‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

KINDY

Le rêve et la réalité. — Le climat de Kandy. — Les villas des Européens. — Une visite à Arabi-Pacha. — Le temple de Bouddha. — La dent de Bouddha. — Le roi de Siam et Kandy. — La bibliothèque. — Le palais des anciens rois. — La ville noire. — La forteresse du bouddhisme. — Le séminaire pontifical de Geylan. — La tolérance anglaise.

Je suis arrivé à Kandy la tête remplie de tout ce que j'avais lu au sujet de cette ville célèbre. Emerson Tennent en a fait une description pompeuse que tous les voyageurs ont copiée à l'envi. Je croyais, sur la foi de ces éloges, que Kandy devait être le joyau de Ceylan, commeCeylan est le joyau de Flnde. Je me représentais un nid de verdure, couché au fond d'un entonnoir de mon* tagnes, et se mirant dans la nappe bleue d'un lac qui devait être, naturellement, le plus bel élément du paysage; je m'imaginais une rési-

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dence princière, un charmant petit Versailles tropical, créé par les anciens rois cinghalais, et je me disais que Kandy devait être à Ceylan ce que Buitenzorg est à Java.

Or donc, à Kandy comme dans tous les lieux trop vantés, j'ai trouvé une désillusion. La royale cité des anciens monarques de Ceylan n'est qu'un village; ses temples, ses couvents fameux sont sans architecture et sans caractère artistique; le lac tant célébré comme le principal attrait de l'endroit n'est qu'une création artificielle, une petite pièce d'eau aux contours rectilignes, aussi régulière, aussi géométrique qu'un bassin deLenôtre. Quant au paysage, il a également un air trop artificiel pour être pittoresque. Le célèbre voyageur Ernest Haeckel, qui avait apporté son album avec un riant espoir, ne trouva à l'enrichir à Kandy d'aucun nouveau dessin, car, avec la meilleure volonté du monde, il ne put trouver aucun site digne d'une aquarelle.

Le seul charme de Kandy, c'est son altitude de plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui fait que la moyenne de la température

n'y dépasse pas, pour toute l'aonée, 24 degrés centigrades, et que la végétatîo^ des montagnes s'y marie avec celle des plaines. C'est ce cliinat assez tempéré qui attire à Kandy les Européens. ' Le gouverneur général y possède un pavillon ou il réside la plus grande partie de l'année, àrabii des chaleurs intolérables de Colombo^ mais non à l'abri des serpents, des scorpions et surtout des sangsues, qui pullulent à Kandy plus que partout ailleurs. Si d'aventure la chaleur devient excessive à Kandy, le gouverneur se réfugie à Nuara-Elya, où il possède une troisième résjr dence, à plus de 2,000 mètres d'altitude. C'est de la même façon que le gouverneur des Indes néerlandaises réside alternativement à Batavia^ à Buitenzorg et à Sindanglaja : par cet ingénient procédé, l'Européen peut parfaitement s'acclimater dans les contrées équatoriales. Très pratiques, les Anglais et les Hollandais, dans la vie coloniale I

A Kandy comme à Colombo, les Européens habitent des villes qui s^ép^rpUlent, entourées de beaux ombrages, sur les rives du lac et sur

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les pentes des collines. La situation la plus recherchée n'est point au bord de la nappe d'eau, au fond de l'entonnoir, mais sur les hauteurs, où l'air est plus frais et la vue plus étendue. Chacun oriente son bungalow de manière à jouir tout à la fois de la vue du lac où se mirent les temples et les couvents bouddhiques, et de celle de la verte ceinture de montagnes qui entourent la vallée.

C'est dans un de ces bungalows que vit, corn* plètement oublié, un prisonnier de l'Angleterre, qui eut son heure de célébrité. Aller à Kandy sans voir Arabi-Pacha, ce serait aussi impardonnable que naguère d'aller au Cap sans voir Cctiwayo. L'Angleterre a toujours à nourrir son prisonnier d'Etat sur quelque point du globe. J'ai donc pris un djin-rik-sha qui m'a conduit chez Arabi. L'ancien colonel de l'armée égyptienne qui lança la fameuse formule : « L'Egypte aux Egyptiens I » habite, sur la hauteur, une maison complètement isolée, et autour de laquelle ne veille aucun soldat. Pendant dix ans il résida à Colombo; mais comme sa santé souffrait des

chaleurs excessives, Albion, prise de commisération, l'a transféré à Kandy, dont le climat lui rappelle celui de son pays.

