si aux trente-huit ans succèdent les quarante-huit, puis les cinquantehuit, puis les soixante-huit, et puis... Ht puis vous ne connaîtrez plus les insomnies en ce temps-là, monsieur Vernantes, et peut-être aurez-vous comme unique avocat pour plaider votre cause auprès du Juge qui ne se trompe pas la silhouette de cette
petite fille que vous avez connue quand elle avait quinze ans et dont Mazurier vient de vous parler... Ce serait plus étrange encore que le reste. Mais y a-t-il un « et puis », une fois le dernier soupir poussé, et y a-t-il un Juge?...
A coup sûr je ne me posais pas ces questions le soir où j'eus pour la première fois le plaisir de reconduire Aline chez elle dans l'appartement qu'elle occupait rue Linné, près du Jardin des Plantes. Le soir ?
Non. Mais la nuit, et une nuit de Noël qui fut aussi — telles étaient ses mœurs — celle où j'eus l'honneur de lui être présenté... Les ténèbres de ma mémoire se dissipent et je retrouve la sensation de chaleur qui me prit au visage en entrant dans le cabinet de restaurant où trois camarades et leurs maîtresses m'avaient donné rendezvous, — oui, juste quatre Noëls avant celui de la guerre, par un temps froid et sec, presque tout pareil à celui d'aujourd'hui.
C'était une de ces trois aimables personnes qui avait organisé ce réveillon et qui nous
avait annoncé une « payse » à elle pour nous divertir. Je l'entends encore :
— « Je l'ai rencontrée l'autre jour, dans une tournée que nous avons faite au (Quartier Latin. Dame 1 ça n'a pas beaucoup de galbe. » C'était le mot à la mode à cette lointaine époque. « Ça s'habille comme un trottin et sans chic aucun... Mais ce que c'est joli, et frais, et drôle 1 Et puis elle chante. Vous l'entendrez, mes enfants... »
Ce boniment en style de cuisinière ne pouvait guère me faire prévoir la surprise qui m'attendait dans ce petit salon du cabaret que nous avions choisi pour la circonstance, tout près du Quartier — tout court, comme disaient alors ses habitantes, — au coin d'une des rues qui donnent sur le quai. On y mangeait bien à cette date, et les magnifiques exemples de fautes d'orthographe gravés sur les glaces avec des diamants de bague attestaient une clientèle de l'ordre — ou du désordre — le plus commun. Une bacchanale d'amours vêtus de pampres et coiffés de chapeaux à haute
Il doute par quelque rapin
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bien probable! Mais son
j eunie corps était si souple,qu*eIle eût donné de la grâce à des confections de vingt-cinq francs. Et puis, je ne vis d'elle à ce premier moment que son visage. Il était un peu long, avec des joues un peu rentrées, une bouche sinueuse, un nez droit, des yeux bruns et veloutés sous un front un peu large, et des chevpux ondes, de couleur brune avec des reflets blonds. Une précoce fatigue avait été répandue sur ce visage par d'innombrables parties comme celle de ce soir. Mais le charme de ces traits délicats était si profond, si intimement lié à la nature particulière de cette jolie enfant, que cette lassitude rendait sa physionomie au repos plus attendrissante encore, et plus magique la métamorphose que la moindre excitation opérait en elle.
Ses yeux doux et sombres brillaient d'un éclat mouillé, ses lèvres et ses narines s'ouvraient comme pour aspirer la vie, ses dents apparaissaient humides et si fraîches, comme une clarté flottait dans le pli de ses joues. Il était impossible de la voir sourire ainsi sans s'imaginer cette tête sur un
oreiller, noyée de volupté, parmi ses cheveux épars. — C'était une fille, et de quelle catégorie 1 Une campagnarde sans doute séduite par quelque commis voyageur de passage et depuis égarée dans quel milieu, entre des intrigues de brasserie et des aventures d'hôtels meublés d'étudiants! Oui, c'était une fille, et c'était l'Amour I — On dirait que l'ironique et cruelle destinée se fait un jeu de créer ces étres-là, toute volupté, toute tendresse et toute caresse, précisément pour en faire des victimes vouées d'avance à la pire brutalité de l'homme. Si elles se marient, c'est toujours avec un butor. Si elles prennent un amant, c'est toujours un Alphonse. Et si elles sont dans la galanterie, elles achèvent à l'hôpital, ou dans quelque bouge à soldats, une existence durant laquelle toute la délicatesse de leur fine nature s'est prodiguée en vain à des rustres qui les ont payées et possédées sans comprendre qu'ils avaient à côté d'eux le plus charmant génie féminin, tombé dans l'horrible esclavage de la prostitution. Mais qui pense à jamais
distinguer le Sort et les Natures, et à plaindre ces dernières des humiliations que leur inflige cet injuste Sort ?
