CHAPITRE Vil
Peredinya. — Le plus beau jardin du monde. — Un parc tropical. — Une avenue de fims elastka, — Les bambous géants. — Cpoissance prodigieuse. — Un supplice indien — Une graminée de belle taille. — Les palmiers. — But pratique du jardin de Peredinya.
La plus intéressante excursion que j'aie faite aux alentours de Kandy est celle de Peredinya. La distance est d'environ six kilomètres, qu'on parcourt en une demi-heure en djin-rik-sha.
Peredinya est un jardin botanique tropical de soixante hectares d'étendue, entretenu par deux Européens et une centaine d'indigènes. C'est peut-être le plus beau jardin du monde. J'ai vu, dans les régions chaudes du globe, de merveilleux jardins, tels que ceux de Buitenzorg, de Singapour, des Pamplemousses, de Port-Natal,
de Ténériffe, et d'aulres encore; sauf celui de Buitenzorg, dans File de Java, aucun ne me semble pouvoir rivaliser avec Peredinya. La siluation du jardin est admirablement choisie, à une altitude où l'on ne trouve ni les chaleurs excessives de la côte, ni les nuits froides des hautes régions, et dans un bassin arrosé par les pluies abondantes qui créent une atmosphère chaude et humide très favorable à la végétation.
Pas plus que Buitenzorg, Peredinya n'a la physionomie régulière et méthodique de nos jardins botaniques : c'est moins un jardin qu'un parc tropical qui a presque la majesté d'une forêt. La culture des fleurs n'y est qu'accessoire; les pépinières sont soigneusement dissimulées; mais tous les arbres de la zone torride y sont groupés sur des pelouses verdoyantes, avec si peu d'ordre apparent qu'on se croirait dans un parc naturel. Ce qui complète l'illusion, ce sont les lianes, les plantes grimpantes, les orchidées et toutes les variétés de parasites s'attachant aux troncs et aux branches des arbres; et puis encore, ce sont les vols de perroquets et autres
oiseaux étrangers, et les jolis écureuils qui se plaisent dans ce paradis terrestre.
Lorsque j'ai pénétré dans la grandiose avenue qui donne accès au parc^ je me suis senti envahi par ce sentiment de religieux respect qu'on éprouve en pénétrant sous une nef gothique.
Combien chétifs paraîtraient les plus grands arbres de nos climats auprès de ces vieuxjicus elasiica, les plus nobles représentants de la végétation de l'Inde I Leurs puissantes ramures et leur luxuriant feuillage forment, en s'entrelaçant, une orgie de verdure sous laquelle régnent une ombre et une fraîcheur défiant l'éclatant soleil de Ceylan. Leurs troncs, d'un gris d'argent, s'arc-boutent sur des racines qui, dans un rayon de trente mètres, rampent sur le sol, tout autour de l'arbre, comme des serpents d'une taille monstrueuse. Chacun de ces arbres vénérables, aux proportions antédiluviennes, forme à lui seul toute une forêt. S'imagine-t-on ce que peut être une avenue formée d'une double rangée de ces géants du monde végétal! Sous ces vieux arbres ont dû passer bien des générations,
cari le ficus a la croissance très lente. Oa m^4 montré celui qui fut planté par le prince de GaiUés en 1875 : aujourd'hui il n'a encore que six Kaètres de hauteur I
Après les ficus géants > voici lesbamboiiSïgéaots importés de Birmanie. Autant la croissance du ficus est lente/ autant celle du bambou est rapide. Le jardinier m'a affirmé qu'en jiiin et eo juillet il augmente d'un pied en vingt-quatre heures, ou d'un demi-pouce p9x heure. Cette croissance prodigieuse: était connue des peuples de l'Inde, dont les princes, par un incroyable raffinement de cruauté, en tiraient parti, pour le terrible supplice du pal, en faisant asseoir U victime, bien assujettie^ sur un jeune bambou dont la croissance la faisait périr lentemenL
Le bambou n'est pas ua arbre, mais une simple graminée. Mais quand la tige de cette graminée atteint la grosseur du troue d'un, chêne et la hauteur d'un peuplier, elle inspire le même respect que les rois du monde végétal . Il n'est rien de plus beau que ces bambous géants dont les tiges, lisses comme du marbre poh,. divisées
ea nœuds ^ groupées en bouquets compacts, portent jusqu'à plus de trente mètres de hauteur leur magnifique panache de feuillage qui se courbe et se balance avec la grâce et la légèreté d'une touffe de plumes d'autruche. Chaque bouquet compte plus de cinquante tiges^ qui naissent toutes d'une commune racine souterraine.
En sa qualité de graminée, le bambou, comme les plus humbles herbes des champs, ne fleurit qu'une fois, après quoi il meurt pour renaître Tannée suivante. Ces prodigieux bouquets de bambous peuvent donc être le résultat de la croissance d'une seule année, ce que l'on aurait peine à croire si l'on ne savait que le bambou est le seul végétal dont on puisse dire sans métaphore qu'il pousse à vue d'œil.
Peredinya a aussi d'admirables groupes de palmiers, l'arbre des tropiques par excellence. Toutes les variétés de cette nombreuse famille y sont représentées, et l'on a réuni les espèces indigènes et celles importées des autres parties du monde, le majestueux palmier de Cuba, le gracieux talipot, l'aréquier élancé, le bizarre coco
demer desSeychelles, l'utile palmier de Guinée j il faudrait un volume pour décrire toutes ces richesses végétales^ devant lesquelles le grand naturaliste Haeckel se sentait comme fou d'admiration.
Peredinya est, tout comme Buitenzorg, une création d'une haute utilité; d'innombrahles espèces y ont été naturalisées ; on y pratique la culture expérimentale de tous les produits que peuvent exploiter les planteurs dans les différents districts de l'île. A Ceylan comme à Java, le gouvernement colonial a compris que ce but pratique ne pouvait être complètement atteint dans un jardin dont l'altitude ne s'adapte qu'aux cultures tropicales : et c'est pourquoi il a, depuis quelques années, créé d'autres jardins à des altitudes auxquelles correspondent les climats les plus opposés : le jardin de Hakgalla, à deux mille mètres d'altitude, où les gelées ne sont pas rares, est destiné à l'acclimatation des plantes des pays froids; à Anuràdhapura, à trois cents mètres d'altitude, on cultive celles qui se plaisent dans la chaleur sèche; d'autres plantes trouvent à Henaratgoda et à Badulla les conditions qui leur conviennent.
Ces divers jardins offrent une telle variété de climats, qu'il n'est point de produit végétal qui ne puisse être introduit à Ceylan et s'y multiplier pour le plus grand avantage des planteurs.