Je n'ai rien vu de plus lamentable que la petite pièce, meublée d'une table et de quelques chaises, dans laquelle m'a reçu cet homme qui voulut délivrer son pays de la tutelle de l'étranger, et dont le nom remua pendant quelque temps l'Europe entière. Tout y était d'une saleté orientale. 11 m'invita à m'asseoir à sa gauche, la place d'honneur chez les Arabes, sur un divan dont l'étoffe était toute déchirée. Le personnage n'a rien de saillant : un homme d'une soixantaine d'années, replet, au visage vulgaire, large et épais, au nez épaté, aux cheveux grisonnants; ses traits n'ont rien d'énergique, et l'on se demande comment cet homme a pu troubler la tranquillité de John Bull. Il s'exprime difficilement en anglais, en sorte que la conversation était assez languissante. Très heureux de recevoir un visiteur au milieu de l'oubli complet qui règne autour de sa personne, il se rengorgeait lorsque je lui décernais le titre de héros de

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l'Egypte, tout en me disant in petto que le bonhomme n'avait rien d'un héros. Les Anglais le soignent d'ailleurs si bien qu'il ne se plaint nullement de son sort : il y a quelques années, il prit même part aux fêtes jubilaires qui eurent lieu à Ceyian en l'honneur de l'Angleterre, et fit, au nom de la députation égyptienne, une protestation de fidélité qui fut le clou de la cérémonie, mais un clou fait de plomb vil. Use doute à peine, me disait-il, qu'il est prisonnier, puisqu'il peut librement circuler dans toute l'étendue de l'île, et faire chaque jour sa promenade à pied ou en voiture. Que de pauvres aventuriers voudraient être les prisonniers de ces bons Anglais, à condition de pouvoir tenir, auxfi*ais du geôlier, chevaux et voiture dans un paradis terrestre !

Parmi les déceptions que j'ai éprouvées à Kandy, je ne puis passer sous silence le célèbre temple de Bouddha, qui est vénéré des bouddhistes autant que la mosquée de la Mecque est vénérée des musulmans. Je m'étais imaginé un de ces féeriques édifices tels qu'on en rencontre en si grand nombre dans l'Inde, comme les

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temples de Bénarès ou de Madura; je n'ai trouvé qu'un ensemble de bâtiments assez modernes, sans style et sans originalité, d'un aspect lourd et vulgaire. Les peintures sont d'une grossière naïveté, les sculptures sans caractère. Lorsqu'on franchit le seuil de l'édifice, flanqué de deux dvarpals ou gardiens; lorsqu'on gravit ensuite l'escalier de pierre qui mène au fameux sanctuaire, la meilleure volonté d'élever son âme jusqu'à la majesté du lieu cède devant la gaieté qu'inspire la vue des fresques qui courent au tour de l'enceinte extérieure du sanctuaire. Je n'ai rien vu de plus amusant que ces tableaux d^un réalisme outré, représentant toutes les tortures de l'enfer bouddhique. A voir le très grand nombre de femmes qui rôtissent dans les flammes, on se fait une médiocre idée de la vertu des Cinghalaises. Franchissant l'enceinte par une porte de pierre, où sont représentées les divinités qui gardent l'approche de l'édifice, nous nous trouvons dans la véranda au milieu de laquelle s'élève le sanctuaire. Dans cette partie du temple règne constamment un afl*reux vacarme causé

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par une bande de musiciens frappant sur des tam-tams, soufiQant dans des conques ou des flageolets. Là aussi sont les marchands qui vendent les fleurs destinées au culte de Bouddha ; puis encore des prêtres drapés dans leurs robes jaunes, comme les augures romains dans leur toge, l'épaule et le bras droit nus. Tout ce monde, marchands, musiciens, prêtres, a la main tendue, et il faut distribuer des gratifications à chacun. Un vieux prêtre au visage vénérable, qui me sert de cicérone, ne me fait grâce d'aucune sculpture, d'aucune image de Bouddha. Un de ces Bouddha est taillé dans un bloc de cristal contenu dans une magnifique châsse d'argent et d'ivoire, qui paraît avoir été exécutée par un sculpteur italien de la Renaissance.

