‹ Un Séjour à l'île de Saint-PierreChapitre 5 sur 8 · PLANCHE IX · texte numérisé non relu

PLANCHE IX

lait un curieux. La fenêtre est très basse, mais d'une antiquité respectable. Au travers de cette fenêtre, sur la tablette de laquelle siircment Rousseau s'est assis bien souvent, s'étend une vue que le soleil rend parfois attrayante. iPl.XII.i On peut dire sans

Ns.

Vue yrise depuis la chambre de Rousseau.

crainte d'exagérer qu'il ne reste pas un endroit découvert non maltraité par le canif ou le crayon, sur toutes les façades de la chambre ayant une surface de deux pouces carrés. Les vitres de la fenêtre elles-mêmes sont taillées au silex. Les vilains meubles que l'on a relégués dans la chambre, en dépit de la vraisemblance, ont servi à assouvir la rage des passants, désireux de passer à la postérité à la remorque de Rousseau, en inscrivant, le plus visiblement possible, un nom obscur dans ce lieu qui servit quelques mois de retraite à une des lumières du monde... A côté de la chambre de Rousseau se trouve la cuisine; ces deux pièces sont séparées par une porte qui ne manque pas de caractère, surtout dans sa serrurerie. Un trou, qui est placé à hauteur de l'œil, provenant sans doute de l'absence d'un nœud dans le bois, permettait, dit-on, à Thérèse d'inspecter ce qui se passait dans l'une ou l'autre pièce, selon qu'elle voulait protéger ou ennuyer son homme. Pour passer de la chambre dans la cuisine, il faut descendre un escalier de trois marches. Ici l'on s'avance sur des briques, et l'entourage présente plus de bizarrerie. Je vous recommande tout particulièrement les vieux bahuts qui sont appliqués contre les murs, jusqu'au plafond. Ceux-là ont dû être ouverts par Thérèse, et ont certainement contenu les herbiers de Rousseau. La cheminée est magnifique et le vieux toyer-réchaud doit contenir encore quelque parcelle de cendres ayant collaboré à la fabrication d'une tisane destinée à l'auteur du Contrat social et de VEmile. Avis

aux amateurs. Je tourne la page et termine ce chapitre en vous offrant, ci-dessous, une vue de la cuisine dont je viens de vous parler. (Pl.XIII .)

Cuisine de Rousseau.

Jeudi g aoiit.

Le temps est si bien rempli par nos études, nos promenades, nos dessins, notre nombreuse correspondance, que je n'ai pas encore pu consigner le moindre de nos faits et gestes. Mardi après-midi, c'est-à-dire avant-hier, nous partions pour Bienne, sur notre petit bateau. Nous eûmes des aventures en route qu'il vaut mieux ne pas raconter. Au retour, — vous voyez d'ici la distance, — il était nuit noire; nous nous ensablâmes dans les bas fonds qui entourent l'île. Pour aborder à Bienne, il nous avait fallu ôter nos chaussures et nos bas. Pour rentrer à l'île, embourbés que nous étions dans la vase, il nous fallut ôter, non-seulement nos chaussures, mais nos culottes, puis porter l'embarcation sur notre dos pendant cinq minutes. Tous le monde était au lit lorsque nous entrions dans la salle à manger, accompagnés d'un appétit classique et d'une soif de capucin... Le lendemain, hier par conséquent, comme la pluie durait toujours, nous résolûmes d'aller àNeuveville acheter les fournitures qui nous manquaient encore. Dans la journée, la chambre de Rousseau avait fait les frais de nos travaux. Il s'agissait de se mettre en mesure de continuer. Nous mettons donc le cap surGléresse, et faisons, à pied,

aller et retour, le voyage à Neuveville. De retour à File pour le souper, nous passons le reste de la soirée très gaiement. — Il est Je mode ici de se coucher entre sept et huit heures. Cette mode m'énervait. Je communiquai mon impatience aux deux dames pensionnaires nouvellement arrivées. Puis, — voyez les effets de la contagion, — la fête s'organisant, les lampes s'allumant, à la stupéfaction des chauvessouris et des phalènes dont File est remplie la nuit, le personnel de Thôtel vint se joirdreà nous. Une heure après, il n'y avait pas moins de sept ou huit jeux sur la grande table; des bouteilles vides gisaient sur les tapis, le piano obéissait de son mieux à nos caresses, les rires et les chan.-ons retentissaient de toute part... Cela dura jusqu'à minuit.

l 'ciuircdi rprcs-midi.

Sur le plateau des Sorciers ii'.

