‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

GALAGEDERA

Les environs de Kandy. — Lady Horton'g Walk. — La vallée de Dombera. — Cinghalais et Javanais. — Rencontre d*uD éléphant. — Galagedera. — Un sentier ardu. — Un bungalow. — Magnifique horizon. — Chez un planteur.

Si le paysage de Kaady est factice et artificiel, les environs delà petite ville sont charmants. La ceinture de collines qui entoure le lac offre de ravissantes promenades. U y a surtout une route connue sous le nom de a Lady Horton's Walk « , qui contourne une de ces collines^ percée à travers la plus luxuriante foret tropicale qu'on puisse rêver. Par une exquise matinée j'ai parcouru cette route, humant les fraîches senteurs de la forêt tout humide encore de l'orage de la veille. Cette forêt est le repaire de tout un peuple de serpents, de lézards et autres êtres rampants

qui se glissent parfois dans les habitations de Kandy, et même dans le pavillon du gouverneur, situé précisément sur les pentes de la colline. Lady Horton's Walk aboutit à un point où la colline plonge à pic dans la vallée de Dombera^ au fond de laquelle serpente^ resserrée dans un canal rocheux , la puissante rivière de Mahaweliganga : c'est un site d'une grandiose beauté^ d'une âpre sauvagerie, et c'est un des rares paysages, parmi tous ceux que j'ai vus à Ceylan, qui puissent être mis en parallèle avec les nobles paysages javanais.

J'ai entrepris, de Kandy, une excursion en voiture à Galagedera, localité située à vingt et un kilomètres au nord. Mon but était de rendre visite à un compatriote établi comme planteur, auquel j'étais recommandé par un de mes amis de Java. Le pays que j'ai traversé est un jardin enchanteur, ou la nature se montre douce et souriante, où Phomme se sent heureux de vivre. Et pourtant, la population m'a paru beaucoup plus rare et moins aisée que les Javanais : elle vit pauvrement dans des huttes en terre^ moins pit-

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loresques que les jolies cases de bambous des dessas. Les hommes sont moins vétus^ les femmes moins modestes. Par contre^ c'est une popula< tien plus belle^ aux traits plus fins, plus réguliers; elle est plus fière aussi : habitué à voir l'indigène de Java s'accroupir servilement dans la rigole à mon passage, j'étais très étonné de l'indifférence de l'indigène de Ceyian, qui jamais ne salue l'Européen. Le pays est beaucoup moins bien cultivé qu'à Java^ les rizières sont plus rares et moins soignées, et si les routes sont bien entretenues, elles sont dépourvues de ces magnifiques ombrages qui sont la gloire des routes javanaises.

C'est sur cette route de Galagedera que j'ai, pour la première fois, fait la rencontre d'un éléphant domestique. L'énorme animal, pourvu de formidables défenses, était monté par un Cinghalais : en éléphant poli et bien élevé, il s'est garé pour laisser passer ma voiture. Pareille rencontre est, dans cette île qu'on a appelée le pays des éléphants, beaucoup plus rare qu'on ne pense.

Nous voici presque à destination. Au bout de trois heures de voyage, nous sommes à Calage-

dera^ en pleine terre chaude, puisque l'altitude du lieu n'est que de quatre-vingt-dix mètres; mais la plantation que je cherche est située dans la montagne ; et mon cocher a grand'peine à en trouver le chemin ; après une longue enquête auprès des indigènes, il me dépose enfin au pied de la montagne, et me montre du doigt le sentier qui mène à la plantation.

J'ai gravi, un peu à l'aventure, par une chaleur d'enfer, le sentier ardu, percé à travers une véritable foret de cacaoyers et de dadaps. Les cacaoyers sont chargés de leurs beaux fruits d'un rouge brun, et s'épanouissent sous les ombrages des dadaps qui les abritent contre les rayons trop vifs du soleil. De même, à Java, le feuillage du dadap sert à abriter le caféier. Seul dans cette immense plantation, où de nombreux sentiers s'entre-croisent, je n'aurais jamais pu découvrir la maison du planteur, si des coups de fusil ne m'avaient mis sur la voie à suivre. Enfin, après une ascension de deux cents mètres, j'arrivai tout en nage à un bungalow perché sur la montagne, au milieu de la foret.