C'est par une porte revêtue de sculptures d'ivoire qu'on m'a introduit dans la chambre sombre et mystérieuse où se trouve la fameuse dent de Bouddha. La relique est contenue dans une énorme châsse en or massif, en forme de cloche, tout enrichie de pierreries, rubis, perles, émeraudes, œils-de-chat; cette châsse

contient six autres écrins de même forme, s'emboitant l'un dans l'autre, et se fermant chacun au moyen de trois clefs ; vingt et une clefs confiées à des mains différentes doivent donc être réunies pour arriver à la relique. J'ai aperçu la châsse à travers de gros barreaux de fer, mais je n'ai point vu la dent, qu'on ne montre qu'aux grands de la terre, en dehors des rares circonstances où on l'expose aux yeux du public. Les vrais bouddhistes sont convaincus de l'authenticité de cette dent , quoiqu'il soit bien difficile d'admettre qu'un homme, fût-il aussi extraordinaire que Gautama, ait pu être afiSigé d'une dent de pareilles dimensions. Des mécréants sont parvenus à en prendre un dessin, à l'insu des prêtres, et ce dessin représente un morceau d'ivoire, ayant à peu près la forme et la grandeur des deux dernières phalanges du petit doigt, aussi long qu'une dent de crocodile ou d'un cochon de grande taille. C'est, d'ailleurs, un fait historique qu'en 1560 les Portugais s'emparèrent à Jafina de la dent de Bouddha, celle qui passait alors pour authentique, et que l'archevêque de Goa,

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en présence du vice-roi des Indes et de loute sa cour, écrasa la relique dans un mortier et en jeta les fragments dans la mer. Mais les vrais bouddhistes n'acceptent pas cette légende impie. S. M. Chulalongkorn, roi de Siam, lors de son récent tour d'Europe, ne manqua point de passer par Ceylan, pour visiter, en pieux prince bouddhiste, le temple de Kandy et déposer de riches présents devant la dent sacrée. Reçu en grande pompe par des milliers de prêtres drapés dans leurs robes jaunes, le roi pénétra dans le sanctuaire, où on lui montra la précieuse relique. Mais, non content de la voir, il voulut la tâter. Sur le refus du grand prêlre, le royal visiteur eut, coram populo, une fâcheuse crise de colère qui se manifesta par des trépignements de pieds et des grincements de dents ; il s'arracha les cheveux, il pleura à chaudes larmes, il faillit s'évanouir. Lui qui, au Siam, eût fait tomber plusieurs têtes pour un tel forfait, ne put que remporter les riches présents qu'il avait fait déballer et quitter le temple sans plus regarder personne. Et lorsque, à son retour d'Europe^ le roi

fit escale à Colombo, il se borna à aller saluer le gouverneur et affecta de ne rien entendre des acclamations des milliers de prêtres qui étaient accourus pour lui faire honneur.

La bibliothèque orientale attenante au temple contient une précieuse collection de manuscrits bouddhiques écrits au stylet d'acier sur des olas, segments de feuilles du palmier talipot, qui, réunies ensemble au moyen de cordes enfilées au travers, forment des volumes qu'enveloppent souvent de riches couvertures en bois laqué ou en argent. La plupart de ces livres sacrés sont écrîts en langue pâli, avec une traduction cinghalaise. Le pavillon octogone qui renferme la bibliothèque est muni, sur tout sonpourtour, d'un balcon d'où l'on embrasse une vue étendue sur le lac et la ville : c'est du haut de ce balcon que les rois de Kandy se montraient à leur peuple.

Après le temple et la bibliothèque, il faut voir encore à Kandy le palais des anciens rois, qui sert aujourd'hui de résidence à l'agent du gouvernement, et l'ancienne salle d'audience^ avec

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ses bizarres piliers en bois, où le monarque recevait les ambassadeurs, et où siège actuellement la courde district. C'est dans cette salle qu'eut lieu, en 1815, la déposition du dernier roi. Ces édifices, dépourvus de toute valeur artistique, n'ont qu'un intérêt historique.

