‹ Un Séjour à l'île de Saint-PierreChapitre 6 sur 8 · PLANCHE XIV · texte numérisé non relu

PLANCHE XIV

découvert. Après deux heures, je lui montrais un bateau tout entier, dont l'origine n'était plus douteuse. Jugez de ma joie! J'avais trouvé et désenfoui un objet d'une importance considérable, englouti sous l'eau depuis peut-être cinq mille ans! De suite, je songeai à en faire hommage au Musée de ma ville natale. — Ce canot a trente-cinq ou trente-six pieds de longueur, sur deux pieds de largeur moyenne. Assez peu profond à l'intérieur, il est par contre très épais et de construction solide. A Pavant, le tronc d'arbre employé dessine une légère courbe. L'arrière est large et gracieusement taillé. J'espère du reste que, lorsque paraîtra cet Album, mes lecteurs pourront aller voir le canot en question au Musée de Neuchàtel (i).

En déblayant ma pirogue, j'ouvrais tout grands les yeux, in'attendant à trouver quelque ossement ou débris lacustres. Je ne trouvai que deux pointes de flèche, un tronçon d'arc, et beaucoup d'autres petits objets accusant des formes curieuses, mais que je suis incompétent à classer.

Vous devinez l'émoi, lorsque en rentrant, à midi, dans l'île, je racontai mes exploits. L'on m'accompagna en foule, après le dîner. La nouvelle circula de bouche en bouche, rapidement. J'ai même à craindre l'envie et la cupidité des amateurs riverains, dont plusieurs ont fait commerce d'objets lacustres. C'est pourquoi je vais agir sans retard. Je pars pour Neuchàtel ce soir et reviendrai demain.

Jeudi i6 août. Matin.

Voilà bientôt cinq jours que je n'écris plus un mot destiné à l'Album. Ce que c'est que les affaires! Les malheureuses, ...venir me poursuivre jusques dans l'île de Saint-Pierre, me tourmenter, me harceler, accaparer mes rêves et faire taire mes chansons! Aujourd'hui, jeudi, enfin! je les ai envoyées, d'un seul coup de pied, au travers du lac, sur la terre ferme. Je reprends possession de moi-même. Je respire. Vite quelques lignes pour résumer sommairement les jours écoulés depuis mon dernier mot.

Je passai donc la journée de dimanche à Neuchàtel. Et lundi, vers dix heures, le matin, nous abordions de nouveau sur les rivages nords de l'île. M. Desor, n'étant pas à Neuchàtel, ne put être mis au courant de ce que j'avais à lui dire. Je lui écrivis lundi. Jusqu'ici, pas de réponse. Mais je m'en fiche; que le canot lacustre s'en aille au diable!

Tous ces jours, en dehors des préoccupations anti-artistiques, nous n'avons guère pu, Charles et moi, que faire des émdes morales, des observations sur le caractère des gens qui nous entourent. J'aurai beaucoup à dire là-dessus, car je me propose de vous présenter, avec leurs portraits respectifs, tous les types composant le personnel de l'ile.-

Lundi soir; M. B., de Chaux-de-Fonds, venu la veille pour chercher sa femme et sa belle-sœur, en séjour à l'île, nous invita à assister à un spectacle qui

(Il Cp iirojel .le lianspjil fut .ih.inlonné. MM. Ue-or el Lmiis Coulon m'ayanl ccril que le gouvernement Je Berne inlur- .li.s.iit formellement la sortie à tout ol.jel lacustre ,ou .lorument historique quelcon.iue) diScouverl sur son territoire. J i- «nore donc à cette heure (mai 1S78) c; qu'est devenu le canot en question.

ne manquait pas de grandeur. A l'aide de longues mèches de magnésium, e]ue l'on fixait au bout d'une perche et que l'on brûlait ensuite, il y eût dans l'ile une illumination féerique. Les chênes en frémirent. La lune en fut jalouse. Par contre, nous tous fûmes ravis. La lumière électrique provenant des piles, plus brillante et criarde peut-être, est loin d'atteindre la splendeur de celle que produit la flamme du magnésium. Ce fut si beau que, la nuit suivante, j'en rêvai; et, chose particulière, cette douce lumière partait des beaux veux noirs de Mademoiselle Léa...

Mardi fut un jour de départ, et de pluie. Nous fûmes gais jusqu'à midi, et tristes jusqu'au soir. Diminué de moitié, le nombre des étrangers était réduit à trois : M. Verenet, Charles et moi. A huit heures du soir, au plus tard, M. Verenet disparaît; il se couche à l'heure des poules et à celle des patriarches. Il fallut donc faire sans lui. Mademoiselle Léa nous sauva de l'ennui. Vis-à-vis d'une jolie fille, quel jeu le plus insignifiant ne prend aussitôt un immense intérêt! Cela nous arriva. Nous passâmes en somme une charmante soirée.

Je ne vous ai pas encore parlé de Mademoiselle Léa, nièce du receveur. Cela viendra plus tard. Je me défie de moi. En commençant ce thème, je ne le quitterais plus,... et cela ne ferait pas le compte du lecteur. — Je ne vous ai pas non plus parlé d'un jeu de cartes appelé « commerce », que Madame G., mère de Mademoiselle Léa, nous apprit la semaine dernière. Ce jeu fit les principaux frais de nos soirées, en compagnie de toute la société masculine et féminine de l'ile. 11 serait trop long de vous expliquer les combinaisons compliquées qu'il comporte. Mais en trois mots, sachez que le piquant du jeu consiste à mettre en défaut ses voisins, et à leur faire paver une amende, aux grands éclats de rire joyeux de toute la société. Les amendes pleuvent, et à la fin d'une soirée, le produit est aussitôtconverti en collation abondante. Nous avons ri ainsi de bien bon cœur, et les yeux de Mademoiselle Léa ont brillé bien des fois durant ces heures de joies simples... La vie dans l'ile est presque une vie de famille, vie nouvelle, qui repose des lassitudes passées, qui retrempe et vivifie.