Je ne philosophai pas si abstraitement à cette table de réveillon, — ou, du moins, si je sentis vaguement ce que j'essaie d'analyser aujourd'hui, ce fut d'une manière toute concrète et toute pratique, car cette sensation des injustices du Sort — avec une majuscule 1 — consista simplement à faire la cour la plus immédiate, la plus pratique et, je dois dire, la plus facilement victorieuse à ma jolie voisine. On m'avait mis, en ma qualité d'unique célibataire, à côté d'elle, et j'avais son pied sur le mien dès le second service. Au dessert, je lui avais déjà donné plus de baisers sur ses lèvres rouges qu'il n'y avait de grains de raisin dans les coupes de fruits préparées, — et au café il était déjà convenu que je la reconduirais. En rédigeant sous cette forme cynique ces quelques détails, je me rends trop compte que je ne reproduis rien de ce qui en fit, mal-
gré cette abominable vulgarité, la délicieuse magie. J'ai eu mon lot de maîtresses, moi aussi, dans ma jeunesse déjà trop prolongée, et je pourrais presque me donner pour une manière d'homme à bonnes fortunes. De toutes les premières fois il n'en est pas une que je voudrais recommencer de préférence à celle-là, tant cette bohémienne avait des gestes jolis, une si caressante et si attirante manière de se défendre et de céder, de refuser un baiser et de le donner, tant elle avait d'esprit dans ses moindres mots, dans ses silences mêmes, tant il s'exhalait d'elle un effluve de volupté heureuse, tant elle gardait, à son insu, d'originalité dans sa nature demeurée enfintine et populaire à travers sa vie, — sauvage et fin bouquet de saveur rustique qui acheva de m'ensorceler I — Son amie avait eu raison de nous annoncer qu'elle chantait divinement. Gir vers la fin de ce réveillon où elle nous avait tous divertis par le je ne sais quoi de naturellement grisant — comme une odeur de foin coupé — qui flottait autour d'elle, et quand on lui de-
manda de « montrer ses talents », elle s'accouda sur la table, et les yeux perdus, d'une voix frêle mais qui tintait si juste, elle commença. J'appréhendais quelquesuns des airs d'opérette alors en vogue, notamment l'horrible pont-neuf du Petit Faust ou de VŒU crevé : * ... Il se contente alors d'embrasser sa carrière!... » Oh ! l'imbécile cauchemar ! Mais non. Ce petit rien de génie qui brûlait dans Aline lui avait fait comprendre le charme des simples chansons populaires qu'elle avait dû chanter toute jeune en Anjou, sa province natale. II y en avait une que nous lui fîmes répéter à six ou sept reprises. J'ai dans le cœur la petite défaillance mortelle d'un souvenir trop doux en me la rappelant. C'était l'histoire d'une fille de roi qui causait avec des marins et qui leur décrivait une goélette <r partie pour la guerre — avec son bel amant » et le refrain était à peu près :
...De trente matelots
Sur le bord de l'île.
De trente matelots
Sur le bord de l'eau...
La fumée du tabac emplissait la chambre. Les verres de chartreuse et d'eckau engluaient la nappe. Les créatures qui nous entouraient étaient bien infâmes, et nousmêmes nous avions un peu estimable emploi de soirée pour des garçons de vingt-cinq ans qui venaient d'apprendre Sadowa...