La ville noire, le Pettah de Kandy , est une sordide agglomération de huttes en boue. Elle compte à peine vingt mille âmes, mais elle fut pendant longtemps le boulevard de la résistance contre l'invasion européenne, et elle tomba la dernière aux mains des étrangers. Les soldats anglais ne revinrent pas de leur étonnement lorsqu'ils y entrèrent en 1815, et que la cité royale leur apparut sous l'aspect d'un misérable village. C'est que, sous les anciens rois, les constructions luxueuses étaient réservées aa monarque et aux prêtres; il était interdit au peuple de se servir de fenêtres, de toitures en tuiles, de murailles en briques; à l'exception du palais royal, des temples et des couvents, la vieille ville n'était qu'un amas de cabanes.

Et pourtant, Kandy est la forteresse du bouddhisme^ comme Bénarès est la métropole du brahmanisme. Et c'est la possession d'un morceau d'îvoire vénéré par 470 millions d'individus qui lui assure cette prépondérance. A quoi peut tenir la célébrité 1

C'est à une demi-lieue de cette forteresse du bouddhisme que les Pères Jésuites, sur l'initiative de Léon XIII, viennent de fonder un établissement déjà célèbre, le séminaire pontifical de Ceylan, dont le but est de former des ' prêtres indigènes (1). Les professeurs sont des Belges, et les élèves sont de bons Indiens bruns qui, au dire de leurs maîtres, sont étonnants par leur piété vraie et candide, et non moins étonnants par leurs progrès dans leurs études. Sans doute, ils n'ont pas toujours l'intelligence suffisamment préparée par leurs premières études ; mais lorsque cette lacune sera comblée par l'organisation de cours d'humanités, ce collège indien vaudra

(i) On lira sur ce sujet le très curieux livre du Père Vad der Aa : lit de Ceylan, LcUrcs d'un inissîoniiaire. Louvaih^ 1899*

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les meilleurs collèges d'Europe. Ce ne seront ni les talents naturels ni les bonnes volontés qui manqueront. Ces élèves étonnent souvent leurs professeurs par la finesse et la subtilité de leurs questions. Il suffît d'ailleurs de se rappeler ce que rillustre apôtre François Xavier écrivait de la subtilité d'esprit des Indiens.

11 faut rendre cet hommage. aux Anglais qu'ils encouragent dans leurs colonies les missions catholiques^ ou du moins qu'ils les laissent jouir d'autant de liberté que de considération et de bienveillance, parce que^ dans leur bon sens britannique, ils comprennent qu'elles sont le plus sûr moyen de civiliser |des populations encore plongées dans l'ignorance et l'idolâtrie. Sous ce rapport^ les Hollandais, pourtant si experts dans l'art de coloniser, se montrent très inférieurs aux Anglais : ils ne font rien pour extirper de leurs belles possessions de Java et de Sumatra la puissance mulsumane, ni pour y propager le christianisme. Raffles, Tillustre homme d'État qui fut gouverneur de Java lors de l'occupation anglaise, pensait, au contraire, qu'il fal-

lait faire des indigènes des chrétiens^ et^ quoique protestant, il donnait la préférence au catholicisme , plus propre que toute autre religion à détacher de l'Asie les peuples de TArchipel. Le célèbre explorateur sir Samuel Baker (1), qui passa huit années à Ceylan, n'a jamais rencontré un missionnaire protestant dans ses voyages à travers les jungles, tandis qu'il a souvent rencontré, dans les lieux les plus sauvages, l'humble hutte de boue, surmontée de la croix ; témoignage de la persévérance du missionnaire catholique. Cet écrivain protestant loue sans réserve le zèle infatigable de ces hommes qui exercent leur apostolat dans les districts les plus reculés, et il convient que si les conversions protestantes sont si rares et les conversions catholiques si nombreuses, c'est à cause de la supériorité que le missionnaire catholique puise dans l'abnégation.

(1) Eight years in Ceylon, p. 321

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