11 est à deux pas de moi, le fameux pavillon. N'ous le vovez sur ma gravure. En face, voici le plateau des Sorciers. (PI. XIV.) Océan de verdure ; perspectives lointaines, toutes pleines de feuillages frais et de brillantes taches de soleil; vieux arbres centenaires; chênes puissants, aux troncs tortueux et gigantesques, aux ramures fantastiques; gazon pilé; mousse tendre; vent du lac qui passe;... arrêtez-vous ici, et causez-moi du passé! Le passé! c'est le moyen-âge lugubre. Il eut ici ses fastes. Ici le moine rubicond passa en digérant ses pâtés et en cuvant son vin. Ici le seigneur organisait mainte partie fine. Ici le peuple obéissait en frémissant. Ici enfin la fille du serf", terrifiée et contrainte, livrait ses charmes et son honneur aux serviteurs de Dieu, soûls de luxure et d'alcool. Digne moyen-âge, bon vieux temps où la bêtise blasonnée et mitrée dominait l'ignorance, quel immense pied de nez je t'adresse!... Les vois-tu ces beaux arbres? leur verdure est plus fraîche que jamais; plus fraîches leurs feuilles, plus pittoresques leurs formes, plus grave leur allure; mais les sabbats que tu organisais ici, à jamais ils sont morts! Les vois-tu ces jeunes filles qui. enlacées dans les bras de leurs amies, se promènent en souriant à leur bonheur? eh bien, elles ne sont plus pour toi, cagot; pour toi, baronbrigand; pour vous, triples canailles qui avez sucé le sang de tant de siècles! Elles sont libres, ces fillettes! leur cœur palpite librement sous leur jeune et blanche poitrine! leur yeux regardent gaiement et fièrement l'avenir! plus question de vos crimes, de vos forfaits ignobles! Aussi, plateau des Sorciers (2), où la légende place

il I La léi-'enJe pl.-ice le plateau des Sorciers au nord-ouest ile l'ile, entre le bnsi/itel de l'anglais et la forèl. Nous pensons que la Icsemie a fait fausse ruule, et rétablissons ici ce qui nous parait vraisemblable. Il ne nous parait point naturel, en eltel. que les organisateurs des vastes or^'ies. suivies de d.anses et d'amusements mystérieux, qui se p.isscrenl jadis dans l'ile. pour le plus frand contentement des tuoines et des scigneuiî,... aient précisément choisi l'endroit de l'ile le plus exposé à la vue des rivages voisins. En outre, la pente de ce prétendu plalcan des Snrcicrs est si rapide qu'il est diflicile d'admettre que l'on ai dansé l.i des rondes folles. Par contre, le «r-and plateau, situé au sommet de l'ile, le plateau que nous nous permettrons d'appeler sans réserves le plalcaii des Sm-eicrs, est le plus .admirable site que l'on pui.s,sc rêver : ïa.ste, imposant, solitaire, ayant un .sol éjîal et plat, il semblait fait exprès pour abriter, dans des temps nér.sles. les amusements criminels iles'reliîjieux et de leurs compères, séducteurs de femmes et inventeurs de fables. Je ne sache pas qu'un document sérieux puisse être mis en avant pour contester l'exactilude de l'Iiypotliése que j'établis ici. i l'égard de rempl.-.cement presque certain, selon moi. du plateau des Sorciers.

(2) Le pavillon de tiansc. situé au milieu du plateau des Sorciers, est, bien entemlu. de date beaucoup plu< récente, et n'a rien à voir dans notre réquisitoire.

maintes saturnales présidées par Satan, reçois l'absolution de notre siècle : tu ne peux être responsable des débauches passées, dont les derniers débris ont pourri sur ton sol. Continue à abriter les ébats Joyeux et sains d'une jeunesse vaillante. A l'époque des vendanges, reçois cette foule de laboureurs venant se réjouir et re pirer l'air pur que tu exhales. Laisse tourner ces rondes joyeuses où ni dieu ni diable n'ont plus rien à voir, mais où le travail et le civisme viennent chanter Bacchus et la Liberté!

Samedi afrès-iiiidi.

Ce matin, Charles et moi allions à pied à la petite île des Lapins, reliée à la grande, comme l'on sait, par une large lande de sable, que la correction des eaux du J ura a mise à sec. Tandis que Charles dessinait, (PI. XV.) moi je rôdais par monts et

Vue de la butte des Lapins f depuis la lande de CerlierJ.

vaux, explorant les plages abandonnées depuis peu par le lac, ramassant des coquillages et tuant des couleuvres; à cent pas de la petite ile, et au nord, je fus frappé par la forme d'un bois enfoui tout entier dans la vase, mais dont la régularité attestait le travail de l'homme. Il faut dire ici que j'étais muni d'une pioche, prise le matin même dans l'intention de mettre à jour un puits romain que j'avais cru découvrir au pied de la butte des Lapins. J'avais dû renoncer à mon entreprise, car, à trente centimètres de l'orifice, j'avais trouvé de la molasse qui nécessitait l'emploi d'une pique. Je recommencerai ce travail plus tard. Armé de ma large pioche, et abandonnant mon puits, je parcourais donc les rivages voisins, lorsque je rencontrai la pièce de bois sus-nommée. Dès le premier coup d'œil, je soupçonnai un canot lacustre, fait d'un seul tronc d'arbre creusé. Il s'agissait seulement d'en avoir la preuve. En conséquence, je me mis à piocher. Labeur rude, mais bientôt récompensé par la certitude. Charles, à qui je confiai mon secret espoir de découverte, me criblait de sarcasmes. Après dix minutes de vaillante besogne, je lui montrais, d'un geste triomphant, un mètre de l'embarcation complètement à

l'uns, iln['. A. yLAMi>.

Plateau des Sorciers.

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