SCENE V
DARBERT, FANNY.
■Darbert a réparé les désordres de aa toilette. DARBBRT, s'avançani vers sa femme.
Vous m'attendiez ?
Oui.
DARBKRT.
Je ne vous demande pas, madame, quel itiotit a pu vous engager à sortir ce matin seule. . (Fanny fait un mouvement.) Nous n'en sommes plus là... Écoutez-moi . hier, je n'ai pas été maître de mon emportement, mais aujourd'hui je veux vous parler de sang-froid, et j'espèro que, de votre côté, vous tâcherez d'être calme.
FAKNV, se levant.
Eugène, abrégeons ces vaines parole? .. 11 est impossible que vous me croyiez coupable.
DARBERT.
Comment?
FAWNY.
Non; les apparences qui m'accusent ne prévaudront pas contre une conduite jusque alors irréprochable... Que servirait d'avoir été pendant six ans une épouse aimante, sûre, dévouée, pour qu'au premier soupçon on nous condamnât sans hésitation, sans scrupule, comme ces femmes auxquelles on s'attache par caprice et dont on n'a jamais connu le cœur 7 Mais vous, Eugène, vous me connaissez; \ous m'aviez donné votre estime, j'en étais fière... souvent vous m'avez remerciée de votre bonheur; et maintenant, quand je mécrie : Je ne suis pas coupable I vous refuseriez de m'écouter, vous exigeriez des preuves, des preuves impossibles (eut-être... Non, Eugène, ayez confiance en votre femme... ne la forcez pas à s'expliquer... celle recherche est une injure, elle est au-dessous de vous, n'y persistez pas, au nom ^e notre amour et pour vous-même...
DARBERT.
Je ne vous demande aucune explication , madame; car maintenant je ne doute plus.
FAKNY.
Ah! toujours cette calomnie!
DARBERT.
Une calomnie!... Point de vaines paroles, madame, vous le disiez tout-à-l'heure; la vie commune est désormais impossible. Je vous laisse maîtresse de choisir l'asile où vous voudrez vous retirer.
FA>?IY.
Une séparation ! Mais vous vous trompez, je TOUS aime toujours... mais on ne chasse pas ainsi la femme qu'on a aimée... on la croit, on ne la repousse pas sans pitié.
DARBERT.
Des plaintes! des larmes!..- Ah 1 j'espérais que vous auriez au moins la dignité de votre honte.
FANNY
Monsieur...
UARBERT.
Que vous baisseriez la tête !
FANNY
Ah ! pas un mot de plus !
DARBERT.
Mais que voulez-vous donc, madame? que j'invoque les lois, (lue je traîne ce scandale devant
les tribunaux, et que je vous flétrisse publiquement des noms d'ïnf'àrne et d'adultère?...
FANNY
Infâme!... moi!... (Elle court précipitamment à la porte du fond, lu ferme et revenant vers son mari.) A genoux, monsieur!
DAHBERT.
Madame !
FANNT.
A genoux I
DARBERT.
Quand c'est moi qui vous demande compte de mon honneurl
FANNY
Votre honneur!... mais pour le garder, j'ai donné mon repos, ma santé, ma vie... votre honueur!... {Tirant de son sein un médaillon.) Connaissez-YOus ce portrait ?
DABBERT.
Le sien !
FANNY
Non; mais celui de son père ! et ce portrait, il était renfermé dans un portefeuille sur lequel était écrit le nom de Uuvernay.
DARBERT.
Duvernay!... Qui vous a dit...?
FANNY
Et ce jeune liomme a changé de nom, parce que le nom de son père est celui d'un banqueroutier Irauiiuleux, et son père, qui s'est donné la mort de désespoir, n'a été déclaré intàme que paice qu'il avait perdu cent mille francs.
DARBERT.
Cent mille francs S
FANNY
Un soir, dans ce portefeuille trouvé par deux hommes...
DARBERT.
Assez, madame, assez !
FANNY
Je n'ai pas tout dit, monsieur. Autrefois, une jeune fille avait vu dans la maison de sou père un vieillard nommé Duvernay, qui racontait en pleurant son malheur, qui priait pour ses enfans et pour leur mère, et qui s'était jeté à ses genoux en lui disant : «Croyez- moi, vous qui êtes jeune et belle, et qui aurez peut-être besoin qu'on vous croie un jour. » Cette jeune fille, devenue femme, avait gardé le souvenir de cette belle et noble figure, lorsqu'il y a sept mois elle eut la fantaisie d'acheter quelque parure frivole; le hasard, ou plutôt la Providence, la conduisit chez un obscur marchand qu'on lui avait indiqué. Là, elle trouva un portrait qu'elle reconnut, et un portefeuille oh. était écrit le nom de Duvernay. Déjà elle avait acheté l'un de ces objets, déjà elle offrait del 'or pour le rachat de l'autre, lorsque quelqu'un survint, quelqu'un dont elle était connue... DARBERT, altéré.