Tout cela est vrai et je le comprenais sur le moment même, moi qui avais voyagé en Allemagne et qui prévoyais dès lors l'inévitable conflit. Et pourtant la voix du Prudhon dégradé était si fraîche I Cette fille d'un pays tout voisin de la mer voyait si distinctement de ses yeux .bruns le bord verdoyant de l'île, et ce bord bleuâtre de l'eau, et la fine goélette avec sa blanche voilure prise dans le vent du large ! Son instinct d'enfant du peuple lui faisait si profondément sentir la puissance de légende cachée derrière les mots naïfs de sa chanson que cette impression m'est devenue inoubliable!... Ce qui s'est dit au juste, cette nuit-là, je ne saurais le formuler, ni de quels propos mes amis et leurs maîtresses accompagnèrent ces cou-
plets sans rime ni mesure. Mais je sais que dans le coupé qui nous emportait, après le souper, du restaurant vers le petit appartement d'Aline, je la serrais dans mes bras, comme si je l'aimais. J'éprouvais à cette minute, une fois de plus, la sorte d'ardeur mêlée d'une acre tristesse que j'ai toujours eue à tenir auprès de moi, m'appartenant pour une heure, une femme dont je sentais que si la vie eût été autre pour elle, elle fût sans doute devenue mon grand amour. C'est le symbole de toute mon existence de cœur, de cet avortcment constant de mes passions, que ce triste si! Au fond de tous les vases où j'ai voulu désaltérer ma soif de sentir se cachait une fissure invisible par où j'ai pu regarder s'écouler la liqueur divine qui m'eût enivré tout entier. Après tout, étaitelle dans ces vases, la fissure, ou bien dans ce cœur pour qui ce fut toujours un funeste besoin de se désenchanter aussitôt qu'il a commencé d'être séduit ?
A vrai dire, pour un Épicurien prati-
quant, comme j'étais alors, habitué à ne jamais séparer l'idée du luxe de celle de l'amour, la maison où me conduisait ma conquête de cette nuit de Noël, si mal employée, n'était pas pour prolonger mon ensorcellement de la première heure. Nous descendîmes de la voiture que j'avais commandée au club afin d'arriver plus vite, devant une porte minable qui mit du temps à s'ouvrir. Cette porte ouverte, je vis avec stupeur Aline chercher sous les marches de l'escalier un bougeoir et des allumettes.
La petite flamme qui trembla bientôt à la pointe de la mèche fumeuse éclaira du même rayon son sourire toujours prudhonien, mais aussi les marches d'un escalier en pente raide, maculées de boue et à peine cirées. Je regrettai d'avoir dit au cocher de rentrer et la perspective de l'appartement où j'allais dormir commença de me faire regretter d'avoir joué au griset avec cette dernière grisette qui m'avait pris la main et qui me disait :
— « Ne fais pas trop de bruit, car il y a des locataires bien grincheux et on a déjà
is dEvenus? Mais j'é Aline était jolie. Rappelé à U léalilé
elle et à regarder autour de moi, d'abord dans la petite antichambre, plus proprette, ma foi, que je ne l'eusse imaginée d'après l'escalier, puis dans la chambre à coucher où elle m'avait introduit. Ce modeste et gentil réduit ne ressemblait guère à certain gynécée somptueux dont j'étais alors l'hôte assidu, mais je n'eus point le loisir de pousser cette comparaison, car presque aussitôt, Aline ayant relevé et ranimé la mèche d'une lampe baissée qui l'attendait, mon attention fut attirée par un soulier posé au coin du feu où finissait de s'écrouler une bûche. C'était un soulier trop grand pour être celui d'un enfant, trop petit pour être celui d'une femme, — un soulier qui avait dû beaucoup marcher, car le talon en était un peu tourné de côté, et l'empeigne passablement fatiguée, quoique le cuir fût fort convenablement ciré et que la peau noire de l'intérieur ne montrât pas trop d'éraillures. — Un moment je songeai que c'était sans doute de la part d'Aline un procédé détourné pour réclamer de l'amant qu'elle
[mènerait un cadeau un peu plus géné-
teu)!. à cause de la dale! Mais l'ayin
déshabiller devant son armoire à glace, je constatai que le petit soulier quémandeur était vraiment trop petit pour lui appartenir. D'autre part le Prudhon était trop jeune pour avoir déjà une grande fille. La curiosité la plus naturelle me fit donc lui demander, en lui montrant cet inexplicable objet du bout de ma canne :
— « Q.u*est-ce que c'est que cela ? »
— « Cela? » dit-elle en me vouvoyant ou me tutoyant au hasard de ses phrases.