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Venu à l'improviste, je ne trouvai personne au logis, sauf une Indienne qui savait s'exprimer en anglais, et qui m'annonça que son maître ne rentrerait qu'à l'heure du déjeuner. Elle me conduisit dans la véranda, où j'attendis l'arrivée du maître. Heureux planteur I me disais- je, lorsque je vis le superbe paysage dont il jouit de sa véranda. Pour cacher un profond chagrin ou pour goûter un enivrant bonheur, il ne serait pas de meilleure retraite. Le bungalow, placé comme un nid au milieu d'une luxuriante forêt, se trouve dans une éclaircie ménagée de telle manière que, de la véranda, l'œil plonge pardessus les cimes de la foret jusqu'au fond de la vallée, tandis qu'à l'horizon se déroule le magnifique panorama des montagnes du nord de l'île, dont les tons veloutés sont d'une douceur infinie. Un paysage de rêvel Quant au bungalow, c'est le type de l'habitation que se représentait mon imagination lorsque, dans mon enfance, je lisais Robinson Crusoé. Le mobilier, très simple, répond à l'aspect rustique de la maison : des nattes en feuilles de palmier, des meubles en

bambou^ et, accrochés au mur, des armes de chasse, des filets, des peaux de serpents tués dans la plantation.

A midi, le Robinson du lieu fait son apparition en costume de planteur, avec, sur l'épaule, le fusil dont le bruit m'avait guidé dans mon ascension à travers la forêt. Il a la physionomie énergique du colon qui a su renoncer aux douceurs du pays natal, l'allure dégagée d'un homme qui depuis seize ans vit loin de ses semblables, dans la plus sauvage, mais aussi la plus adorable des solitudes. Il s'attable avec moi dans la véranda et m'offre un excellent déjeuner, en grande partie composé du produit de sa chasse. Puis, en humant le havane, nous causons quelques heures de la cara patria, et de Ceylan, et de l'Afrique centrale, où il a passé deux ans, simple parenthèse dans sa vie de planteun. Sevré de la société des hommes, il est devenu un peu misanthrope, ce qui, à première vue, parait paradoxal, mais confirme la loi providentielle qu'exprime si énergiquement le Vœ soli! de la Genèse. Ce qui est non moins curieux, c'est le profond dédain qu'il

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affecte pour le magnifique paysage qui m'arrachait des cris d'admiration. Je ne m'imaginais guère qu'à vivre en solitaire, on pût perdre le sens des beautés de la nature. Lorsqu'il vint s'établir à Ceylan, il éprouvait tout l'enthousiasme juvénile que peuvent faire naître les merveilles du monde tropical; aujourd'hui, toutes ces merveilles le laissent parfaitement froid, et il n'a plus d'autre passion que la chasse. Les déceptions que lui a causées sa plantation ne sont peut-être pas étrangères à cette transformation. II s'est d'abord adonné à la culture du café, mais Vhemileia vastatrix a détruit tous ses arbustes; alors il a essayé du cacao; or, voici que la maladie s'y met aussi; maintenant il plante une espèce de palmier qui produit une liqueur alcoolique, et sur lequel il fonde des espérances lointaines. Si sa plantation se trouvait à une altitude plus élevée, il planterait du thé, puisque tous les planteurs disent que le thé est l'avenir de Ceylan; mais ici, en terre chaude, le thé ne peut réussir.

Mon aimable hôte voulait me faire passer la

nuit SOUS son toit. Je dus m'arracher à ses politesses affectueuses et le prier de me reconduire au pied de la montagne, où ma voiture m'attendait. Comme la journée était déjà avancée, je fus bientôt surpris par la nuit, qu'illuminaient les lueurs fugitives des lucioles. Cette route à travers d'épaisses ténèbres me parut bien longue, et un cheval rétif l'allongea encore. Ce fut avec joie que j'aperçus enfin les lumières de Kandy, qui, cette fois, me parut une bien grande ville.

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