Fanny !
FANNY
Elle se cacha, et elle entendit les deux complices, dont l'un, devenu riche, est à la merci de
l'autre qui peut le perdre de réputation et qui lui vend son silence... L'un de ces hommes s'appelle Loustal, l'autre Darbert, et cette femme, c'est moi!
DARBERT.
Ah! pardon!... pardon!... de grâce! épargnezmoi I...
FANNY, le repoussant.
M'avez-vous épargnée, moi?... moi, à qui vous avez dit: Vous êtes une femme adultère!... vous étiez enfermée avec un jeune homme... votre .sein est agité, vos cheveux sont en désordre... vous êtes une adultère!... votre beauté se flétrit, vos yeux s'éteignent dans les larmes... c est un amour adultère!... il n'y a pas d'autres causes!... C'est ce qu'on dit aux femmes qui souffrent et qui meurent d'aimer encore celui qu'elles ne peuvent plus estimer!... El avant de les appeler infâmes, on ne se demande seulement pas si elles savent ce que c'est que l'infamie!...
DARBERT.
Fanny !
FANNY
Oui, quand je savais tout déjà, la veille du jour où ce jeune homme est entré ici, je l'ai vu dans un bal, et j'ai été frappée de sa ressemblance avec ce portrait... oui, il se>t approclié de moi, il m'a suppliée de protéger sou honneur, et j'ai dit que je le connaissais, parce uu'en l'écoutant je me suis souvenue de ce vieillard qui me disait : Croyez-moi, vous qui aurez peut-être besoin un jour qu'on vous croie... Oui. je vous ai prié pour lui; oui, je l'ai fait entrer chez vous; oui, j'ai su qu'il cachait son nom; oui, j'ai vendu mes diainans pour rendre en secret un morceau de pain à sa mère et à sa sœur; oui, lorsque vous m'avez surprise hier, j'étais émue, je pleurais, parce qu'il venait de me raconter la mort de son père... Oui, ilm'aime... mais il n'avait jamais osé me le dire... il m'avait respectée plus que vous... voila ce que lui et moi, nous avons fait de votre honneur, monsieur!... Qu'avez-vous fait de celui de son père et du mien?
DARBERT.
Fanny ! je jure que j'ignorais l'infortune dont j'ai été cause... le lendemain même, je partis pour l'Angleterre, où je suis resté près d'une année, vous le savez... quand je revins, je n'entendis parler de rien...
FANNY
Comment! vous ne saviez pasi vous ignoriez le nom de Duvernay!
Ce nom ne m'apprenait rien... ce médaillon, je ne l'ai jamais vu... Loustal avait gardé le portefeuille, et lorsque après trois ans il vint me trouver, c'est vrai, j'achetai son silence... cette fortune dont j'avais honte, j'ai tâché au moins d'en épurer la source... j'ai fait quelque bien... que Dieu m'en tienne compte, et vous aussi Faùny I...
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Oh! je vous aimais tant! maisj'ctais pauvre, et, ne pouvant vous obtenir, je me serais tué... oui, tué de désespoir... cet or, c'était le bonheur, c'était la vie, c'était vous... Ah! que seulement je ne lise plus le mépris dans vos regards I
Il tombe à genoux.
FANNT.
Le mépris!... oh! non!... tu ignorais toutl... Une femme accusée de ne pas aimer son mari se révolte, se défend avec indignation, elle est injuste à son tour... Tu n'es pas si coupable que je l'ai dit ; et si j'ai parlé, c'est (jue tu ne me laissais pas d'autre moyen pour me justifier, pour protéger ce jeune homme contre ta colère, contre une provocation, peut-être.
DARBERT, Se levant.
Ah! que dites-vous?... et qu'ai-je fait, malheureux?
FANNY
Mon ami, calme-toi... tout peut se réparer.
Ah!... vous ne savez rien encorel
FANNT.
Quoi doncT tu m'effraies !...
DARBEKÏ.
Hier... ce jeune homme... pendant que vous étiez évanouie, je l'ai provoqué.
FANNT.
Ciell
DARBERT.
Et ce matin, je l'ai insulté... frappé au visage... j'ai tiré... il est tombé!...
FANNT.
Vous avez tué le fils comme le père, et avec lui sa mère et sa sœur, toute une famille !
DARBERT.
Adieu, Fanny !
FANNT, le retenant.
Où allez-vous ?
DARBERT.
Laissez>moi... je sais ce qui me reste à faire et comment je me punirai moi-même I
il suri précipitamment.
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