« Dieu I Vous êtes gentil de m'y faire penser I Mais c'est le soulier de la petite. Et moi qui oubliais son Noël... s Et allant chercher sa robe qu'elle avait déjà appendue sur un porte-manteau dans un petit cabinet attenant à sa chambre, elle tira de la poche un paquet enveloppé de papier, de ce papier une boîte, et de cette boîte une chaînette d'or à laquelle était attachée une croix, et avant de mettre ce bijou dans le soulier : « N'est-ce pas que tu trouves cette chaîne jolie? » me demanda-t-elle.
— «Mais qui est la petite?» interrogeai-je au lieu de répondre.
— « C'est ma sœur, » fit-elle ; « vous ne saviez pas ? »
— « Elle est avec toi ? » lui demandai-je.
— « Oui, » fit-elle encore, « depuis six mois. »
— « Et quel âge a-t-elle? » insistai-je.
— « Seize ans aux cerises, » dit-elle en employant une de ces locutions de paysanne qui lui étaient familières. « Mais tu lui en donnerais déjà une pièce de dixsept ou dix-huit. C'est un si beau brin de fille. »
— « Et elle couche dans l'appartement ?»
— « Dans la chambre qui est de l'autre côté de la salle à manger, » répondit-elle.
« Ah I N'ayez pas peur de parler, » continua-t-elle, car j'avais baissé la voix involontairement pour lui poser cette question. « Elle dort si bien 1 Jamais elle ne se réveille... Mais tu la verras demain.
C'est elle qui t'apportera ton chocolat ou ton café... Tu ne m'as pas dit ce que tu préférais. Il faut que je le lui écrive sur un papier que je mettrai sur le buffet de la salle à manger. »
— « Je prendrai ce que tu prendras, »
lui répondis-je.
— a Oh ! » dit-elle, « c'est que, depuis que la petite est ici, elle me trempe la soupe tous les matins, comme chez nous... »
— « Va pour la soupe, » fis-je en riant.
« Et comment s'appelle-t-elle, ta petite sœur? »
— « Blanche, » dit-elle.
— a Et elle est pieuse? » demandai-je après un silence en montrant la croix dont l'or brillait sur le noir du soulier.
— « Très pieuse,» répondit Aline ;« mais que faites-vous?... » Tandis qu'elle parlait j'avais tiré mon portefeuille. Elle rougit jusqu'à la pointe de ses fines oreilles. Étaitelle jolie sous la masse crêpelée de ses cheveux défaits maintenant! Je compris qu'elle s'était trompée sur mon geste :
— « Je veux joindre mon cadeau de Noël au vôtre pour la petite, » lui dis-je ; et je mis dans le soulier un billet bleu en ajoutant : « Elle a bien quelque tirelire dans un coin... »
— « C'est moi qui la lui garde, » dit
Aline. Et avisant un secrétaire dans un coin de la chambre, elle saisit dans un des tiroirs une grosse pomme de faïence avec une fente sur le côté. Elle la fit sonner à mon oreille, et, saisissant le billet bleu, elle le glissa dans cette naïve boîte à trésor.
« Tous les deux mois je la casse, » ditelle, a et ce qu'il y a, je le lui place sur son livret. Il faut qu'elle ait une dot pour ses dix-huit ans. Je la ramène chez nous alors... C'est à deux lieues d'Ingrandes...