Hier enfin, mercredi, nous essayâmes de reprendre le travail. Charles dessina la maison du receveur (dont nous avons parlé plus haut), tandis que j'expédiais mes dernières correspondances. Dans la journée, un couple amoureux vint s'installer à l'ile. Ce sont sans doute de jeunes époux. Ils sont bien ennuyants, car ils s'isolent, ne vivent que pour eux, ne soufflent pas un mot, ni à table, ni ailleurs, mais, par centre, s'embrassent d'une façon insolente, même à table... Laissons-les.

Nouvelle soirée passée avec Mademoiselle Léa, Charles et moi. Les cartes nous ennuyaient. Nous imaginâmes de reprendre un jeu d'autrefois, pour varier. A force de chercher, et malgré quinze années d'intervalle, nous nous sommes rappelé certain jeu de Noël, qui consiste à remplir de farine un grand verre, à piler cette farine, de façon qu'elle reste compacte, puis à tourner le verre sens-dessus-dessous, et à l'enlever en laissant à découvert la blanche pyramide. Nous fîmes cela.

UN SÉJOUR A l'île de saint-pierre o- ■'7

Sur le monument enfariné, Ton dépose une pièce de monnaie, autour de laquelle .1 s agit de découper, avec un couteau, et chaque joueur Ton après Tautre, une tranche verticale. Il arrive un moment où la pièce n'est plus supportée que par un fétu, et tombe au moindre attouchement au milieu de l'assiette. Celui qui a le malheur de déterminer cette chute est tenu de chercher avec son nez la pièce enfouie dans la tanne et de la sortir. Tout le reste de la soirée, il doit conserver les plaques blanches qu il a pu attraper dans ses campagnes, sur le nez et les endroits avoisinants. Vous devinez dès lors les rires, quand ces enfarinades sont subies par de jeunes et jolies filles, - ce que Ton s'efforce d'amener, par parenthèse, dans une société où il y a quelques gars célibataires.

Hier donc, tout marcha dans l'ordre. Longtemps, Mademoiselle Léa se défendu très bien, et Charies, par deux fois, avait dû blanchir son long nez, quand enhn le sort nous combla de satisfaction : la petite pièce venait de dégringoler sous le couteau de Mademoiselle Léal... Dire ses hésitations naïves, ses frayeurs charmantes, avant de se décider à plonger son joli nez dans l'assiette ne se peut Mais comme aussitôt je lui posai la question de cabinet, (règlement que j'improvisai pour les besoins de la circonstance) savoir qu'elle eût à payer, au comptant 1 amende de dix baisers sur chacune de nos joues, si elle se refusait à sortir là pièce,... elle se décida enfin. Ce fut gracieux et adorablement drôle. J'en ris encore. Nous recommencerons ce soir, bien sûr.

2 0 août.

Sur le rivage méridional du lac deBienne, à peu près en face de l'île de Saint- Pierre, la montagne est percée de part en part, pour laisser place au grand canal de dessèchement qui est destiné à détourner l'Aar. A cinq minutes de ce rivage le pontdeHagneck, tout récemment construit, reliait les deux sommets de la colline et traversait hardiment le ravin profond creusé par la main de l'homme. Un seul arc, élégamment cintré, traversait le canal sans point d'appui dans le centre. Depuis quelques temps déjà on avait remarqué que les masses de molasse tendre sur lesquelles s'appuyait la culée droite du pont, c'est-à-dire du côté du village de Hagneck, étaient en mouvement et glissaient sur une couche de marne lavée par les eaux. Une expertise eut même lieu, à la suite de laquelle on étava le pont; on chercha à raffermir la culée et l'on attendit.

Avant-hier, samedi, à quatre heures, la culée droite s'enfon^-ait subitement, et la partie du pont de fer qui s'appuyait sur elle s'écroulait avec un épouvantable tracas. Depuis nie de Saint-Pierre,nous avons entendu le bruit de cette catastrophe, sans pouvoir nous en rendre compte. Mais bientôt nous eûmes des nouvelles, et hier, nous visitions le lieu du désastre, (que représente la planche X'VI).

^ Outre la perte pécuniaire, que l'on évalue à au moins 200,000 francs, cet événement est déplorable à tous égards, et l'on ne sait guère comment remédier au mal. Un temps considérable et précieux devra être de nouveau consacré à réparer le dommage. A l'heure qu'il est, une légion d'ouvriers est employée à déblayer les

dboulements qui se sont produits. Moi qui écris ces lignes, ai frémi en voyant plusieurs de ces ouvriers, au péril de leur vie, escalader les échafaudages brisés, à une immense hauteur, et procéder au sciage des poutres qui retombent ensuite avec fracas dans le fond de la gorge. Le parapet du pont, tordu et mutilé, est aussi là, suspendu sur l'abîme, ainsi que le représente ma gravure. A droite du pont, des crevasses béantes se sont ouvertes, où des arbres entiers sont allés mordre la poussière. Une ferme, encore habitée malgré le sinistre, se trouve droit à côté de l'endroit où la culée s'est enfoncée sous terre, (sans laisser la moindre trace, même à la surface du trou, couverte de terre) et Ton ne peut s'empêcher de penser à l'ant^oisse de ceux qui dorment sous ce toit et sur ce sol plein de menaces...

(!iira!;i5'a!S!aij§i

Page 1