Là-bas on ne sait pas comme je vis. Maman me croit couturière... Je marierai Blanche à un brave garçon... Pas un ouvrier, on ne peut plus les supporter quand on a vécu avec des messieurs, » ajoutât-elle en hochant la tète. « Mais il y aura bien un employé pour vouloir d'elle. Elle sera si jolie, et douce, et sage I Car j'y ai l'œil, tu comprends. » Et gaiement, avec un éclair de tristesse et de gaminerie à la fois : « Je m'y connais I... Je ne serai plus jeune alors, et quand on n'est plus jeune dans le métier que je fais, ce n'est pas trop gai... Ce n'est même pas toujours gai
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quand on est jeune. Je me retirerai auprès d'eux. Je me referai couturière. J'ai appris, tu sais... » Elle se tut et ses yeux bruns souriaient à l'image d'honnêteté bourgeoise et provinciale qui se peignait devant son rêve, et puis elle me regarda. Le cadeau que j'avais fait à la petite sœur avait sans doute achevé de l'attendrir, car elle s'assit sur mes genoux, et m'enveloppant la tête de ses beaux cheveux parfumés et souples, elle me dit : « Comme tu es bon ! Je sens que, si tu veux, je t'aimerai tant !... »
Évoquant, comme je viens de faire, cette conversation dans cet endroit, à cette heure, parmi de telles circonstances, et me connaissant tel que je me connais, je demeure étonné qu'elle ne se soit pas terminée sur un départ immédiat, — tant j'y trouve aujourd'hui de navrante mélancolie. Sur le moment même j'éprouvai bien une impression de vague remords au voisinage que m'avait révélé Aline avec un si singulier mélange d'inconscience et de bonhomie. Mais j'étais jeune. Nous avions
soupe au Champagne, et la délicieuse fille avait dans les yeux de quoi troubler un plus raisonnable que l'assoifFé d'émotions inédites qui caressait dans la solitude de la nuit ses longs et vivants cheveux. Je me dis ce que Ton se dit quand on a la morale facile des vingt-cinq ans, que si je ne passais pas la nuit avec elle, un autre la passerait, qu'après tout je n'étais pas chargé de surveiller ses relations de famille. Je me dis... Ou plutôt je cessai de me dire quoi que ce soit, et le résultat fut que je me réveillai le lendemain matin, dans cette chambre de hasard, encore tout vibrant de caresses, vibrant mais si lassé !
Et seulement à cet instant-là j'éprouvai cette impression d'une très vilaine histoire que j'aurais dû ressentir la veille et qui d'ailleurs ne tint pas devant la rentrée, dans la chambre, de ma maîtresse d'une nuit. Car Aline s'était levée durant mon sommeil. Elle avait fait sa toilette. Puis elle m'avait entendu remuer, et elle arrivait, rafraîchie par l'eau, les dents blanches dans son sourire, un peu fanée pourtant
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pieds chaussés de bas de soie havane jouaient dans des mules algériennes achetées au rabais dans quelque bazar, — et elle était plus délicieusement jolie encore, et gaie et rieuse ! . . . Elle ouvrit les volets tout grands. Le soleil entra dans la chambre, un rayonnant soleil d'hiver qui éclaira devant moi les vertes profondeurs sombres du Jardin des Plantes d'où s'échappaient des cris de bêtes, et Aline disait :
— « N'est-ce pas qu'on ne se croirait plus à Paris? Tu comprends pourquoi je t'ai demandé de ne pas faire de bruit?...
C'était pour moi aussi, car s'il me fallait quitter cet endroit, ça me fendrait le cœur ! Mais ne te lève pas. Blanche va t' apporter ta soupe... Et si tu ne l'aimes pas, elle t'a fait du café... Tu sens la bonne odeur?
Nous le brûlons nous-mêmes, nous en sommes si gourmandes... C'était le seul luxe de bonne-maman, qu'elle avait pris d'une vieille dame chez qui elle avait servi. Elle nous a passé ce goût... Blanchon- Rlanchette, Blanchette-Blanchon... »
Elle appelait sa petite sœur ! J'avais déjà
bien couru le monde et le demi-monde, à cette époque, et je me serais profondément moqué de moi-même, — ô étrangeté des renversements de conscience propres à la jeunesse ! — si je n'avais trouvé tout naturels les compromis quotidiens de l'adultère, par exemple. Oui, on dirait qu'autour des vingt ans et dans une certaine classe sociale la rigueur intransigeante de l'honnêteté, ou tout simplement sa délicatesse, soit un ridicule et une niaiserie quand il s'agit des choses de l'amour. Il faut avoir vécu et constaté à quels drames sinistres de la vie morale aboutissent ces commodes facilités de relations, pour y répugner, comme je fais aujourd'hui, de tout mon cœur. Mais en ces temps-là, m'asseoir à la table de la maîtresse d'un de mes camarades, coude à coude avec l'amant, pas très loin du mari, tout près du fils et de la fille, me paraissait aussi parfaitement naturel que de me mettre en habit le soir ou de porter des souliers jaunes aux eaux en été. Être cet amant moi-même me paraissait plus naturel encore. Cependant
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au contraire, dans une robe grise qui avait appartenu à sa sœur et qu'elle s'était adaptée tant bien que mal. L'étofte restée trop ample flottait autour de sa jeune poitrine presque sans sexe. On devinait, sous les cassures de la laine, des épaules et des bras à peine formés. Cette robe était relevée, sans doute pour le service de l'appartement, et découvrait ses pieds. Je reconnus la paire de souliers dans un desquels j'avais glissé mon billet bleu de cette nuit. Autour de ses chevilles, des bas de soie havane aussi, mais passée, tombaient en plis qui attestaient leur origine. Ilsavaient, comme la robe, appartenu à sa sœur. Et le joli visage de la petite ressemblait aussi .î celui de la sœur. Mais, si invraisemblable que fût cette innocence dans l'infamie d'une telle familiarité, c'était bien l'âme la plus virginale, — la plus ignorante, la moins perverse des âmes d'enfant, — qui me regardait à travers ses beaux yeux bruns tout pareils à ceux de l'aînée, et une seule curiosité animait ce regard, celle de savoir, tandis que je prenais la soupe et que j'y
trempais machinalement la cuiller, ce que je pensais de ce plat nouveau. Ce fut avec la plus enfantine des malices qu'elle me dit, quand j'eus repoussé l'assiette après cette première cuillerée :
— « Je savais bien que vous n'aimeriez pas cette pâtée de chez nous... Mais ma grande ne veut jamais me croire... Je vais vous chercher votre café au lait. »
Blanche se trompait. Je n'avais pas même senti le goût de cette soupe de campagne dont elle et sa sœur étaient si friandes. Tout d'un coup, à les voir ainsi à côté l'une de l'autre, dans la chambre, la grande et la petite, une idée affreuse m'avait saisi. Je l'accueillis avec d'autant plus de facilité que je subissais dans ce second moment de mon réveil définitif cette terrible sensation du lendemain qui m'a empoisonné mes plus belles amours. —D'où vient-elle? Pourquoi m'a-t-il fallu toujours mettre des quarantehuit heures et des trois jours, entre un rendez-vous de plaisir et une visite à la maîtresse avec qui je l'avais eu, pour n'être pas
tenté de la brutaliser de lassitude, de dégoût, presque de rancune? J'ai souvent pensé à cette ingratitude étrange de la volupté qui m'est si naturelle, en remarquant par les confidences de mes amis qu'elle est relativement rare, j'entends chez les hommes de mon éducation et de ma race. Je l'ai dissimulée, cette ingratitude, du mieux qu'il m'a été possible. J'ai lutté contre elle dans les faits. Je me suis astreint à de caressantes délicatesses d'attention vis-à-vis des maîtresses qui sortaient de mes bras.
Mais toujours j'ai senti ce mouvement d'aversion frémir dans l'arrière-fond de mon animalité, après l'amour. J'en suis arrivé, tant ces passages d'injuste et féroce irritation contre un être que je viens d'étreindre avec idolâtrie me font horreur à moi-même , oui, j'en suis arrivé à trouver que le plaisir de la possession ne vaut pas qu'on l'achète si cher, et à souhaiter de ne jamais être l'amant d'une femme que j'aime d'un amour véritable. J'aurais si peur de la désaimer de cette triste manière !... — Par le matin de Noël dont j'essaie aujourd'hui de mieux
préciser le souvenir, ce remous d'antipathie physique contre la pauvre Aline se traduisit par cette soudaine pensée que j'assistais à la plus scandaleuse manœuvre de prostitution familiale et que l'aînée des deux sœurs se préparait à vendre l'innocence de l'autre le plus cher qu'elle pourrait, — si ce n'était pas déjà fait ! La simple hypothèse de cette ignominie me rendit soudain insupportable d'être là, dans cette alcôve de fille, dans cette chambre où des photographies de jeunes gens et de jeunes femmes éparses un peu partout racontaient une si triste existence d'amours de hasard et d'amitiés vulgaires sinon ignobles. Le palissandre à bon marché du lit, de l'armoire à glace et des chaises, le débraillé d'Aline, tout me donna l'impression d'une telle médiocrité que le charme de grisette dont je l'avais vue la veille comme auréolée s'évanouit. Je n'eus plus qu'une seule idée, m'en aller, rentrer dans mon paisible et tiède appartement où ma vieille mère m'attendait sans doute avec une indulgente anxiété. . . Je me souviens. Je regardai brus-
quement ma montre. Je prétextai un rendez-vous oublié à la pauvre Aline stupéfiée de mon inexplicable et si rapide métamorphose. Je m'habillai en deux temps, trois mouvements. Je me sauvai comme un voleur, et une heure après m'étre réveillé dans ce lit étranger, je sonnais à ma propre porte, je commandais un bain à mon domestique I Il me semblait que je ne me laverais jamais assez de cette fille, de cette nuit, de cette impression d'abject mauvais lieu subie à l'entrée de la petite, et, les nerfs peu à peu détendus, je me souviens encore que je monologuais dans ma baignoire avec une ironie qui n'était ni sans gaieté ni sans douleur :
— « Ai-je été cocquebin tout de même, hier soir I Ce soulier de Noël, cette petite sœur pieuse, ce retour au pays natal avec la dot de la tirelire! Et moi qui ai cru à toutes ces balivernes!... Et le chocolat du matin !... Elles avaient l'air un peu penaud tout à l'heure, quand elles ont vu que leur plan ne réussissait pas. La jeune sœur doit valoir encore moins que la
grande. Il y a de ces madones de quinze ans qui rouleraient de vieux diplomates, rien qu'en baissant leurs paupières et en se composant des mines de premières communiantes. Voilà certainement une des plus dégoûtantes histoires auxquelles j'ai assisté de ma vie... «
Je n'ai guère été heureux depuis que je me connais et, si je comptais les sensations que je voudrais éprouver à nouveau, je crois que je n'arriverais pas au double chiffre! Même le chiffre simple, serait-il bien haut? Y en aurait-il un seulement?
Cela, c'est le sort commun de l'homme, qui naquit pour démontrer la justesse du mot de l'Ecclésiaste : « Tout n'est que vanité et rongement d'esprit... » Ce qui m'étonne plutôt, c'est de ne pas m'étre attiré, outre les communs ennuis, les pires malheurs par ces sautes subites de caractère et d'émotions qui me divertissent à distance.
Mais elles ont fait de ma destinée intime le plus incohérent des paradoxes réels. Qjiiand cette incohérence s'est appliquée à des ré-
solutions aussi peu importantes que celle de revoir ou de ne pas revoir une fille galante du duartier Latin et sa petite sœur, il n'y a eu que peu de mal. Hélas ! Je me suis conduit avec la même logique, alors qu'il s'agissait des intérêts les plus réels de mon existence de cœur, et voilà pourquoi je vieillirai seul sans pouvoir même asseoir à côté de moi devant le feu, par les nuits d'hiver comme celle-ci, le fantôme d'un souvenir complet, d'un amour qui ait été tout à fait un amour, d'une joie qui ait été tout à fait une joie, d'une douleur même qui ait été tout à fait une douleur. Allons! A quoi bon recommencer cette élégie, que je me suis trop redite à moi-même, dans le silence de mon cœur ou la plume à la main?... Tant il y a qu'une fois de plus, à l'occasion d'Aline, j'ai pu juger de mon impuissance à me fixer dans une impression et dans une idée.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis ma sortie si brusque, si injustifiée, presque si grossière, hors de l'appartement de la rue Linné. Déjà les incidents de cette nuit
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